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édito


Démographie

Faire encore des enfants ? Oui, verts ! - édito

Pour arrêter sa « dévoration » de la Terre, l’humanité va aussi devoir contrôler sa croissance démographique. Ce qui veut dire tout faire pour que les nouveau-nés deviennent vite de « petits hommes verts ».

Garantir la survie de l’espèce est la hantise de toute communauté. Pour les animaux comme pour les hommes, la fécondité représente un espoir d’avenir. Or, jusqu’il y a peu, le parcours de l’Homme sur la planète a été marqué par une lutte acharnée pour la survie. Que représentent en effet quelques années de sécurité relative en regard des séquelles mentales laissées par les millions d’années de lutte que notre espèce a traversées ? Même si elle peut sembler attractive vue de très loin, la vie de chasseur-cueilleur était peu favorable à la fécondité. « Le taux de natalité était faible ; les femmes mouraient jeunes ; le nombre moyen d’enfants par femme était inférieur à cinq, dont à peine la moitié atteignait l’âge procréateur, explique le généticien Albert Jacquard [1]. L’effectif de l’ensemble de l’humanité semble avoir été de l’ordre de quelques dizaines de milliers d’individus avant la maîtrise du feu. »

Les régulations naturelles mises hors jeu

La suite de l’aventure humaine, on la connaît un peu mieux. Notre spectaculaire croissance démographique s’est nourrie des opportunités qui se sont présentées aussi bien que de nos propres « inventions » ou acquisitions : le feu permet de cuire la viande et d’éloigner les prédateurs (on passe alors à un demi-million d’individus) ; l’élevage et l’agriculture entraînent une amélioration de notre ration alimentaire, tandis que le climat se réchauffe de 5° C, permettant à l’Homme de se répandre presque partout sur Terre (la population grimpe jusqu’à 5 millions de personnes 10.000 ans avant l’ère chrétienne). Par la suite, les effectifs augmenteront rapidement, puisque la population va être multipliée par 50 pour atteindre 250 millions d’êtres humains au temps de Jésus-Christ (le point de départ de la courbe ci-dessous).

« Notre monde est passé de 250 millions à quasiment 6,7 milliards d’habitants depuis l’an 1 de l’ère chrétienne. En augmentant de 4 milliards, la population planétaire a triplé depuis 1950. Stop, ou encore ? Nous avons toutes les preuves que la planète ne pourra pas nourrir 9 milliards de Terriens en 2050. Si on aime les enfants, il ne faut pas en faire. Faire des enfants nuit gravement à la planète. Homo sapiens est la pire espèce invasive. » Ce sont là, résumées en quelques lignes, les convictions de Michel Tarrier, auteur d’un pamphlet très polémique intitulé Faire des enfants tue, éloge de la dénatalité [2].

Il est clair que des changements fondamentaux survenus au cours des dernières décennies – taux élevé de natalité, forte baisse de la mortalité infantile et accroissement continu de la durée de vie – n’ont pas été pris en compte dans de nombreux pays. Pour des raisons de survie, de peur du voisin, pour satisfaire des visées militaires, religieuses ou en raison de la domination masculine… on a continué à faire des enfants comme au cours des millénaires précédents. Et nous nous sommes retrouvés face à une démographie galopante qui peut mener à des situations extrêmes dans certaines régions du monde.

Albert Jacquard, homme de sagesse et grand spécialiste de cette question, cite l’un des cas les plus criants de l’histoire contemporaine, le Rwanda, où la population est passée de 3,5 millions de personnes à la fin des années 60 à quelque 7 millions 25 ans plus tard. Les guerres et génocides qui en ont découlé, se greffant sur de vieilles rivalités entre Hutus et Tutsis, figurent parmi les conséquences de cette trop grande densité de population (300 habitants au km²) pour un petit pays de collines survivant quasi exclusivement des ressources de l’agriculture. Et les débordements des hostilités sur le Congo voisin ne sont certainement pas étrangers à ces conditions géographiques et démographiques.

Le constat est évident : depuis les années 50, le développement social, l’hygiène, la science et la médecine ont très fortement réduit le rôle des régulations naturelles. L’humanité est dès lors confrontée à l’impérieuse nécessité de contrôler sa croissance démographique. Il y va tout simplement de sa survie.

Biocapacité et empreinte écologique

En Europe et dans la plupart des pays développés, hors immigration, la croissance de la population est quasi nulle aujourd’hui. Ce qui n’est pas le cas de nombreux grands pays comme le Pakistan, le Bangladesh, l’Egypte, le Congo… et bien sûr l’Inde, où la population continue à doubler en l’espace de 20 à 40 ans (Dix pages sont consacrées à la démographie dans ce numéro).

Si l’on considère les faits tels qu’ils sont, on se rend compte que le grand pari à relever pour l’humanité aujourd’hui consiste en une double contrainte : la maîtrise de la croissance démographique d’une part et le diminution rapide de l’empreinte écologique d’autre part (lire à ce propos la rubrique Carte à l’appui : l’empreinte écologique ou à quel point nous “flambons” la Terre à court terme, en p. 22 et 23). Il s’agit donc de trouver les bons arguments pour adapter la taille des populations humaines à la biocapacité de la planète. Et cela, malgré les images d’hyperconsommation charriées par la mondialisation, et qui poussent les pays du Sud à imiter jusqu’à la caricature notre modèle de développement suicidaire. Regardons les pays du golfe Persique, par exemple !

Aujourd’hui, les pays développés sont de très loin les plus grands prédateurs des richesses naturelles de la Terre. Pour satisfaire leurs « besoins » (trop souvent superflus), ils « dévorent » non seulement leurs propres ressources mais aussi une bonne partie des richesses du Sud. Ainsi que les ressources communes à toute l’humanité que sont les océans (surpêche, pollution) et l’atmosphère (où s’accumulent les gaz à effet de serre, notamment).

Au cours de ces dernières décennies, en raison de nos prédations, la biocapacité de la Terre a été rabotée de 30%. Autrement dit : la planète ne dispose plus que de 70% des ressources dont elle jouissait auparavant (en forêts, poisson, eaux douces, terres cultivables…). C’est un cinglant constat d’échec pour le modèle actuel de développement. Puisque nous sommes chaque jour plus nombreux, nous voilà donc contraints désormais de faire mieux avec moins. Surtout si nous avons l’ambition, en pensant aux générations futures, de vivre uniquement des « intérêts » et non plus du « capital » de notre Terre. C’est-à-dire de la capacité du vivant à produire et renouveler la richesse : l’énergie du soleil, du vent, des marées ; les forêts exploitées de manière écologique ; la terre cultivée avec respect, l’eau purifiée...

Le futur naît aujourd’hui

Le passage à l’équilibre démographique – c’est-à-dire à une fécondité faible, adaptée à une mortalité réduite – se fait beaucoup trop lentement, en raison de schémas mentaux obnubilés par l’expansion à tout prix.

Dans de trop nombreux pays, on continue à faire des enfants comme si notre espèce était en danger… alors que c’est au contraire notre espèce qui met la planète en danger. Il y a donc une révolution copernicienne à accomplir dans les alcôves. Cette révolution passera par l’éducation des petites filles, par l’émancipation du féminin, par le développement économique, social et culturel, qui est la meilleure manière de faire prendre conscience de l’interdépendance des humains. Par des retrouvailles, enfin, avec les cycles de la vie, qui nous indiquent l’équilibre à trouver. Notre modèle, basé sur la prédation des autres et de la Terre, a atteint ses limites.

« La nature ne fait pas d’excès et elle utilise les limites pour stimuler la créativité », constatent les scientifiques qui étudient le biomimétisme. Face aux crises que nous vivons, l’heure de l’épanouissement de la solidarité et du respect de la planète est arrivée. Les autres formules ont abouti à l’échec. Nous avons peu de temps pour opérer cette mutation. Une « fenêtre de tir » pour lancer cette nouvelle société, basée sur une nouvelle économie, s’est ouverte avec la crise financière. Les investissements massifs prévus dans les domaines de l’énergie verte, de l’isolation de l’habitat, des transports en commun, etc., sont les tout premiers pas dans la bonne direction. Dans le secteur de l’énergie, par exemple, réduire d’un facteur 4 nos émissions de gaz à effet de serre est possible en quelques décennies. Ce qui ferait chuter notre empreinte écologique à la moitié de sa taille actuelle. Combinée à des actions dans le secteur de l’alimentation et de l’habillement, cette avancée dans le domaine de l’énergie pourrait nous rapprocher d’une empreinte écologique compatible avec un modèle durable [3]

Le futur naît aujourd’hui. Vite, que débarquent les petits hommes verts !

André Ruwet

Ecouter l’interview complète diffusée sur "radio28"

[1La légende de demain, Flammarion, 1997.

[2Editions du temps, 2008.

[3L’empreinte écologique, Aurélien Boutaud et Natacha Gondran, La Découverte, 2009.

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