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Je ne lis plus Charlie Hebdo

J’avais dix-huit ans. Je vivais seul à Bruxelles, 3 rue du Marché aux Peaux, à cinquante mètres de la Grand-Place, dans un deux-pièces Germinal. Pour la douche, il fallait aller gare centrale. J’avais un chat blanc et sourd baptisé Beethoven, et, sur le balcon, vingt sacs de charbon qui, au fil des semaines, se muèrent peu à peu en litière perpétuelle...

Un poêle préhistorique, une seule fois allumé, avait enfumé la chambre comme un piège à renard (ou alors, c’était la merde du chat). Je me chauffais avec un « soleil » électrique de 500 watts qui me cuisait les pieds ou la nuque et faisait même grille-pain, certains matins. On me coupait l’électricité trois fois par mois. Assis sur mon lit, je jouais de la guitare avec des gants. Je soupais de trois bières ou d’une frite tartare. La nuit, je traversais la ville à pied pour convoyer dans l’urgence d’inutiles lettres d’amour sincèrement pathétiques. Et chaque semaine, je prenais des leçons de liberté et d’insolence en lisant Charlie Hebdo (1972). C’était presque le bonheur.

Ah ! Charlie Hebdo dans les années septante ! Cavanna aux manettes, philosophant entre tombes et comptoir, de la grammaire plein les moustaches. La France de De Gaulle sous la griffe de Cabu, le Daumier du 20e siècle. Les petits bonshommes chauves de Wolinski, échappés du Komintern, courant après les aphorismes et les nichons. Fred et son cirque manouche, sur les traces de Lewis Carroll. Gébé, impérial, décalé comme une carpe japonaise, entre An 01 et poésie du quotidien. D.D.T., comptable ironique de toutes les impostures politiques et médiatiques. Fournier, raide comme la justice, accoucheur de toutes les écologies. Coluche sur le porte-bagages. Le professeur Choron, inclassable et amoral – fume-cigarette, caca, prout !, bite et cul. Et Reiser, Léonard de Vinci des chiottes, qui bricolait en riant des chaudières à pédales et des maisons solaires avec un vélo d’enfant, un tuyau de douche et une fosse à purin… Putain, les mecs, la classe ! L’humour et l’alcool à tous les degrés. Avec quelques éclipses (parfois eux, parfois moi), cela durait depuis trente-cinq ans. Nous sommes en 2009. Depuis quatre mois, je n’achète plus Charlie Hebdo. Et, avec tous les guillemets qui s’imposent, « c’est un acte politique  ».

Après une première censure en 1970 à la mort de De Gaulle (« Bal tragique à Colombey : un mort »), c’est la victoire de l’union de la gauche qui avait précipité la fermeture de l’hebdo en 1981. Chute des ventes et des lecteurs. Comme si les plus impertinents contestataires du régime gaulliste devaient trouver leur place sous la France de Mitterrand. Il faudra la première guerre du Golfe (1990) pour que, dans la foulée de l’hebdo satirique La Grosse Bertha (1991), Charlie Hebdo renaisse de ses cendres en 1992. Philippe Val, transfuge de La Grosse Bertha, devient directeur de rédaction ; Gébé, directeur artistique ; Cabu, copropriétaire du titre ; le chanteur Renaud apporte sa plume et du pognon et beaucoup d’« anciens » font partie de l’équipe. La continuité « historique  » du projet semble ainsi assurée. Lorsque Gébé meurt en 2004, Philippe Val (qui est alors, avec Cabu, propriétaire à 80% du titre et des bâtiments) s’affirme de plus en plus comme le véritable « patron » du journal [1]. Drôle de type, Philippe Val. Chroniqueur, chansonnier, soixante-huitard. Un mec avec qui, en principe, je pourrais boire des pots. Sauf que. Le matin, lorsqu’il boit son thé vert de Chine dans les friselis de l’aube (son arabica con leche ou son jus de goyave – on n’est pas intimes), je le soupçonne de parfois s’interroger lourdement : « Pourquoi tant de haine ? ». Il est vrai qu’on ne l’aime pas beaucoup dans la « blogosphère ».

Spinoval. Passons sur sa pédanterie (ce mec est ontologiquement incapable de signer un édito sur la production betteravière sans citer trois fois Spinoza, Nietzsche et Montaigne) et ses haines rabâchées (ses perpétuelles attaques contre Noam Chomsky dépassent l’entendement). Il incarne surtout, je crois – comme Serge July en son temps à Libération –, la figure du « rebelle » recyclé qui, au terme d’un tête-à-queue idéologique jamais explicité, est passé du côté du manche, du pouvoir et de la société du spectacle. Et ce qui était hier sympathique chez le chansonnier marginal (la mauvaise foi, le culot, ses sophismes de bretteur ironique) devient insupportable morgue dans la bouche du patron de presse et du personnage médiatique.

Lorsqu’en 2001, Val introduit subrepticement la pub dans Charlie, sous la forme d’un échange publicitaire avec Libération, des lecteurs protestent fermement dans la galaxie des blogs. Val y répond indirectement par un éditorial pachydermique (« Internet : la Kommandantur »), qui vaut son pesant de cacahouètes et de pixels : « Qui est prêt à dépenser de l’argent à fonds perdus pour avoir son petit site personnel ? Des tarés, des maniaques, des fanatiques, des mégalomanes, des paranoïaques, des nazis, des délateurs, qui trouvent là un moyen de diffuser mondialement leurs délires, leurs haines, ou leurs obsessions » [2].

Les sites associatifs et, quelques années plus tard, les blogueurs et le million d’utilisateurs belges de Facebook apprécieront. Le grand penseur de la modernité vient de témoigner de sa subtile appréhension du réel.

Propagande. Politiquement, l’évolution est aussi spectaculaire. Né dans la mouvance gauchiste, pacifiste et écolibertaire, Charlie Hebdo s’est recentré au point d’être aujourd’hui à la droite (atlantiste et anticommuniste) du Parti socialiste. Ses canonnières, autrefois pointées sur la droite gouvernementale, canardent désormais aussi son flanc gauche. Et même ses propres lecteurs !

Trois exemples récents : l’Europe, Clearstream et « l’affaire Siné ». En 2005, lors du référendum français sur la Constitution européenne, Philippe Val aligne douze éditoriaux de suite pour se faire le propagandiste zélé du « oui » – avec le succès que l’on sait. C’est ce que l’on doit appeler le comique de répétition. Les « nonistes » de gauche, qui sont peut-être majoritaires dans son lectorat, sont collectivement (dis)qualifiés de « rouge-brun » (ce microscopique courant qui rassemblerait nationalistes et extrême gauche dans une détestation commune du libéralisme). Mais quel rapport avec Bové, Fabius et Besancenot ?

Clearstream. Le 25 juin 2008, Philippe Val s’attaque avec une rare violence à Denis Robert, un journaliste qui a travaillé douze ans à Libé et a consacré trois bouquins [3] à la multinationale Clearstream, la « banque des banques ». Le genre d’institution et de pratiques (comptes secrets, paradis fiscaux) dont l’actuelle crise financière a démontré la permanente nocivité. Aussi s’attendrait-on plutôt à ce que Charlie salue chaleureusement ce courageux journalisme d’investigation (300 visites d’huissiers en six ans, quand même, faut pouvoir les supporter !). Le ton injurieux de l’éditorial de Val est donc totalement incompréhensible. Sauf si l’on sait que Richard Malka, l’avocat de Clearstream, est aussi… l’avocat de Charlie Hebdo. Vous avez dit déontologie ? Dans leur rubrique, la semaine suivante, Polac et Siné protestent.

Siné. Ce qui nous amène à « l’affaire Siné ». Un de ces tsunamis dans un verre de vin rouge dont la gauche française a le secret. Quinze jours plus tard, Siné est en effet viré de Charlie Hebdo sous l’étiquette infamante (et à mes yeux injustifiée) d’« antisémitisme ». En cause, un articulet où Siné évoque la possible conversion de Jean Sarkozy (le fils de l’autre) au judaïsme pour épouser la fille Darty, une hypothèse pourtant rapportée quinze jours plus tôt dans Libération par le président de la LICRA en personne [4]. Noms d’oiseaux, tribunes libres, pétitions. Et finalement, l’automne passé, lancement de Siné Hebdo. Alors voilà. Je n’ai pas de sympathie particulière pour Siné. Mais je crois que Philippe Val a renoncé aux idées de sa jeunesse avec la morgue satisfaite et les procédés douteux des salauds qu’il dénonçait autrefois. A tout prendre, je préfère encore un vieux con qui était déjà sénile à 20 ans. Et je lis Siné Hebdo.

Claude Semal
Auteur-compositeur, comédien et écrivain
www.claudesemal.com

A lire
Hara Kiri, les belles images, 1960-1985, collectif, Editions Hoëbeke, 2008.
Reiser à la une, Jean-Marc Parisi, Glenat, 2008.
La fabrique du consentement, Noam Chomsky, édition revue et actualisée, Agone, 2008.

[1« Cabu et Val, duettistes », par D.D.T. (voir bibliobs. nouvelobs.com).

[2Charlie Hebdo, 17 janvier 2001. On retrouve là l’argument rhétorique préféré de Philippe : ses contradicteurs sont toujours, au choix, des nazis, des staliniens ou des antisémites (et de préférence les trois à la fois). Daniel Mermet, c’est Ben Laden. Denis Robert, les Protocoles des Sages de Sion. Noam Chomsky, Pol Pot. Etc.

[3Révélations (2001), La boîte noire (2002) et Clearstream, l’enquête (2006).

[4On lira avec intérêt à ce sujet le dossier « Siné », concocté par D.D.T. sur bibliobs.nouvelobs.com.

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