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édito


Spécial « Sommet de Copenhague »

L’énergie du bonheur - dossier - édito

Et si l’on faisait de la sobriété et de la production décentralisée d’énergie propre un « défi » écocitoyen ? Une action concrète qui contribue à nous rapprocher de la nature. Et donc à nous rendre plus heureux !

« L’homme a intérêt à préserver l’intégrité de la nature, car son bonheur dépend étroitement de son environnement naturel » : c’est la thèse centrale de L’écologie du bonheur, le récent livre d’Eric Lambin, professeur aux universités de Louvain et de Stanford, Californie [1].

Les « free riders », les « suiveurs » et les « altruistes »

Le bonheur est une valeur tout à fait centrale chez les êtres humains et de nombreuses études ont été menées sur le sujet. « Une vie heureuse et de qualité est associée au sens et au but que les personnes assignent à leur vie, et à la capacité de jouir des possibilités offertes à chacun, explique Eric Lambin.
Les facteurs qui déterminent la vie heureuse entrent dans cinq catégories :

  • la situation personnelle (la santé, la vie affective, les loisirs, le travail, la mobilité…) ;
  • le sentiment de sécurité (l’absence de criminalité, de conflits, de guerres…) ;
  • l’environnement social (l’appartenance à un réseau de relations, la confiance, la disponibilité d’une aide en cas de besoin…) ;
  • l’environnement institutionnel (les libertés, la participation politique, le bon fonctionnement de la justice…) ;
  • l’environnement naturel (l’absence de bruit et de pollution, l’accès à des espaces naturels préservés, le sentiment de connexion avec la nature…). »

Il est évident que le monde dans lequel l’être humain vit aujourd’hui contribue mal à son épanouissement personnel. Les milliards de personnes qui n’ont pas accès à une alimentation suffisante, à l’eau potable, aux soins de santé, à un travail décent, à un logement salubre et à une éducation de base leur permettant de développer un réel projet de vie en savent quelque chose. Quant aux « nantis », ils sont de plus en plus nombreux à développer un mal-être individuel et/ou social. Souvent coupés émotionnellement de la nature, nous sommes marqués par la compétition économique insensée, l’absurdité du monde, l’injustice et les inégalités, la violence et les conflits pour les ressources énergétiques notamment. Dans ce contexte, le pic pétrolier annoncé comme imminent, conjugué au développement de la crise écologique et climatique, marque la fin d’une époque : celle de la surconsommation et de la pollution sans limites.
« La moitié des émissions mondiales de dioxyde de carbone, le principal gaz responsable de la montée de l’effet de serre, a pour origine les 500 millions de personnes les plus riches de la planète. Tandis que la moitié la plus pauvre de la population mondiale, soit 3,3 milliards de personnes, n’est responsable que de 7% des émissions de CO2. Les 500 millions de personnes les plus riches sont les free riders du système mondial, explique Eric Lambin [2]. Parce qu’ils disposent de moyens financiers et d’un potentiel d’innovation importants, ces free riders doivent être convaincus qu’il est de leur intérêt personnel, qu’il en va de leur bonheur de diminuer leur empreinte écologique. » Alors, parce qu’ils jouent aussi un rôle de modèle pour 60% de la population – qui sont les « coopérateurs conditionnels », aussi appelés « suiveurs » –, les free riders contribueront à ouvrir la voie du changement au plus grand nombre.
Quant aux « altruistes », la troisième catégorie, qui représentent 20% de la population environ [3], « ils méritent qu’on leur démontre, qu’en investissant dans le bien commun, ils ont fait le bon choix, aussi bien pour les autres que pour eux-mêmes ».

L’homme et l’amour de la vie

Comment faire passer l’idée que « se serrer la ceinture » – notamment pour affronter la montée de l’effet de serre – peut engendrer une multitude d’avantages, quand on est (trop) richement nourri et que l’on surconsomme de tout, particulièrement de l’énergie ? En démontrant que, par cette modification fondamentale de ses comportements, on a beaucoup plus à gagner qu’à perdre dans sa quête individuelle du bonheur !
« L’adoption de valeurs matérialistes est autant le symptôme d’un sentiment d’insécurité qu’une stratégie – inappropriée – pour soulager un sentiment d’insatisfaction, explique Eric Lambin. Le sociologue américain Tim Kasser a montré que les personnes dont le système de valeurs est fortement matérialiste souffrent d’une diminution de leur bien-être personnel et d’une plus mauvaise santé psychique que les personnes peu attirées par ces valeurs. La quête acharnée de biens matériels laisse fort peu de temps pour se consacrer à ce qui rend vraiment heureux : la famille, les amis, la communauté, un travail gratifiant et des loisirs bénéfiques pour la santé du corps et de l’esprit. »
Il est en effet frappant de constater combien la randonnée en pleine nature et le contact avec la terre, par exemple, rendent les gens plus épanouis et plus heureux. Pour Eric Lambin, « au travers des 350.000 générations qui l’ont précédé, l’homme d’aujourd’hui a développé une affinité émotionnelle innée avec d’autres êtres vivants, ainsi qu’avec le monde végétal et les espaces naturels ». C’est là une caractéristique essentielle des êtres humains qu’un chercheur de Harvard, Edward Wilson, a baptisée du nom de « biophilie » (littéralement : « amour de la vie »).
Soumis comme jamais auparavant à des tensions violemment opposées, l’être humain de ce début de troisième millénaire poursuit sa route vers plus d’éveil et de conscience de sa fragilité. Et, dans le même temps, vers ce naufrage final global, comme le montre le récent Syndrome du Titanic, le film désespéré de Nicolas Hulot. Comment se libérer de cette double injonction paradoxale : d’un côté produire et consommer sans mesure (et donc détruire et s’autodétruire, comme le fait le capitalisme) ; de l’autre, faire le choix de la sobriété et de la solidarité (et donc se protéger et chérir la vie) ?

Etre acteur du système énergétique

A l’heure du Sommet des Nations unies sur le climat, qui se tiendra à Copenhague du 7 au 18 décembre (lire notre dossier spécial de 25 pages consacré à ce sujet), alors que l’on dispose des technologies et savoir-faire pour apprivoiser toutes les formes d’énergies non polluantes, il est devenu criminel de continuer à rejeter sans compter ces déchets que sont les gaz à effet de serre. Criminel envers les populations du Sud, non responsables de nos excès, et qui sont pourtant de loin les plus exposées aux crises du climat. Criminel envers les générations futures – nos enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants –, à qui nous ne laissons presque aucune chance de rattraper nos errements, car l’action des principaux gaz à effet de serre sur le climat se mesure en siècles plutôt qu’en années ou décennies.
Notre génération n’a pas d’autre choix que l’efficacité énergétique, les énergies renouvelables et la sobriété. La sobriété heureuse, bien sûr, selon l’expression de Pierre Rabhi [4]. Celle qui nous permet de préserver ce qui fait « la bonne vie » : un vrai chez soi, une alimentation saine, diversifiée et accessible à tous, des emplois modulés selon les possibilités et les choix de vie de chacun, un enseignement riche et stimulant, un large accès aux richesses multiculturelles du monde. Et puis du temps pour développer notre relation aux autres, à nos enfants, à notre communauté. Du temps pour procurer des soins aux personnes âgées, aux malades et aux handicapés. Du temps pour l’épanouissement de sa propre personne, pour ses relations avec la nature ou la spiritualité… Par l’importance du défi à relever pour l’humanité entière, le Sommet de Copenhague est considéré comme l’une des plus importantes conférences internationales de l’histoire contemporaine. Elle arrive à un moment clé. En effet, la crise globale actuelle nous donne l’occasion d’opérer de nouveaux choix en matière énergétique, et cela à l’échelle planétaire. Si ce Sommet est une réussite, les années qui viennent seront marquées par des transferts de budgets des énergies fossiles et nucléaire vers les renouvelables. Au Nord comme au Sud de la planète. Au lieu de nouvelles infrastructures routières, les investissements s’orienteront, dans nos pays, vers de grands projets de rénovation-isolation du logement, la construction d’écoquartiers, l’aménagement de vrais réseaux de pistes cyclables pour les déplacements quotidiens, l’installation de transports en commun efficaces, rapides et fréquents. Sur le plan industriel, nous assisterons à l’épanouissement de grandes filières solaires, flanquées de centres de recherche de pointe employant des scientifiques et techniciens de haut niveau, pour le bénéfice de l’humanité entière.
Nous sommes confrontés à un défi dont notre génération porte la responsabilité historique. Nous devons agir très rapidement. Que puis-je faire, à mon (modeste) niveau pour y participer, sinon d’abord faire preuve de sobriété énergétique, chaque fois que c’est possible. Dans ma consommation quotidienne, mon travail, mes loisirs, mon logement. Et puis participer, dans la mesure de mes moyens, à la « révolution solaire », en investissant dans l’isolation, l’efficacité et la production décentralisée d’énergie : sur mon toit, en m’alliant avec mes voisins ou encore dans une installation (solaire, éolienne…) propriété d’une coopérative d’écocitoyens. Le soleil brille pour tout le monde. L’énergie qu’il produit nous est distribuée gratuitement. Il nous suffit de la capter.
Et si l’on faisait de la production décentralisée d’énergie une sorte de grand « défi » écocitoyen, qui contribue à nous rapprocher de la nature ? Et donc à nous rendre plus heureux ! Voilà qui est autrement enthousiasmant que le nucléaire mortifère.

André Ruwet

[1Son livre, publié aux éditions du Pommier, en août 2009, est le fruit de ses recherches sur les interactions entre l’homme et son environnement. Cet ouvrage, très intéressant, a largement inspiré la première partie de cet éditorial. Eric Lambin est aussi le lauréat 2009 du prestigieux prix Francqui, qui encourage les meilleurs scientifiques belges âgés de moins de 50 ans. Ce géographe, spécialiste de la télédétection, a mis au point une méthode d’observation couplant les données satellitaires à celles recueillies au sol, par l’anthropologie et la socio-économie.

[2« Free riders » (« passagers clandestins », « resquilleurs » ou « individualistes ») : personnes qui accaparent plus que leur part des ressources et assument moins que leur part des coûts.

[3L’essentiel des lecteurs d’Imagine font partie de cette catégorie.

[4Agriculteur, agronome, homme politique et écrivain français, d’origine algérienne.

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