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Master chef « à la belge »

Western. A chaque « Gordel », pendant que des Indiens déguisés en cyclistes flamands tournent en rond autour de Bruxelles, je me sens pousser une âme de poor lonesome cow-boy échoué dans sa charrette avec sa vache, son tonnelet de whisky et sa méthode Assimil.

J’aime beaucoup qu’on m’exprime son attachement et son affection, mais pas en me tournant autour en chantant De vlaamse Leeuw à coup de pompe à vélo [1]. Sans compter cette légère angoisse existentielle : et si, finalement, c’étaient eux les cowboys, et nous les Indiens ?

Plan B. Aujourd’hui que la fin de la Belgique n’est plus un sujet tabou, j’en connais qui ont dû tomber de haut en lisant le récent sondage du Soir [2]. En cas d’éclatement du pays, seul un gros tiers des Bruxellois sembleraient privilégier une confédération « Bruxelles-Wallonie ». Bon, d’accord, on fait souvent dire ce qu’on veut aux sondages. Si la question avait été : « Souhaitez-vous le maintien de l’Etat belge après un éventuel départ de la Flandre ? », la réponse aurait probablement été majoritairement positive. Mais quand même. J’ai toujours été agacé quand certains politiciens, sans avoir jamais animé le moindre débat public sur le sujet, tenaient pour acquise une confédération Wallonie-Bruxelles comme « Plan B » pour les Belges francophones. Parce que cela fait l’impasse sur les Flamands de Bruxelles. Et parce que, bien qu’on n’ait jamais sollicité l’avis de sa population, Bruxelles ville est déjà la capitale de la Flandre.

Urbanisme. A ce sujet, je trouve très curieux la brusque mobilisation (FEB flamande, éditorialistes) pour la fusion des communes à Bruxelles. Pour d’excellentes raisons, bien sûr. D’économie, d’urbanisme et de sécurité. Bien sûr, bien sûr. C’est très curieux, parce qu’en démocratie, l’échelon communal est souvent plébiscité par la population. Pour un Bruxellois, Anderlecht, Molenbeek, Ixelles ou Saint-Gilles, cela veut encore dire quelque chose. C’est curieux aussi, parce que dans toutes les grandes villes, on s’empresse au contraire de créer des mairies de quartier pour rapprocher le pouvoir du citoyen. Pourquoi alors supprimer ici ce qu’on est obligé de réinventer ailleurs ? Or, si cette fusion devait s’opérer à Bruxelles, quel en serait politiquement le résultat ? Ce n’est plus uniquement Bruxelles ville qui, comme aujourd’hui, serait « la capitale de la Flandre ». Mais l’ensemble de la région bruxelloise. Et, en cas de splitsing du pays, la Flandre serait évidemment en droit de faire valoir ce lien institutionnel devant toutes les juridictions internationales. Vous voyez où je veux en venir ?

Kosovo. Je croise Charles Picqué, président de la Région Bruxelles capitale et toujours bourgmestre de Saint-Gilles, à la braderie de Ma Campagne. Il a quelques semaines de négociations gouvernementales sur le front et dans le pantalon. A propos de la N-VA, il a cette forte formule : « Ce sont des Serbes sans fusils. » Oui : comment former un gouvernement fédéral « belge » avec des gens qui souhaitent la disparition de la Belgique ? Puisque chaque échec des négociations les rapproche de leur but. Et comment élaborer une politique commune avec des « partenaires » qui vont de la « gauche écolo » à la droite la plus dure ? Comme le Nord et le Sud ont, en outre, des majorités politiques radicalement différentes, les deux problèmes s’additionnent au lieu de s’annihiler. On imagine le sac de nœuds. Master chef « à la belge » : cuisinez (sans les mains) un dessert avec des pralines, des rollmops, du fromage de Herve et des betteraves !

Mollusques. Le nationalisme mal digéré est souvent une paresse de l’esprit. On peut être « de Bretagne  » (ne vexons personne) avec le Q.I. d’une huître et les neurones d’un artichaut. Parler à son voisin est un exercice plus difficile. Et ce qui est formidable, avec les crises politiques, c’est qu’elles génèrent souvent leurs propres anticorps. « Barst » (België) De Wever cartonne en Flandre ? Pour la première fois en 35 ans, des syndicalistes flamands sont venus me trouver. Pour parler, de citoyen à citoyen. Or, moi, qui suis un exécrable bilingue, cela fait quelques mois que je préparais un spectacle en flamand : Waarom praat ik het vlaams als een spaanse koe ? (« Pourquoi je parle flamand comme une vache espagnole ? »). Oui, comment un Bruxellois de cinquante-six ans, qui a étudié pendant neuf ans le néerlandais à l’école, qui a fréquenté pendant deux ans une école de théâtre bilingue, qui a trois grands-parents flamands… peut-il encore être incapable de soutenir une vraie discussion « in het vlaams » ? Je prends donc cette modeste initiative : créer, sur le modèle Tupperware, des groupes de discussion décentralisés pour parler de la situation belge… en flamand. Chiche [3] ?

Cocktail. Mon grand-oncle, « Papillon  », tenait un des 17 cafés de la place Jourdan à Etterbeek : le Café Simon. On y servait, dans toutes les langues, deux bières à la pompe : une blonde, la « Léopold » et une gueuze, la « Bécasse ». Mais les habitués préféraient un half en half [4] – les deux spécialités de la maison mêlant leur amertume sous une même mousse. Et il y a dans ce goût pour les mélanges, fussent-ils les plus absurdes [5], quelque chose de typiquement belge. Ou du moins bruxellois. Quel Français irait commander au comptoir un bordeaux mélangé à du côtes-du-rhône ?

Claude Semal
Auteur-compositeur, comédien et écrivain
www.claudesemal.com

[1Pour une vision plus bucolique de l’événement, on peut lire le toujours intéressant blog d’Henri Goldman (blogs.politique. eu.org/Mon-Gordel-propos-d-un-naif-ou-d-un-traitre).

[2Voir Le Soir du 25 septembre 2010.

[3Cette proposition s’adresse principalement aux francophones, mais les Flamands y sont les bienvenus. Des rencontres citoyennes entre Flamands et francophones seront toutefois ultérieurement organisées : on en reparlera. Si vous voulez animer un de ces groupes ou y participer, vous pouvez prendre directement contact avec moi : claude.semal@gmail.com.

[4« Moitié moitié » en flamand et en bruxellois. Ma grand-mère appréciait particulièrement celui du Falstaff – un mélange de vin blanc et de mousseux. Dans le genre, je préfère encore le « blanc limé » vaudois – du vin blanc avec de l’eau gazeuse. Léger et rafraîchissant.

[5Comme l’innommable « mazout », mélange de bière et de Coca – qui vaut bien, sur le plan politique, l’alliance entre Ecolo, le PS et la N-VA.

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