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édito


La crise de 2009

Une chance à saisir ! - édito

La crise de 1929 a débouché sur l’invention de la sécurité sociale. La crise de 2009 peut-elle être l’occasion d’une renaissance ? En tout cas, nous l’appelons de nos vœux !

« La Belgique passe en mode récession. L’an 2009 va encaisser les effets sur l’économie de la crise financière : recul du PIB, fin de la création d’emplois… [1] » L’annonce d’une récession s’accompagne, comme d’habitude, de sinistres couplets dans la presse. Comme si nous étions inéluctablement coincés par cette vision univoque du monde : travailler plus pour produire plus, pour gagner plus, pour dépenser plus… en antidépresseurs notamment (lire notre article en pages 18 et 19). « L’argument du “pas assez” renvoie à l’essence même du capitalisme, qui est d’accumuler sans jamais toucher du doigt une quelconque satisfaction », explique Bernard Maris, dans Petits principes de langue de bois économique [2].

Est-on bien sûr, en effet, qu’en ces temps de crise de civilisation, la bonne réponse soit de se lamenter sur le fait que « sur la planète, la croissance attendue ne sera que de 2% en 2009, ce qui est le chiffre le plus bas depuis 1993 ». Qui peut encore être convaincu que la bonne voie pour se sortir de cette crise-ci, c’est de vouloir, une fois encore, accélérer l’allure… Ne conviendrait-il pas plutôt de changer radicalement de direction ?

Energie, quand tu nous… libères !

La plupart d’entre nous ont grandi dans une société où les évaluations se faisaient en termes quantitatifs. Le niveau de développement des Etats était chiffré en tonnes d’acier, en milliers de voitures ou en kilowatts-heure d’électricité. Et le fait que les fabuleuses statistiques soviétiques n’aient pas empêché l’empire de s’effondrer brutalement ne semble pas vraiment avoir servi de leçon. C’est que « l’énergie disponible par tête d’habitant mesure, dans nos sociétés, la liberté de consommer, le pouvoir d’entreprendre ou d’assurer son confort et celui des siens, constate François Meynard, de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne. Cet élan global vers plus de liberté repose sur une contingence historique, devenue avec le temps une sorte de mythe fondateur : l’accès illimité à une énergie abondante et pas chère ».

Aujourd’hui, avoir une vision d’avenir, c’est prendre l’exacte direction contraire. En Suisse, un projet fédéral global baptisé « société à 2.000 watts » voit le jour. Il a pour ambition de passer d’un monde toujours plus vorace en énergie à une société fondée sur la sobriété. Il faut savoir qu’un Occidental moyen a besoin aujourd’hui pour vivre d’une puissance continue de 6.000 watts (toutes formes d’énergie confondues). L’idée est donc de diviser les besoins énergétiques par trois et de tirer les trois quarts des 2.000 watts restants des sources renouvelables.

Trois pistes sont tracées pour parvenir à ce résultat :

- le développement de nouvelles technologies propres ;

- l’octroi de subventions pour les investissements effectués dans des technologies qui ne sont pas encore rentables ;

- une diminution volontaire de la consommation de chacun.

Voici un défi de taille, qui constitue une vraie réponse aux crises de l’énergie, du climat et du développement auxquelles nous sommes confrontés (lire notre reportage en pages 30 à 35).

Autre exemple récent, volontairement modeste mais proche de chez nous et significatif du basculement qui est en train de s’opérer dans les mentalités : fin novembre, Dôme constructions, une entreprise de la région liégeoise qui réalise chaque année une centaine de bâtiments neufs en Région wallonne, a annoncé qu’elle se lançait dans la réalisation de maisons passives « en dur, comme le Belge qui a une brique dans le ventre les aime ». Que cette entreprise de construction traditionnelle, qui a déjà été la première à généraliser la maison basse énergie, se lance à présent sur le marché des maisons « qui n’ont plus besoin de chauffage » est un signe des temps dans ce secteur clé. Oui, il se trouve aujourd’hui des entreprises commerciales, qui s’adressent à un large public, et qui font de l’absence de consommation d’énergie leur principal argument de vente [3] !

Quelque chose est donc en train de changer dans la perception que les citoyens ont de leurs priorités.

Gaspiller moins, répartir mieux

Même si le prix du pétrole a spectaculairement chuté en quelques mois, il ne faut pas être devin pour savoir que, dans ce monde fini qui est le nôtre, les scénarios de croissance de flux d’énergie et de matière deviennent chaque jour moins réalistes. Car cette crise, qui est notamment celle de la montée des puissances émergentes (Chine, Inde, Brésil…), conduira à un accroissement de la demande de ressources qui se raréfient, et donc à un renchérissement des prix. Nous allons ainsi vers une société où le gaspillage sera moindre, parce que le partage des ressources sera forcément plus grand.

Dans ce monde en transition, les sociétés durables seront celles qui auront investi massivement dans les technologies innovantes, vertes, renouvelables, et qui auront veillé à préserver la solidarité sociale. Pour ce faire, les gains de productivité chaque année démultipliés par les hommes et les machines seront enfin intelligemment utilisés : « On va aussi vers une société où le temps libre sera plus important. Et où les départs à la retraite seront l’un des amortisseurs de la montée du chômage », prévoit Robert Rochefort, directeur du Credoc [4], en France.

Depuis le déclenchement de cette crise, les sommets se multiplient à tous les échelons : régionaux, nationaux et internationaux. Et les politiques tentent de mettre en place des ripostes. Les objectifs divergent selon les cénacles  : « dévirtualiser » la finance, couper le robinet aux paradis fiscaux (lire notre dossier en pages 8 à 16), ramener le financement de la spéculation vers l’économie réelle, investir dans le développement durable… « Pourquoi ne pas résoudre en même temps la crise économique mondiale et le problème du réchauffement climatique ? Un investissement massif dans les technologies vertes pourrait créer des filières industrielles innovantes et porteuses de millions d’emplois. L’urgence environnementale justifie ce choix politique fort. Les atermoiements lors de la conférence de Poznan sur le climat montrent cependant que les dirigeants de la planète hésitent encore à s’engager », résumait en quelques phrases le Courrier international du 11 décembre dernier, dans un numéro titré « Contre la récession : vite, une relance écolo ! »

Ovationné à Poznan, Al Gore, prix Nobel de la paix 2007, propose un plan sur dix ans pour sortir les Etats-Unis de la double crise économique et climatique. Comment ? En transformant le réseau électrique étatsunien afin de produire de l’électricité 100% propre (solaire et éolienne notamment). En aidant l’industrie automobile à se reconvertir aux modèles hybrides et en lançant un ambitieux plan d’isolation des logements à l’échelle nationale. Pour Al Gore, « ce programme n’est pas plus difficile que d’envoyer un homme sur la lune », comme le fit John Kennedy en moins de dix ans justement.

Le 12 décembre, malgré des concessions faites à l’industrie sur les quotas de CO2, l’Union européenne confirmait globalement les objectifs de son « plan 3 x 20 pour le climat  » [5]. Ouf ! Avant la présidence tchèque qui démarre en janvier, et qui risque de se traduire par une mise au frigo de ce dossier (le président tchèque ne montrant aucun intérêt en la matière), il était temps que l’Union engrange cette avancée.

A l’échelle belge, les plans de relance approuvés par les gouvernements fédéral, flamand et wallon (il n’y avait encore rien du côté bruxellois) juste avant la mi-décembre faisaient, eux aussi, une petite place aux investissements « verts », essentiellement dans l’isolation des bâtiments et dans les transports en commun (création d’une ligne de tram à Liège, amélioration de la circulation des bus à Namur et à Mons et achèvement du métro à Charleroi). Et le « plan Marshall upgradé », dont le contenu sera divulgué en mars prochain, devrait mettre l’accent sur le développement des énergies renouvelables et l’isolation des bâtiments, notamment en octroyant des prêts à taux zéro aux candidats rénovateurs et en aidant les sociétés de tiers investisseurs (le coût des travaux étant remboursés par les économies d’énergie réalisées sur la facture de chauffage).

Une chance à saisir

La mobilisation mondiale contre la « crise de l’an neuf », avec toutes ses insuffisances et ses défauts, constitue peut-être le premier pas d’une société en quête d’un modèle renouvelé, où le politique retrouverait un rôle plus respectable (finies les incroyables années Bush !) et une voix plus affirmée pour représenter les citoyens dignement.

Comment mettre l’économie au service de l’homme et non l’inverse, comme c’est trop souvent le cas ? Comment passer de la notion de « pollueur-payeur » à celle de « dépollueur-gagnant », comme le propose Maximilien Rouer, le créateur de BeCitizen, qui défend l’idée d’économie positive [6] ?

Comment discerner les vraies valeurs, hiérarchiser nos besoins réels à l’aune de la société nouvelle que nous appelons de nos vœux ?… La tentation est grande de ne répondre que par des solutions pratiques et technologiques à cette conjonction de crises qui traverse notre époque. Or il s’agit cette fois de construire une autre représentation du monde. Il est probable que, sans le percevoir vraiment, nous vivons une époque de renaissance qui appelle une transformation profonde des valeurs culturelles dans nos sociétés industrielles.

Pour la première fois depuis que l’homme existe sur cette planète, il menace lui-même la pérennité de la vie. Et cela de multiples façons : pollutions chimiques, disparition des espèces, dérèglements climatiques… Dans le même temps, jamais les potentialités économiques, les connaissances scientifiques et les capacités de mobilisation n’ont été aussi grandes.

Aux yeux d’Einstein « l’imagination est plus importante que la connaissance. La connaissance est limitée alors que l’imagination englobe le monde entier, stimule le progrès, suscite l’évolution ». Alors, une chance, cette crise de l’an neuf ? Pour sûr… si nous savons la saisir.

André Ruwet

[1Le Soir, 9 décembre 2009.

[2Editions Bréal, 2008.

[3Dôme construction fait partie de l’ASBL Plate-forme maison passive. Les maisons proposées ne sont pas « bio ». Elles sont faites de briques, blocs en terre cuite et hourdis, et coûtent 155.000 euros (quatre façades, trois chambres, 120 m², TVAC). Ces maisons sont fortement isolées par différents types de panneaux en mousse de polyuréthane placés dans les murs (16 cm), le toit et le plancher. Et sont équipées d’une ventilation mécanique contrôlée à double flux, avec récupération de chaleur.

[4Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie.

[5Réaliser 20% d’économies d’énergie, faire monter la part des énergies renouvelables jusqu’à 20% de la consommation énergétique totale et réduire de 20% ses émissions de gaz à effet de serre, le tout pour 2020. Et de n’est que le début ! Il faut savoir en effet que, si nous voulons sauver le climat, il va falloir réduire nos émissions de gaz à effet de serre de quelque 90% d’ici 2050 !

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