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édito


Climat

Premier vrai test de la Coopération internationale, en fait ! - édito

Le climat planétaire rend le Nord et le Sud interdépendants, comme jamais auparavant. Relever le défi du changement climatique, c’est apporter une réponse créative à la différence de niveaux de vie entre populations. C’est tourner le dos à l’actuel modèle capitaliste, basé sur la frustration et la prédation, pour en inventer un nouveau, adapté aux réalités de notre temps. Le premier véritable test de la coopération internationale, en fait !

L’été 2010 fut particulièrement meurtrier sur le plan du climat : la Russie en feu (20.000 incendies et 12 milliards d’euros de dégâts), le Pakistan noyé (1.700 morts et 20 millions de victimes), le nord-ouest de la Chine enseveli sous des coulées de boue (environ 1.000 morts et 1.000 disparus). Des bilans provisoires et approximatifs, bien évidemment. A côté de cela, le coup de vent qui, à la mi-juillet, a traversé une partie de la Wallonie – et Ciney en particulier –, était évidemment peu de chose. Sauf pour les personnes qui ont eu à subir des dégâts. « Il faut voir comment des arbres pourtant solides sont brisés pour se rendre compte de la force des éléments », rapporte un témoin.
Aucun climatologue sérieux n’affirmera que ces phénomènes extrêmes sont des manifestations du changement climatique. Mais tous les climatologues sérieux constateront que le nombre de catastrophes « naturelles » (ouragans, tempêtes, longues périodes de sécheresse ou de pluies diluviennes…) ne cesse d’augmenter d’année en année et n’a jamais été aussi fréquent (voir le tableau en p. 39). Comme le prévoient, depuis plusieurs décennies, les modèles d’évolution du climat, si les températures continuent à monter à la surface de la Terre en raison des rejets par l’homme d’une quantité croissante de gaz à effet de serre (GES).

Emissions :
rejoindre le niveau actuel de l’Inde

Qu’on le veuille ou non, la question climatique nous contraint à revoir complètement notre conception du monde. En effet, les gaz à effet de serre ne connaissent pas de frontière. Ni dans l’espace, ni dans le temps (à l’échelle de la vie humaine en tout cas). Emis quelque part sur la planète par la cheminée d’une centrale électrique à charbon (CO2), le pot d’échappement d’une voiture (CO2), une forêt que l’on brûle (CO2), des engrais azotés que l’on répand (protoxyde d’azote), des millions de vaches qui rotent et qui pètent (CH4) ou encore des rizières dont les gaz méthane s’échappent dans l’atmosphère, les GES ont un impact sur le climat global pendant une très longue période, qui se chiffre en siècles [1].
Historiquement, ce sont bien évidemment les pays industrialisés qui, par leur consommation immodérée d’énergie et l’« invention » de la société de consommation, sont responsables de la majeure partie des émissions de GES dans l’atmosphère. Cette part de responsabilité dans la situation à laquelle nous sommes aujourd’hui confrontés fait bien évidemment partie du débat... mais dépasse peut-être le mandat des éminents scientifiques du GIEC, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat [2].
Avec la mondialisation et la montée en puissance des pays émergents, les choses sont en train d’évoluer rapidement. Aujourd’hui, la Chine, « l’atelier du monde » comme on l’appelle, émet environ 5 tonnes CO2 équivalent (5 TCO2e) par habitant et par an, pour un revenu annuel moyen de 3.000 dollars, toujours par habitant. L’Europe atteint 10 TCO2e pour un revenu moyen de 40.000 dollars/hab/an. Et les Etats-Unis doublent le chiffre européen, atteignant 20 TCO2e, pour un revenu moyen de 50.000 dollars/hab/an [3].
Aujourd’hui, nous sommes quelque 6,8 milliards de locataires sur la planète et nos émissions moyennes sont de 6 TCO2e. D’ici 2050, nous serons probablement quelque 9 milliards d’êtres humains et nous devrons nous limiter à 2 TCO2e par hab/an, si nous voulons nous donner une chance de maîtriser la montée des températures à la surface de la planète. Ce qui correspond au niveau actuel des émissions de l’Inde. Nous allons donc devoir faire preuve d’une belle créativité !

Eviter l’emballement de la machine climatique

« Entre les institutions qui s’occupent du climat et les 120 chefs d’Etat qui étaient réunis à Copenhague, en décembre 2009, le gouffre est effrayant », constate Olivier Deleuze, lui qui était à la manœuvre lors de la conclusion du Protocole de Kyoto, en décembre 1997.
En effet, le grand moustachu était à l’époque secrétaire d’Etat à l’Environnement. Il conduisait à ce titre la délégation européenne, car la Belgique assurait, tout comme maintenant, la présidence tournante de l’Union. Pour avoir vécu ces négociations de l’intérieur, du côté politique, Deleuze sait donc de quoi il parle. « Il y a un énorme défi pour la communauté internationale, car elle n’a pas les institutions pour aborder des problèmes qui se posent à l’échelle mondiale. »
« Si on additionne les engagements pris par les différents pays après le sommet de Copenhague, on atteint un réchauffement de + 3,5° C, calcule pour sa part François Gemenne [4]. Le modèle de gestion du problème mis au point par l’ONU est arrivé à son terme. » Le chercheur en géopolitique du changement climatique constate que la question de la responsabilité est devenue d’une importance primordiale dans les négociations. Mais comment effectuer les calculs de responsabilité ? En se basant principalement sur l’historique des émissions de gaz à effet de serre ? Dans ce cas, les pays industrialisés devront évidemment payer. Ou faut-il plutôt tenir compte des émissions actuelles de GES, dont celles qui sont directement liées à la déforestation ? Dans ce cas, le Brésil, « la ferme du monde », qui déboise à tout-va pour notamment planter du soja, serait considéré comme le troisième pollueur de la planète… « Tant qu’il n’y aura pas d’accord sur les méthodes d’évaluation des responsabilités, il n’y aura pas d’accord sur le reste », estime le chercheur.
Loin de ces discussions, les impacts réels des changements climatiques sur les populations sont pour leur part de plus en plus dramatiques. Ils se caractérisent par une double injustice : les pays les plus touchés sont ceux qui sont situés aux plus basses latitudes, c’est-à-dire au Sud (où l’on sait que chaque centimètre d’élévation du niveau des mers risque d’entraîner le déménagement d’un million de personnes) ; et la génération la plus touchée sera celle de nos petits-enfants. Dans les années à venir, nous risquons donc de voir les réfugiés climatiques devenir de plus en plus nombreux. C’est pourquoi certains plaident pour que la migration notamment soit considérée comme une stratégie d’adaptation aux changements climatiques.
Mais faut-il financer surtout l’adaptation (et déjà se résigner à un changement climatique majeur) ou se mobiliser de manière prioritaire, à l’échelle planétaire, pour limiter le réchauffement global à + 2° C ? Une élévation de température au-delà de laquelle un dérapage incontrôlé suivi d’un emballement jusqu’à + 4 ou + 5° C semble probable. Nous pensons bien évidemment qu’aucune population ne peut être abandonnée à son sort, mais que tout doit être fait, le plus tôt possible et à tous les échelons – du local au global –, pour freiner les émissions de gaz à effet de serre.
La concentration de GES dans l’atmosphère était de 280 ppm avant l’ère industrielle [5]. Elle est aujourd’hui de 390 ppm et progresse d’environ 2 ppm par an. Beaucoup de scientifiques considèrent que si la mobilisation ne se fait pas maintenant, il ne sera plus possible, au-delà de 2020, de maintenir les concentrations de GES en dessous de 450 ppm. Si nous voulons éviter l’emballement de la machine climatique, + 2° C constitue donc une ligne rouge à ne pas franchir.
A Copenhague, un nouveau rapport de forces à l’échelle planétaire, essentiellement entre le Nord et le Sud, a dominé les débats (lire en p. 50). Et, entre les Etats-Unis et la Chine, les « négociations » furent presque cyniques. « Les mauvais élèves de la classe climatique sont, pour un instant, devenus les maîtres du jeu. L’Union européenne fut mise sur la touche. Et les pays les plus pauvres, qui ne polluent pas, ne représentent rien dans les négociations. Dans ce contexte, plus un pays pollue, plus il devient indispensable dans les négociations », constate François Gemenne.

Une panoplie de ressources

Nous subissons, pour le moment, ce que l’on appelle « le syndrome du ciel bleu » : les rayons des supermarchés sont pleins à craquer, l’eau coule claire du robinet… et la Belgique se débat dans ses « questions » communautaires.
Or, une autre réalité, bien plus dramatique, se cache derrière cet écran : nous sommes en train de participer à une liquidation du capital naturel, dont fait partie le climat. Ce qui ne manquera pas d’avoir des conséquences désastreuses sur notre vie et celle de nos enfants.
Dans ce contexte de destruction de la toile de trame de la vie sur Terre, il est clair que les mesures drastiques que l’on ne prend pas démocratiquement maintenant pour protéger le climat, nous serons amenés à les adopter demain. Dans l’urgence, de manière radicale et non démocratique. Ou alors, si nous ne le faisons pas, que l’on soit chinois, russe, américain, africain, indien ou européen, il ne fait aucun doute que les forces dévastatrices de la nature déboussolée finiront par nous mettre tous d’accord.
Alors, que faire face à cette absence de coopération internationale ? Tourner le dos à l’actuel modèle capitaliste, basé sur la frustration et la prédation, pour en imaginer un autre, adapté aux réalités de notre temps : l’interdépendance et la solidarité. Les réponses aux exigences légitimes des laissés pour compte de la planète font partie intégrante des solutions à apporter au défi climatique. Nous, riches Occidentaux, disposons d’une panoplie formidablement étendue de moyens pour agir. Pourvus que nous ayons le courage de nous libérer du carcan de la surconsommation et de réellement coopérer avec le Sud (voir notre grand poster, intitulé « L’arbre aux ressources », encarté au centre de ce magazine).
Ne soyons pas naïfs : rien ne changera vraiment si nous ne changeons pas nous-mêmes de modèle de développement. Alors devenons des acteurs du changement. Individuellement et collectivement. Retournons aux fondamentaux, à ce qui compte vraiment : la joie de vivre, les relations avec les autres, les rapports entre l’homme et la nature ! Le climat planétaire nous rend interdépendants. Vivons donc mieux avec moins ! Relever le défi du changement climatique, c’est apporter une réponse créative à l’incroyable différence de niveaux de vie entre populations. Le premier véritable test grandeur nature de la coopération internationale, en fait !

André Ruwet

[1La durée de séjour dans l’atmosphère des six gaz à effet de serre visés par le protocole de Kyoto varie énormément : de 10 ans pour le méthane à plus de 3.000 ans pour l’hexafluorure de soufre. Voilà pourquoi il faut comparer les différents gaz entre eux, via ce que l’on appelle « le potentiel de réchauffement global » (PRG). Ce PRG est nécessaire pour orienter les choix politiques lorsqu’on se demande sur quels gaz il est intéressant de concentrer les efforts de réduction des émissions. Il faut savoir enfin que l’unité de mesure des différents gaz est « l’équivalent dioxyde de carbone » (que l’on indique de cette façon : CO2e), c’est-à-dire la masse de dioxyde de carbone qui produirait le même effet sur le réchauffement global que la masse du gaz considéré. (Petite vulgarisation à partir de Géopolitique du changement climatique, François Gemenne, Armand Colin, p. 20 et 21).

[2Panel de plus de 2.000 scientifiques formé à l’initiative de l’Organisation météorologique mondiale et du Programme des Nations unies pour l’environnement.

[3Chiffres cités par Olivier Deleuze au congrès « Questions de climat » organisé par Ecolo, le 21 mars 2010. Précisons encore que les émissions des six gaz à effet de serre atteignaient 37 milliards de tonnes/an en 1990. Que l’objectif est de rester dans une fourchette de 40 à 48 milliards de tonnes en 2020 et puis de descendre entre 11 et 20 milliards de TCO2e en 2050.

[4Propos recueillis lors d’une conférence-débat donnée à Barricade, à Liège, au printemps 2010.

[5Ce taux de concentration des GES, qui se calcule en parties par million (ppm) est resté relativement constant depuis la préhistoire jusqu’en 1750, début de l’ère industrielle.

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