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édito


Tourisme - édito

Demain, le tourisme sera frugal, maigre en énergie, riche en temps, moins stressant, plus sain et plus heureux.

Pourquoi demain le voyage sera frugal

« Nous pensons qu’il faut échanger les mégawatts contre des négawatts, c’est-à-dire des watts que l’on n’a pas besoin de produire, parce qu’on ne les consomme pas, explique Amory Lovins, l’un des créateurs du Rocky Mountain Institute [1]. Ce think tank travaille sur l’efficacité énergétique depuis plus de 25 ans et a popularisé la notion de « négawatt ».
« Il existe de multiples sources de négawatts : dans le bâtiment, les transports, le chauffage...  », poursuit Lovins. Et, histoire de montrer que le concept est en plein boom, il ajoute : « A la création de l’Institut, nous étions une poignée d’amis, sans argent. Aujourd’hui, nous avons près de 90 employés et un chiffre d’affaires de 90 millions de dollars. »
Interrogé sur la reproductibilité, à l’échelle de la planète, de l’american way of life, Lovins répond notamment qu’« une partie significative des Américains, que certains estiment à au moins 20%, vivent déjà dans la “frugalité élégante”. Une proportion qui augmente, en raison de la récession économique actuelle ».
Ces partisans de la simplicité volontaire sont, sans aucun doute, les têtes chercheuses d’une nouvelle manière d’être – aux autres, au monde et à soi-même – où l’on essaie de se libérer progressivement des pièges et des chaînes de la société de surconsommation.

Ces va-et-vient frénétiques

« Tous touristes !? » : c’est le titre ambigu d’un chapitre du Manuel de l’antitourisme, de Rodolphe Christin [2], « un petit livre à rebrousse-poil écrit pour les amoureux du voyage et du monde », comme l’explique l’auteur. Car, « à défaut de l’être à nos propres yeux, nous sommes toujours susceptibles de devenir le touriste de quelqu’un d’autre ». Evidemment, nous sommes tous concernés. Première industrie mondiale, dépassant depuis quelques années l’agroalimentaire, l’armement ou la pétrochimie, le tourisme est pratiqué par 5% à peine des habitants de la planète. Cette activité économique, précise le Manuel de l’antitourisme, emploie 200 millions de personnes dans le monde et engendre des recettes pour 2 milliards de dollars… par jour ! Le nombre de déplacements internationaux a connu une croissance de 6,5% par an entre 1950 et 2006. Cette année-là, les transports se répartissaient de manière presque égale entre l’avion (46%) et la route (43%). Le rail (4%) et la mer (7%) n’atteignant ensemble que 11%.
Ces dernières années, on constate que les touristes partent plus souvent, plus loin et moins longtemps. Parmi les explications de ce phénomène qui tient de la bougeotte : l’accroissement du nombre de voyages en avion. Il est devenu banal que des gens prennent aujourd’hui l’avion pour acheter des chaussures à Rome, passer le week-end à New York ou à Singapour… Tant les prix des billets sont ridicules en regard des moyens financiers d’une partie de la population. Mais à l’heure de la quête de nouveaux comportements, plus en harmonie avec nos besoins profonds de découverte et de ressourcement, ces va-et-vient frénétiques à l’autre bout du monde ont des allures de plaisirs tristes. Et de jeux de fin de civilisation.

Pour un tourisme riche en temps

Dans un livre intitulé Pour une nouvelle narration du monde [3], Riccardo Petrella montre que la construction d’un monde différent passe d’abord par l’invention d’une autre façon de voir et de nommer les choses. « La narration dominante est fondée sur trois grandes idées-force, explique Petrella. Ce sont la foi dans la technologie, la confiance dans le capitalisme et la conviction de l’impossibilité d’alternatives au système actuel. » Pour Petrella, la critique et le rejet de cette narration dominante ne sont pas suffisants. « Il est nécessaire de narrer un autre monde. Et cette nouvelle narration doit se fonder sur les principes de la vie, de l’humanité, du vivre ensemble, des biens communs, de la démocratie, de la responsabilité et de l’utopie. »
« Le grand défi mondial actuel concerne la vie, le droit de tous à la vie et la survie de la vie sur la planète Terre. (…) Le défi est de savoir de quel côté nous sommes. (…) La non-éradication de la pauvreté sera la mort de l’humanité en tant que communauté sociale. La continuation de la dégradation de l’écosystème Terre sera la mort de la planète en tant que “maison de l’humanité”, ce qui signifie l’échec de l’économie en tant que “règle de la maison” », conclut Petrella.
Appliquée au tourisme, cette règle implique que l’on ne devrait plus avoir la possibilité de prendre l’avion comme on prend le métro. Tout simplement parce que ne payons pas le vrai prix économique, social et écologique de cette gabegie, notamment parce que le kérosène n’est pas taxé ! Des systèmes organisant le partage équitable des droits de polluer, comme la « carte carbone », qui comptabilise sur une vie la production individuelle de gaz à effet de serre, sont à l’étude. Equitablement mis en application, ils pourraient accompagner une nécessaire décroissance de notre surconsommation.
« Si le voyage est philosophie, le tourisme est économie : le premier explore, le deuxième exploite », écrit Rodolphe Christin. Le tourisme est un secteur particulièrement intéressant… pour se regarder soi-même, dans le contexte planétaire qui est le nôtre, caractérisé par les inégalités et la crise de l’environnement. Des modèles positifs sont à construire dans ce secteur, qui permettent aux voyageurs de satisfaire leurs légitimes envies de repos, d’aventure et de découverte d’autres mondes, d’autres peuples, d’autres cultures.
Tout comme les négawatts qui, dès à présent, constituent la voie de la sagesse pour remplacer petit à petit les mégawatts, un tourisme nécessairement frugal, à l’image du monde qui aura réussi à se sevrer du carbone, sera demain la « règle de la maison ». N’oublions pas qu’aujourd’hui, comme nous le disions plus haut, 5% à peine des habitants de la planète jouent aux touristes. S’il veut «  renouer avec l’aventure, l’évasion et la créativité  », comme l’espère Christin, le tourisme de demain, qui devra s’ouvrir à beaucoup plus de monde, sera forcément maigre en énergie, riche en temps, moins stressant et plus sain.
Bons et heureux voyages !

André Ruwet

[1Dans un entretien réalisé par Laure Noualhat (environnement.blogs.liberation.fr/noualhat/) et publié par Sortir du nucléaire, été 2009.

[2Yago, 2008.

[3Ecosociété, 2007.

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