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Où en sont les altermondialistes ?

Où en sont les altermondialistes ? Quelques semaines après le Forum social de Bélem, Geoffrey Pleyers, auteur d’une thèse de sociologie sur le sujet, analyse la recomposition du mouvement.

Au cours des quinze dernières années, le mouvement altermondialiste est parvenu à ouvrir le débat sur les politiques économiques et commerciales, débat jusqu’alors réservé à quelques cercles restreints d’experts et de technocrates des institutions internationales. Avec la crise globale, nombre de positions altermondialistes sont désormais largement reprises par les élus politiques de tous bords. En mai 2008 déjà, l’ancien président brésilien F.H. Cardoso, qui fut l’une des cibles favorites des altermondialistes, expliquait : « Parmi les pays qui ont adopté les recettes néolibérales, rares sont ceux qui ne se sont pas complètement effondrés, comme ce fut le cas de l’Argentine. Ceux qui ont réussi leur passage à l’ère de la mondialisation y sont parvenus parce qu’ils ont gardé à l’Etat une capacité de décision dans le domaine économique [1]. »

Contrairement aux conceptions néolibérales, qui jugeaient le marché et les experts indépendants plus rationnels et davantage orientés vers le long terme que les politiques, les altermondialistes ont, pendant plus d’une dizaine d’années, insisté sur la légitimité de l’intervention des Etats dans le domaine économique. Il aura fallu attendre la crise financière d’octobre 2008 pour voir le retour en force du rôle économique de l’Etat plébiscité par tous les acteurs politiques et économiques.

Mais si le mouvement a contribué à bloquer le processus de libéralisation du commerce et à relégitimer le politique face au monde économique, les alternatives concrètes et constructives qui en sont issues demeurent encore limitées. Le nouvel ordre mondial auquel en appellent les militants reste à construire. L’importance d’une régulation globale et des défis planétaires rappelle chaque jour l’urgence d’une coopération internationale [2]. La crise alimentaire et les conséquences de la crise économique n’ont fait que renforcer la nécessité de porter davantage d’attention à la cohésion sociale, à la pauvreté et aux inégalités. Après avoir remporté un certain succès au niveau des idées, les altermondialistes estiment qu’il s’agit désormais de se focaliser sur des réalisations concrètes. Cependant, alors que les Forums sociaux, les grandes manifestations et l’opposition claire au néolibéralisme fournissaient une large couverture médiatique et une image unifiée au mouvement, les altermondialistes sont bien plus divisés lorsqu’il s’agit de promouvoir des alternatives et des politiques à mettre en œuvre. Les querelles autour des objectifs des Forums sociaux et des orientations politiques que certains souhaitent lui voir prendre [3], la recomposition géographique [4] de l’altermondialisme depuis 2005 ou le déclin de l’impact médiatique dont jouissait le mouvement constituent des symptômes de cette transformation profonde qui a conduit à la réorganisation du mouvement autour de trois courants.

1. Le changement à partir du niveau local

Plutôt que dans un questionnement global et des forums internationaux, les activistes de la « composante culturelle » du mouvement altermondialiste préfèrent s’investir dans des réseaux locaux. Ils considèrent qu’une transformation sociale profonde viendra d’une mise en œuvre des valeurs d’horizontalité, de participation, de convivialité et de respect de l’environnement dans les pratiques quotidiennes et les espaces locaux. Comme d’autres mouvements indigènes latino-américains, les zapatistes ont par exemple concentré leurs forces depuis 2001 sur le développement de communautés autonomes gérées selon ces principes, développant notamment des pratiques de gouvernement participatif, un système d’éducation alternatif et une revalorisation de la place des femmes au sein des communautés.

Dans les villes occidentales, on assiste également à la multiplication des réseaux d’activistes qui entendent apporter des alternatives concrètes à la mondialisation néolibérale, aux multinationales et à la consommation de masse à partir d’initiatives locales et conviviales. La « consommation critique » et les initiatives visant à promouvoir une sociabilité dans les quartiers semblent, par exemple, occuper la place laissée vacante par un déclin de l’altermondialisme dans les centres sociaux italiens [5]. Un vaste ensemble de réseaux urbains, généralement de taille modeste, ont fait leur apparition au cours des dernières années dans les villes occidentales, depuis les « vélorutionnaires » qui revendiquent l’usage du vélo jusqu’aux jardiniers clandestins qui embellissent les ronds-points et autres espaces publics. Des « Groupes d’achats communs » (GAC) ou des « Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne » (AMAP) se sont multipliés en Europe occidentale et en Amérique du Nord. Leurs membres s’organisent pour acheter ensemble des produits biologiques aux agriculteurs locaux. Leur objectif est non seulement de permettre une alimentation de qualité à des prix abordables, mais aussi d’incarner une alternative à l’« anonymat des supermarchés » et de promouvoir les liens sociaux à l’échelle locale. Dans un registre similaire, la vaste mouvance pour une « décroissance conviviale » et ses « objecteurs de croissance et de vitesse » sont axés sur la mise en pratique de styles de vie moins voraces en ressources naturelles.

2. Des lobbies altermondialistes et citoyens

Une autre composante de l’altermondialisme considère que le mouvement ne pourra parvenir à des résultats concrets qu’en organisant des réseaux thématiques capables de développer une argumentation solide et un lobbying efficace auprès des décideurs politiques et des institutions internationales. Ils se sont organisés autour de thèmes comme la souveraineté alimentaire, la dette du tiers-monde ou les transactions financières. A partir de questions spécifiques telle que la gestion collective de l’eau, les militants entendent débattre de problèmes plus vastes, comme la défense des biens publics ou la promotion de l’idée selon laquelle « le service public est la forme de gestion de ces biens la plus efficace sur le long terme ». Après plusieurs années de discussions autour d’une même thématique, le niveau des débats et la qualité de l’argumentation se sont considérablement élevés dans la plupart de ces réseaux. Quelques-uns d’entre eux ont d’ailleurs connu certains succès. Le réseau de l’eau a par exemple contribué au « lobbying citoyen » qui a conduit la ville de Paris à décider de remunicipaliser la gestion de l’eau sur son territoire à l’automne 2008. De même, les experts des réseaux contre la dette du tiers-monde ont eu un impact important sur certaines politiques économiques adoptées par le gouvernement équatorien.

3. Soutenir des régimes progressistes

Les militants de la troisième composante du mouvement sont quant à eux convaincus qu’un grand changement social ne peut être atteint sans passer par les gouvernements progressistes. Depuis les débuts du mouvement, les altermondialistes ont milité pour un renforcement du pouvoir des décideurs politiques face aux acteurs économiques et aux défis sociaux et environnementaux. Maintenant que la légitimité de l’intervention des Etats n’est plus questionnée, cette composante plus politique de l’altermondialisme estime qu’il est temps d’unir les efforts du mouvement à ceux des responsables politiques progressistes. Beaucoup ont ainsi manifesté leur soutien aux présidents Chavez au Venezuela ou Morales en Bolivie. Pour ces militants, l’Etat continue de constituer la base essentielle à partir de laquelle des politiques sociales et économiques différentes peuvent être mises en œuvre et des alliances internationales autour de projets progressistes nouées, comme c’est le cas pour la Banque du Sud. Pour des raisons historiques et de culture politique, les altermondialistes indiens et latino-américains sont généralement plus proches des partis et des leaders politiques. De tels rapprochements ont cependant également été observés dans les pays occidentaux. Une partie importante de la dynamique qui avait fait le succès du premier Forum social des États-Unis, en juillet 2007, a par exemple été réorientée vers la longue campagne électorale de Barack Obama.

Au-delà du constat de la fin du néolibéralisme et du modèle économique promu par l’altermondialisme, les activistes de ces trois composantes du mouvement trouveront-ils des terrains communs de discussion  ? Leurs divergences politiques se sont étalées dans les nombreux débats qui ont marqué le mouvement au cours des dernières années. Quelle que soit l’importance de la tâche à accomplir pour que les crises financière, économique, sociale, idéologique et écologique débouchent sur une nouvelle donne en termes de gouvernance globale, de régulations économiques et de styles de vie, il n’en reste pas moins qu’une complémentarité évidente existe entre les stratégies promues par ces trois composantes de l’altermondialisme.

Geoffrey Pleyers, chargé de recherches du FNRS à l’Université catholique de Louvain (UCL).
Il est l’auteur de Forums sociaux mondiaux et défis de l’altermondialisme, Academia, 2007.

[1Conférence à l’Institut d’études politiques de Paris, 2008. Voir aussi « A surprising world », Cardoso F.H., International journal of communication, 2, 2008.

[2« De l’urgente nécessité de réformer la gouvernance globale », David Held, Recherches sociologiques et anthropologiques, vol. 37/1, 2007.

[3« The Forum at the crossroads », BelloW., 2007, www.forumsocialmundial.org.br ; « Crossroads do not always close roads », Whitaker F., 2007, www.openspaceforum.net/ ; « Quel altermondialisme après la “fin du néolibéralisme” ?, Cassen B., Ventrura C., 2008, www.cetri.be.

[4« L’altermondialisme : essoufflement, ou reconfiguration ? », La vie des idées, 21/03/2007, laviedesidees.fr/.

[5« La consommation critique en Italie et les ambivalences de la politique au quotidien », Rebughini P., dans Acteurs locaux et nouveaux mouvements culturels à l’âge global, Couleur livres, 2009.

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