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édito


Effet de serre

2005, l’année de l’éveil ? - édito

L’année 2005 a-t-elle été celle de l’éveil pour éviter un Titanic climatique ? Il semble réaliste de le penser. Car la fin du « tout au pétrole » pourrait être une chance et non une catastrophe...

Les sociétés sont comme des paquebots. Elles ont ce côté à la fois lourd et puissant, comme si rien ne pouvait leur arriver… Elles se manœuvrent cependant avec beaucoup d’anticipation et de doigté. Le moindre changement de cap doit avoir été prévu, organisé.
Si la météo se fait vraiment mauvaise, ce n’est pas réellement un problème, car le bateau est solide et capable de faire face au gros temps… pourvu que l’équipage connaisse à fond la machine et la mer. L’itinéraire et l’allure seront éventuellement modifiés, en tenant compte des éléments. Dirigé avec sagesse –tous les paquebots ne s’appellent pas Titanic !– le bateau tiendra bon. Qu’en est-il de la Terre et de ses six milliards de passagers embarqués ?

La fin du règne du pétrole

Cela fait une bonne vingtaine d’années, soit le temps d’une génération, que l’on en parle de la montée de l’effet de serre et de la grande menace qu’il représente pour l’équilibre de la vie sur la planète. Comme des vigies, scientifiques et écologistes se sont mobilisés les premiers, criant « Gare aux icebergs ! ». Mais dans la cabine de pilotage, aveuglée par une culture anti-nature, la chaîne de commandement a répondu « Droit devant ! ». Et le bateau a forcé l’allure, obnubilé par l’appât du gain et le désir de croissance. Les intérêts des puissants lobbies du pétrole, du charbon, du nucléaire et du secteur automobile ont joué pleinement dans cette obstination à foncer tête baissée. Il y a bien eu des crises du pétrole et de grands épisodes de pollution, en guise de premiers avertissements.

La montée en flèche des cours du pétrole pendant cette année 2005 n’a plus rien à voir avec les alertes du précédent millénaire. Cette fois, le constat est évident : l’ère du « tout au pétrole » est bel et bien dépassée. Il suffit, pour s’en convaincre, de regarder les chiffres du développement chinois. « Pour que sa population parvienne au même niveau que celle des pays occidentaux, la Chine à elle seule aurait besoin de l’intégralité des ressources planétaires en matière d’énergie et de minerais, constate Alain Liébard, président de la Fondation Energies pour le Monde. Et que dire alors des autres pays émergents, comme l’Inde ou le Brésil ? Il n’est plus question de tergiverser : nous sommes tous dans l’obligation d’imaginer des solutions alternatives à grande échelle. »

L’Europe, carte maîtresse

En raison de sa position politique et économique clé, entre l’empire américain, bouffi par une surconsommation d’énergie, et de nombreux pays du Sud souvent encore dans le noir (dépourvus d’électricité), l’Europe constitue la carte maîtresse dans le grand chambardement énergétique. Le Vieux Continent a en effet tout à gagner à prendre résolument le chemin des énergies propres et renouvelables, tout d’abord parce qu’il est totalement dépendant dans ce domaine pourtant stratégique.

Les chiffres sont particulièrement parlants : seulement 0,6% du pétrole, 2% du gaz, 7,3% du charbon et une quantité infime d’uranium se trouvent sur le sol des vingt-cinq pays européens [1]. Or il est évident que, dans la bataille pour les ressources qui se prépare, les sociétés qui demain vogueront libres et prospères seront celles qui auront le plus anticipé le changement. Parce qu’elles auront développé une véritable culture des énergies propres et renouvelables, c’est-à-dire un savoir-faire, une expertise et une filière industrielle capables d’affronter la flambée des cours des énergies fossiles.

L’Europe dispose de nombreux atouts –scientifiques, technologiques et financiers– pour le faire. Elle est aussi confrontée à une opportunité industrielle : aujourd’hui, plus de la moitié des centrales électriques européennes, fonctionnant essentiellement aux énergies fossiles et au combustible nucléaire, ont plus de vingt ans d’âge et, dans la décennie qui vient, le secteur va devoir décider comment les remplacer. L’occasion est belle de prendre une battue et d’accomplir ce saut technologique. Tant qu’il y a des énergies fossiles exploitables et que l’on peut évoluer facilement vers une société plus sobre, les choses sont temporairement plus faciles.

Comme on l’a vu lors de la conférence des Parties à la Convention sur le changement climatique à Montréal, en décembre dernier, les Américains ne pourront rester éternellement à la traîne. Certes, rien de réellement concret n’a été signé à Montréal. Mais, grâce à une sorte « d’instinct de survie planétaire [2] », le Protocole de Kyoto (dont l’objectif est d’organiser, à l’échelle de la planète, la lutte contre le changement climatique), que l’on pensait moribond, est toujours bien en vie. L’accord conclu vise à étudier les nouveaux engagements des pays industrialisés afin de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre pour la période 2013-2017. Il sera discuté à partir de 2006 et un marché mondial du carbone sera organisé. C’est ce dernier élément, le marché du carbone, qui a finalement fait fléchir les Américains, jusque-là obstinément opposés à toute participation active au processus de Kyoto.

Les renouvelables : « le » secteur à investir

Lors de la conférence de Montréal, « l’autre Amérique » a heureusement fait entendre sa voix. Pas celle de George Bush, indécrottable souteneur des intérêts pétroliers, mais celle d’une centaine de villes et d’une douzaine d’Etats, dont New York et la Californie, qui ont expliqué qu’ils prenaient des mesures concrètes afin de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre.

Autre évolution significative : il y a quatre ans, la moitié des Américains pensait que Bush réalisait du bon boulot dans le domaine de l’environnement et un tiers seulement pensait le contraire. Aujourd’hui, les pourcentages se sont inversés et plus de la moitié des Américains estiment que le changement climatique est un réel problème [3]. Les ouragans qui ont frappé le golfe du Mexique et le bourbier irakien dans lequel Bush a enfoncé ses compatriotes pour faire main basse sur le pétrole ne sont évidemment pas étrangers à cette rapide évolution de l’opinion. Dans le domaine des changements climatiques, les populations auraient-elle besoin de catastrophes pour bien comprendre les enjeux ? Il semble malheureusement que oui.

Autre mouvement inattendu : l’annonce par General Electric (GE), l’un des plus gros pollueurs de la planète, d’une nouvelle stratégie de développement basée sur le concept d’« écomagination ». Il faut savoir que, pendant des décennies, la prospérité de cette société a notamment reposé sur les centrales électriques fonctionnant à l’énergie fossile et au combustible nucléaire. Aujourd’hui, M. Immelt, le grand patron de GE, veut persuader les investisseurs que l’énergie propre peut être un business lucratif. Il est venu lui-même faire campagne à Bruxelles (après Washington et avant Tokyo), expliquant que sa compagnie comptait doubler ses revenus en basant son développement sur 17 secteurs des technologies propres : des énergies renouvelables à l’hydrogène, en passant par le traitement des eaux ainsi que la construction de moteurs d’avions et de locomotives plus économes. Simple stratégie de « greenwashing », comme disent les anglo-saxons (teinter sa communication de vert), ou réelle volonté de changer de cap parce que les énergies renouvelables vont devenir « le » secteur à investir ? La seconde hypothèse semble être la plus crédible. En effet, avec la mise en application du Protocole de Kyoto et l’instauration d’un marché mondial du carbone, les pays industrialisés vont pouvoir investir dans des « projets de développement propre » partout sur la planète. Quelque 1.500 projets de ce type sont d’ores et déjà recensés par les Nations unies. Cela va de la gestion durable des forêts à la construction de centrales électriques propres, en passant par la gestion de l’eau, par exemple. Ce sera là une manière, pour les pays industrialisés, de remplir leurs obligations en matière de réduction des gaz à effet de serre, tout en transférant des technologies propres vers les pays du Sud, et donc en faisant des affaires.

Négocier un tournant à 180°

D’une position défensive en matière d’environnement, de grandes entreprises pourraient ainsi rapidement passer à une position offensive, tout simplement parce qu’il y a un paquet d’argent à rafler, en demandant l’appui des gouvernements qui, sous peine de sanctions, se trouvent dans l’obligation de réduire leurs productions de gaz à effet de serre. Ainsi BP et Shell, deux géants du pétrole, ont développé d’importantes divisions « renouvelables ». Et certains fonds de placement, toujours prudents, commencent eux aussi à exiger que les entreprises dans lesquelles ils investissent naviguent dans cette direction. A leurs yeux, il sera en effet impossible, à l’avenir, d’affronter la concurrence en proposant des technologies polluantes.

Si les pays du Sud peuvent être concrètement aidés à accomplir un bond technologique leur permettant de disposer rapidement d’énergie propre, la fin du « tout au pétrole » pourrait être une chance et non une catastrophe. Il faut en effet réduire de 80% notre production de gaz à effet de serre d’ici 2050, en passant par un cap de moins 30% d’ici 2020 [4]. Cela veut dire non seulement réduire la demande d’énergie primaire et augmenter l’efficacité énergétique, mais aussi faire prendre un tournant à 180° au secteur de l’énergie, pour mettre radicalement le cap vers les « renouvelables ».

Les sociétés sont comme des paquebots, elles ont besoin de temps et d’espace pour négocier un tournant à 180°. En deux générations, nous devrions pouvoir y arriver. Si nous voulons éviter un raz de marée humain du Sud vers le Nord, ainsi qu’un Titanic climatique. Et, bien sûr, si 2005 a vraiment été l’année de l’éveil.

Bon vent pour 2006 !

André Ruwet

[1Energy revolution : a sustainable pathway to a clean energy future for Europe, Institut de thermodynamique technique du centre allemand d’aérospatiale/Greenpeace international, septembre 2005.

[2Titre du Soir au lendemain des négociations de Montréal.

[3The Economist, 10 décembre 2005.

[4Energy revolution : a sustainable pathway to a clean energy future for Europe, Institut de thermodynamique technique du centre allemand d’aérospatiale/Greenpeace international, septembre 2005.

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