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édito


Migrations

Pourquoi nous sommes tous concernés... - édito

L’Europe va perdre 66 millions d’actifs d’ici 40 ans. C’est là une chance pour les populations des pays d’émigration, qui pourraient profiter de cette opportunité pour se développer et mieux se faire respecter.

L’homme a toujours migré à travers la planète. Et, quels que soient l’époque, le lieu ou les populations concernées, les migrations touchent toujours à des questions de survie. Aujourd’hui, en 2009, on dénombre 220 millions de migrants dans le monde. Comme nous sommes 6,7 milliards d’êtres humains à nous « partager » la planète, 3% d’entre nous sont « en migration ».

Fuir la guerre et les atrocités

Selon l’Onu, en raison des conflits armés, 26 millions d’êtres humains sont contraints de vivre en déplacés dans leur propre pays. Et 11 millions sont des réfugiés [1]. Qu’elles soient Rwandaises, Irakiennes, Afghanes, Congolaises ou Tchétchènes, des millions de personnes fuient l’insécurité. Les récits des demandeurs d’asile sont édifiants. « Ils nous font prendre conscience de ce que peuvent être les raisons de l’exil », écrit Françoise Guillitte, d’Amnesty international, dans la présentation d’un livre justement intitulé Exils, rédigé par Nadira Lasreg à partir de 45 récits de demandeurs d’asile en Belgique [2]. Dans le plus grand dénuement et la froideur d’un service administratif, on y raconte la guerre, les pillages, les brimades, les assassinats, les tortures, les disparitions et les viols. « Je me suis contentée de présenter les récits qui me semblaient revenir le plus souvent. La douleur est unique mais les situations sont très souvent identiques », explique Nadira Lasreg qui travaillait au service d’accueil des demandeurs d’asile. « Je ne voudrais pas faire de l’angélisme mais je crois que tous ces récits sont vrais et vécus », précise-t-elle encore.
Après un véritable parcours du combattant (lire le détail dans notre dossier Migrations, p. 8 à 17), un peu moins du quart des demandeurs d’asile sont officiellement accueillis comme réfugiés en Belgique. En 2007, quelque 2.100 dossiers ont reçu une réponse positive.

En finir avec l’injustice sociale

La seconde cause de migration est bien sûr l’injustice sociale et la grande précarité. Dans le monde, 2,7 milliards de personnes, soit 40% de la population de la planète, vivent avec l’équivalent de 5% des revenus globaux [3].
Or la moitié de population mondiale est composée d’agriculteurs, et surtout de petits agriculteurs. L’explosion démographique aidant, l’accès aux terres cultivables s’en trouve progressivement réduit. Par ailleurs, en raison du développement rapide des télécommunications et du tourisme, de plus en plus de gens ont, du monde extérieur – et surtout de l’Occident – l’image fausse d’un pays de cocagne. Déstabilisés par la chute des prix du coton, du poulet ou du riz – des productions bien souvent subventionnées dans les régions riches –, les plus pauvres parmi les millions de petits paysans sont littéralement expulsés de leur terre et entreprennent alors une migration forcée. Vers la ville ou le pays voisin, comme on l’observe en Afrique.
Parmi tous ces migrants dits « économiques », une minorité, en général composée de jeunes, a pour objectif l’Occident. En misant l’essentiel de leurs économies sur des passeurs, ces clandestins essaient d’atteindre la destination de leurs rêves. Au risque de s’enliser dans le désert, d’être refoulés par les autorités et même de se noyer dans la mer. Certains arrivent cependant à se glisser entre les mailles du filet, grâce à leur opiniâtreté et à la solidarité humaine. On les retrouve alors, en un premier temps, dans la cueillette, le textile, l’Horeca, le bâtiment, le nettoyage, le service aux personnes, où ils forment les bataillons d’exploités comme travailleurs au noir. Car on ne court pas tous ces dangers pour espérer vivre des ressources du chômage ou de l’aide sociale !
Par la suite, bien sûr, leur histoire peut virer au rose et se transformer en une intégration réussie. Elle peut, au contraire, tourner à l’aigre. Car migrer, c’est toujours vivre déraciné [4].

Nouveau : les réfugiés de l’environnement

Deux autres catégories de personnes, les migrants dits « pendulaires » et ceux des diasporas, quittent aussi leurs racines essentiellement pour des raisons économiques. Parmi eux on trouve les saisonniers, très nombreux dans le secteur agricole, ou encore les travailleurs polonais du bâtiment. Ceux-là font des allers-retours entre leur région d’origine et leurs destinations de travail, en économisant l’essentiel de leur paie. A travers le monde, on identifie aujourd’hui les diasporas marocaines, libanaises ou encore philippines (les femmes de ménage du Proche-Orient), qui s’entraident et s’épaulent pour vivre au mieux leur nouvelle existence.
Les réfugiés dits « environnementaux » forment la catégorie la plus récente de migrants. Encore confondus avec les réfugiés dits « économiques », ils doivent leur départ aux changements climatiques, à la disparition de leurs terres ou encore au pillage de leurs ressources naturelles. Ils sont éleveurs en provenance de la région sahélienne, agriculteurs du delta inondé du Gange (et demain, probablement, du Nil). Ils quittent le Niger forcés et contraints, parce que leur terre, surpâturée, a été emportée par le vent en raison de la disparition de la couverture végétale. Ailleurs, ils fuient la montée des eaux qui, depuis quelques années, noient leurs villages, leurs champs et leurs troupeaux. L’Onu prévoit que les réfugiés de l’environnement seront quelque 200 millions en 2050, si l’effet de serre continue à s’empirer. Soit l’équivalent de la totalité des migrants aujourd’hui.

Arrêter des migrants motivés ?

Entre 1820 et 1930, des millions d’Européens de toutes origines nationales ont quitté leur pays pour aller s’installer dans les Amériques, en Australie ou encore dans les nombreuses colonies d’Afrique et d’Asie. Pour des Irlandais mourant de faim ou des Italiens dans la misère, l’Europe était alors une terre d’émigration. Les choses se sont inversées après la guerre de 1940-45, l’Europe devenant un lieu d’immigration.
Depuis 1990, en instituant l’espace Schengen et la levée des barrières douanières, l’Union a décidé d’instaurer des contrôles à ses frontières externes. Et de s’en donner les moyens : 35 millions de budget annuel. L’agence Frontex, mise sur pied pour faire ce travail, patrouille ainsi en Méditerranée et au large de l’Afrique afin d’arrêter les clandestins, qui sont 500.000 à chercher à entrer chaque année en Europe. Il n’existe pas de protection des migrants « pour raisons économiques », ce n’est pas prévu par la loi. La moitié sont donc directement renvoyés chez eux et, pour ceux qui arrivent malgré tout à franchir les barrières, 224 centres de rétention disséminés sur tout le territoire européen ont été érigés.
Même si quelque 10.000 personnes ont été enfermées en dix ans dans le seul centre de Vottem [5], les centres fermés sont avant tout une mesure destinée à rassurer les populations européennes. Mais ils n’arrêteront pas les migrations. La Méditerranée et son chapelet de morts en provenance d’Afrique est là pour le prouver : il est vain de tenter d’arrêter des migrants motivés.

Europe cherche actifs

Les migrations auxquelles nous assistons aujourd’hui sont avant tout une conséquence de la surexploitation des écosystèmes et d’une main-d’œuvre pauvre, insuffisamment protégée et non organisée. Piller les ressources naturelles d’une population, abuser de sa faiblesse pour lui faire extraire des minerais, cultiver des denrées alimentaires ou fabriquer des pantalons et des chaussures à vil prix, c’est exercer à son encontre une véritable violence économique.
Chez nous, sous le prétexte que « l’on ne peut accueillir toute la misère du monde » (quel slogan perfide !) miser essentiellement sur « la sécurité » favorise le travail au noir et la clandestinité. Et les clandestins, dont la fragilité fait l’affaire des trafiquants, sont évidemment perçus comme une concurrence déloyale par les travailleurs européens les plus exposés. C’est la raison pour laquelle l’économie souterraine doit être régularisée, comme les travailleurs sans papiers, afin de ramener l’argent noir vers les cotisations sociales. Et alimenter ainsi la solidarité, plutôt que les peurs et la répression.
La plupart des migrants préféreraient évidemment rester dans leur pays d’origine, parce qu’ils y ont leur famille, leur culture, leurs racines. Il est donc urgent d’aider au développement des droits humains, de la démocratie, du syndicalisme et de la protection de l’environnement dans les pays émergents. C’est en organisant rapidement une meilleure répartition des revenus avec les populations et les pays d’origine des migrants que nous trouverons les vraies réponses à cette douloureuse question de la migration.
Parce que le métissage culturel est une richesse – sinon pourquoi aimerions-nous tant voyager à l’étranger, goûter à d’autres cuisines, voir des films qui nous emmènent ailleurs ou écouter les musiques du monde ? – les migrations doivent aussi être considérées comme une chance à saisir. L’Europe, dont la population est vieillissante, ne pourra remédier à son déclin qu’en recourant à l’immigration. « A l’horizon 2050, l’Europe devrait perdre 66 millions d’actifs, constate la Banque mondiale [6]. Tandis qu’au Moyen-Orient et en Afrique du Nord la croissance de la population active dépassera les 40 millions. » La Banque voit évidemment les choses en termes de marché : « La formation des travailleurs susceptibles de répondre aux besoins du marché mondial du travail à l’horizon 2030 et au-delà doit donc commencer dès maintenant. »
Que les pays riches investissent dans la formation dans les pays en développement est une bonne chose. Lorsqu’elle sera formée, la nouvelle génération de profs, de médecins, d’agronomes, d’architectes, de techniciens en tous genres sera libre de choisir d’utiliser ses compétences pour contribuer à développer son pays d’origine et/ou son pays d’accueil.

André Ruwet

[1Ce chiffre englobe les réfugiés pour cause de conflits et pour cause de désastres naturels.

[2Bernard Gilson Editeur, 2008, 250 p.

[3Plusieurs émissions de la série Le dessous des cartes, d’Arte, ont contribué à alimenter cette analyse en chiffres et réflexions.

[4Dans un livre récent intitulé Fragments d’intime, l’anthropologue Pascale Jamoulle explore la vie émotionnelle, affective et sociale de personnes de toutes origines, souvent marquées par l’épreuve de l’exil et qui vivent dans le quartier Nord de Bruxelles, où sept résidents sur dix sont étrangers de nationalité ou de naissance et où le taux de chômage est le plus haut de la Région bruxelloise : 32%. Un remarquable livre-enquête au long cours, sous-titré « amours, corps et solitudes aux marges urbaines », dans lequel l’anthropologue constate notamment combien « le bonheur mondialisé, d’une avidité insatiable et vaine, tourmente les personnes les plus fragiles ». La Découverte, 2009, 262 p.

[5Chiffre cité par le Collectif de résistance aux centres pour étrangers, qui organise un rassemblement le 10 mai, à 14 h, place Saint-Lambert à Liège, avec une manifestation pour marquer les dix ans d’existence du centre fermé.

[6Rapport Shaping the future, 16 mars 2009.

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