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Cosmopolitisme, sauce mayo

Étymologie. Cosmopolitan est ce magazine féminin glamour qui fait rêver l’esthéticienne de Morlanwelz à Venise, Marrakech et Manhattan à coups de blush, de mascara et de sushis à la coriandre. « Cosmopolitan  » est le cousin english de « cosmopolitisme ». Un joli mot, dénaturé par l’extrême droite dans les années trente, qui évoque plutôt, aujourd’hui, un apéritif gay new-yorkais ou la jet set hollywoodienne que Buchenwald ou la solution finale.

Un mot que l’écrivain Bernard-Henri Lévy utilise d’ailleurs plusieurs fois lui-même, dans un documentaire de France 5, comme synonyme « d’universalisme », pour parler de ses origines ou du Liban [1].
Pourquoi je cause de ça ? Parce que le journaliste français Pierre Péan vient de publier, aux éditions Fayard, Le monde selon K. Il y dénonce l’affairisme d’un Bernard Kouchner monnayant son savoir-faire et son carnet d’adresses à divers pays africains – dont celui du dictateur Omar Bongo. Ou ma vie, mon œuvre, des sacs de riz aux sacs de blé.

Enfumage. Le french doctor, ami de BHL et inventeur de l’ingérence humanitaire, leur aurait en effet vendu son « expertise » via deux sociétés privées [2]. Avant d’être nommé ministre par Sarkozy, mais alors qu’il dirigeait déjà ESTHER, un organisme international qui coordonne l’aide médicale à ces mêmes pays. Avec toutes les ambiguïtés morales de cette double casquette pour un ministre des Affaires étrangères. Avouez qu’il y a là matière à débat ! Kouchner aurait pu s’expliquer sur le fond (marécageux). Il a choisi de changer de terrain (médiatique). Comme Péan évoque quelque part le « cosmopolitisme anglo-saxon, droit-de-l’hommiste et néolibéral » de BHL et Kouchner, celui-ci a cru avoir trouvé la parade : bon sang, c’est bien sûr ! Pierre Péan est « antisémite et révisionniste ». En trois interviews, enfumage complet. On ne parle plus de l’affairisme de Kouchner… Mais, en boucle, du supposé « antisémitisme » de Péan [3] !

Gastrite. L’hebdomadaire Marianne, qui a publié les « bonnes feuilles » du livre de Péan, parle de son « dégoût » devant cette réaction [4]. J’allais écrire : « Marianne, qui compte pourtant plusieurs juifs dans sa rédaction, parle… » Voilà l’abomination à laquelle nous conduit déjà Kouchner : à compter le nombre de juifs dans une rédaction ! Cette instrumentalisation du mot « antisémite », à propos de tout et de rien, devient en effet insupportable. « Antisémite », c’est un mot lourd. Il est chargé de tout le poids de la Shoah. Il dit qu’on condamne un homme (à mort), un peuple (à mort), non pour ce qu’il dit ou pour ce qu’il fait, mais pour ce qu’il est par essence (en l’occurrence, juif). Mais si le mot est si lourd, c’est aussi, pour moi, parce qu’il est universel. Parce qu’il reste vivant. Pas pour exprimer je ne sais quelle malédiction séculaire du peuple juif. Mais pour dire la part d’ombre que porte en elle toute l’humanité. Il dit que moi, goy, je suis juif. Que le Rwandais est juif. Que le juif est arabe. Que l’arabe est belge. Que le Belge est sans-papiers. Que nous sommes tous humains. Tous potentiellement bourreaux. Tous potentiellement victimes. Et que si nous privons une partie de l’humanité de son humanité, c’est nous, le « reste » de l’humanité, qui nous condamnons à la barbarie. Voilà ce que signifie, pour moi, le mot « antisémitisme ». Alors, quand le petit Kouchner l’utilise comme petit cache-sexe de ses petites factures avec le petit dictateur Omar Bongo, moi, il me fait juste un petit peu vomir.

Naissance. Le sénateur français Jean-Luc Mélenchon, une des figures majeures de la gauche du parti socialiste français, vient de franchir le Rhône, l’Ebre et le Rubicon. Avec le député Marc Dolez et quelques milliers de militants, ils ont quitté le PS pour créer le « Parti de gauche » (on évite le stupide jeu de mots « parti de gauche, arrivé nulle part », merci). Un parti qui a déjà formé, avec le Parti communiste, un « Front de gauche » qui se présentera aux prochaines élections européennes. Un premier sondage lui promet, avec le Nouveau parti anticapitaliste d’Olivier Besancenot, près de 15% des voix. Le Parti de gauche, qui se revendique de « la République sociale » et de « la révolution par les urnes », pourrait donc restructurer tout le champ politique à la gauche du parti socialiste. Plus étonnant, son premier forum programmatique a été consacré à « la planification écologique » et s’est prononcé pour un « alterdéveloppement » incluant une critique radicale du productivisme [5].
Une bouffée d’oxygène dans une gauche française paralysée par l’omnipotence sarkozienne, la guerre des « présidentiables » et le morcellement de la gauche écologiste et radicale.

Pin-pon ! Eric Besson, l’apparatchik socialiste qui avait abandonné Ségolène Royal en rase campagne (électorale) pour rallier « l’inquiétant » Nicolas Ier, a été récompensé de ses bons et déloyaux services. Il remplace désormais Brice Hortefeux au ministère de l’ADN et des Charters, pardon, de l’Identité nationale et de l’Immigration. Il a, en prime, été bombardé secrétaire général adjoint de l’UMP, le parti sarkoziste  ! A ce niveau d’indécence, cela ne relève plus de la politique, mais de la psychiatrie. La question n’est donc plus : que font aujourd’hui Kouchner et Besson chez Sarkozy ? Elle devient : que faisaient-ils avant au PS ?

Devinette. Pourquoi Sarkozy cite-t-il toujours Jean Jaurès [6] et Guy Môquet [7] dans ses discours  ? Parce que c’est comme ça qu’il aime la gauche : morte et enterrée. De préférence, avec 12 balles dans la peau. Et un livre à charge sur le dos.

Claude Semal
Auteur-compositeur, comédien et écrivain
www.claudesemal.com

[2Africa Steps et Imédia, dirigées par deux de ses proches. Kouchner a nié son implication dans ces sociétés, mais l’hebdomadaire Challenges a publié une photo avec le nom du ministre sur la porte d’entrée d’Imédia et Le Parisien a révélé que, dans les statuts fondateurs de « BK consultants », la société du ministre, Imédia apparaît pour un contrat de 660.000 euros ! Si Kouchner ne connaît pas Imédia, Imédia, visiblement, connaît le ministre…

[3Sur l’intéressant site « Arrêt sur Image », l’interview de Pierre Péan par Daniel Schneidermann a ainsi viré au psychodrame et fait exploser le forum des abonnés www. arretsurimages.net.

[4« Kouchner n’avait pas le droit », par Maurice Szafran, Marianne, 7 février 2009.

[5Lire notamment « Faisons de l’écologie sociale notre boussole politique », sur le site www.lepartidegauche.fr.

[6Fondateur du socialisme français, directeur de L’Humanité, assassiné par un militant d’extrême droite en 1914. Sarkozy a dû beaucoup méditer cette citation : « Quand les hommes ne peuvent changer les choses, ils changent les mots » (Jean Jaurès).

[7Jeune militant communiste français fusillé par les nazis en 1941 avec 48 autres otages. Il est surtout connu pour une émouvante lettre d’adieu à sa mère, que Sarkozy voulut faire lire dans toutes les écoles, et que l’enfoiré Bernard Laporte fit lire aux joueurs de l’équipe de France avant le match de rugby France-Angleterre. La France prit une raclée : bien fait !

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