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édito


La chasse aux négaWatts est ouverte ! - édito

« L’objectif général : léguer aux générations futures des bienfaits et des rentes plutôt que des fardeaux et des dettes. » (Thierry Salomon, président de la Compagnie des négaWatts)

La vague de désindustrialisation et la récession qui déboulent au cœur de l’Europe, suite à la crise provoquée par les banques, les spéculateurs et les financiers, nous invite à porter un autre regard sur notre avenir. En effet, alors que l’énergie pèse de plus en plus lourd dans les budgets des entreprises et des ménages, l’heure de la chasse aux négaWatts serait-elle enfin venue ? Il ne fait aucun doute que l’avenir de nos emplois et de notre climat passera aussi par là.

« Trente Glorieuses », vous rigolez ?

Depuis qu’ils se sont industrialisés, aux 18e et 19e siècles, les pays du Nord ont largement profité de leur position dominante pour se développer. Aux débuts de l’ère industrielle, le bois, le charbon et le minerai furent essentiellement extraits sur place. Puis, nos réserves s’épuisant ou devenant trop chères à exploiter, les matières premières furent importées, le plus souvent des colonies et à bas prix. Avec la diversification des produits, aux matières premières de base s’ajoutèrent progressivement les métaux non ferreux (le cuivre, le zinc…), les fibres textiles naturelles (la laine, le coton…), le caoutchouc, les bois tropicaux, les épices et les matières précieuses. Plus tard, avec l’industrialisation de l’agriculture et de l’alimentation, on vit progressivement arriver, par bateaux entiers, les oléagineux (noix de palme, arachide, soja…), les céréales (maïs, blé…), les poissons et la viande, qu’ils soient destinés à l’alimentation humaine ou au bétail.
Les « Trente Glorieuses », expression désignant les trois décennies qui suivirent la fin de la Seconde Guerre mondiale en 1945, jusqu’au premier choc pétrolier de 1973, furent pour les pays industrialisés une « période de prospérité matérielle exceptionnelle », caractérisée par une forte croissance économique, le plein emploi, l’accroissement rapide du pouvoir d’achat et de la consommation de masse.
Quarante ans plus tard, l’économie classique n’arrive toujours pas à intégrer dans ses calculs la qualité et l’abondance des ressources naturelles – ce qui constitue pourtant l’un des fondements de la richesse. Elle néglige donc de prendre en compte le revers de la médaille, la mise à sac de l’environnement. Le fait par exemple que, sous les coups de boutoir de la société de consommation, la biodiversité disparaît à un rythme mille fois plus rapide que lors de la période préindustrielle. Ou encore que le climat se modifie à une vitesse jamais observée, sur la planète entière, et pour plusieurs siècles. Comment les générations à venir rebaptiseront-elles notre époque ?
Depuis la première crise pétrolière, entre de courtes périodes d’embellie, le monde connaît des crises à répétition. Le plein emploi a disparu, la croissance économique est en berne et voici, avec la crise frappant la zone euro, que notre pouvoir d’achat est à son tour érodé. Ce qui se répercute sur la consommation de masse et engendre une récession. Avec la montée en puissance des grands pays émergents, dont le « Brics », le groupe formé par le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, les cartes sont rebattues à l’échelle planétaire. Le réveil de la Chine, ses bas salaires et ses immenses capacités de production mettent notre secteur industriel à rude épreuve.
Face aux vagues de fermetures et de délocalisations, l’inquiétude s’empare tout naturellement de nous. Que nous reste t- il comme atouts pour préserver notre prospérité ? Baisser nos salaires, réduire les allocations sociales et les pensions, comme cela a été imposé à la Grèce ? Ce serait entrer là dans une spirale infernale qui risque de conduire à une chute durable de l’activité, ce qui s’appelle une « dépression économique ». Avec les risques de tensions sociales et de conflits qu’une telle situation engendre.

L’humanité s’appauvrit chaque année

Parmi les « ingrédients » dont, comme d’un mauvais sucre, le développement industriel s’est gavé, il en est un dont la gestion plus ou moins écologique constituera l’une des clés de notre avenir : l’énergie.
En un siècle, entre 1900 et 2000, la consommation mondiale d’énergie est passée de 965 millions à 8.000 millions de TEP (tonnes équivalent pétrole), soit une multiplication par 8,3 [1] Les pays du Nord dévorent la majeure partie du gâteau. Le plus gourmand est le Canada, où la consommation d’énergie par habitant, tous types d’énergies confondus, est de 8,3 TEP en 2010. Les Etats-Unis arrivent juste derrière, avec 7,7 TEP. Un cran plus bas, on trouve le Japon et l’Union européenne, dont les principaux pays membres consomment autour des 4 TEP. En Chine, la consommation par habitant n’est encore que de 1,4 TEP (même si le pays est devenu « le plus gros pollueur de la planète »). En Inde, la consommation n’atteint que 0,5 TEP et au Bangladesh 0,16 TEP, soit 50 fois moins qu’au Canada [2].
Le pétrole (42 % de la consommation mondiale d’énergie en 2008) et le gaz (16 %) sont aujourd’hui les deux énergies les plus convoitées, notamment en raison de leur qualité énergétique et de leur facilité de transport. Mais les réserves d’énergies fossiles sont limitées et leur utilisation sera à l’avenir rendue de plus en plus onéreuse, en raison de l’incorporation inévitable dans leur prix des dommages écologiques provoqués par la montée de l’effet de serre.
Rappelons que, selon dans le rapport Stern (2006), il serait nécessaire d’investir 600 milliards de dollars par an (soit 1 % du PIB mondial) pour affronter le changement climatique. Mais que « ne rien faire » et laisser les catastrophes en tous genres s’enchaîner, ce serait risquer une récession pouvant atteindre jusqu’à 20 % du PIB mondial, soit 12.000 milliards de dollars par an. Il est évident que, tenant compte de ces données, la communauté internationale ne pourra pas se payer le luxe de tergiverser longtemps encore à propos du vrai prix des énergies fossiles. « Pendant que nos gouvernements se trouvent paralysés par un faux dilemme entre amélioration de la prospérité et limitation du réchauffement, les négociations sur le climat s’enlisent, les dommages écologiques s’accumulent et l’humanité s’appauvrit un peu plus chaque année », constate l’économiste anticonformiste Michel Stevens, dans son livre Revenons sur Terre [3].

Energies renouvelables : percée de la Chine

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre ce qui se passe en Chine. Le pays le plus peuplé du monde, avec 1,34 milliard d’habitants, s’est engagé à relever l’un des plus importants défis actuels : la maîtrise du secteur des énergies renouvelables. « Selon les estimations de l’Agence internationale de l’Energie, la Chine va installer dans les dix prochaines années des capacités de production d’énergie solaire et éolienne équivalentes à 180 réacteurs nucléaires », écrit Sébastien Le Belzic, dans une correspondance de Pékin [4]. Aujourd’hui déjà, plus de 70 % des cellules photovoltaïques vendues dans le monde sont d’origine chinoise (lire notre rubrique Energie en p. 28-29). La Chine joue sur tous les tableaux : vitrine technologique, ateliers de fabrication, soutien de la demande intérieure et conquête des marchés… quitte à casser les prix. Les objectifs étant de réduire la dépendance du pays aux importations de pétrole et d’occuper la position de leader mondial dans ce secteur industriel prometteur.
Mais la Chine n’est pas seule. Loin de là ! Pour la première fois en 2010, les investissements réalisés sur la planète dans le secteur des énergies renouvelables ont dépassé 200 milliards de dollars.
En Belgique, le coût de la facture énergétique a augmenté de quelque 30 % pour un ménage moyen au cours de ces trois dernières années, passant de 2.912 euros en 2009 à 3.919 euros en 2011. En cause, l’augmentation des prix pétroliers, notamment. Et cela ne risque pas de baisser à l’avenir. Il est donc grand temps de se mobiliser. Ce qui implique de définir des objectifs clairs, comprenant des échéances et des budgets d’investissements sérieux, qui seront à coup sûr rentabilisés.

NégaWatts, en avant toutes !

Fin septembre dernier, la formidable Compagnie des négaWatts, composée d’experts en questions énergétiques, a proposé pour la France un scénario de transition permettant de couvrir 90 % des besoins grâce aux renouvelables à l’horizon 2050 [5].
Les émissions de CO2 seraient divisées par 16 par rapport à leur niveau de 2010. La conquête de l’indépendance énergétique proposée par la Compagnie est le résultat de dix années de travail et d’une vision cohérente de l’avenir intégrant à la fois « la sobriété, l’efficacité et les renouvelables  ». Un travail qui mériterait d’être porté à l’échelle européenne.
Une bonne partie de notre avenir industriel – et donc de nos emplois – est en train de se jouer dans ces scénarios énergétiques d’avenir. Malgré les avancées chinoises en la matière, nous conservons, en Europe, d’incomparables atouts. Du bois (biomasse solide), du vent, du soleil, des fleuves (énergie hydraulique), des déchets agricoles et urbains (biogaz), des mers et des océans (énergies marines), nous en avons tant et plus. Mais aussi une recherche de pointe, un marché de taille suffisante, une main-d’oeuvre compétente, des infrastructures, des capacités d’investissement… Ce qui nous manque ? La juste perception de nos atouts, l’envie, l’audace et surtout le désir de changement.
Chut ! on en parle peu, car cela ne fait pas trop la propagande du secteur : suite à la catastrophe de Fukushima, le Japon est en train de vivre une expérience grandeur nature de sortie du nucléaire. En effet, 51 réacteurs sur 54 étaient à l’arrêt fin janvier. Et d’ici fin avril, tous les réacteurs pourraient être arrêtés. Or près de 30 % de la production d’électricité du pays était assurée par le secteur. Dans ces îles, qui ne peuvent pas compter sur le voisin pour leur approvisionnement, il n’y a pas de coupures de courant. Et les compagnies d’électricité fournissent une puissance comparable à celle de l’année 1985. La population redécouvre, dans une capacité d’adaptation toute nipponne, une certaine sobriété [6].
Isoler massivement les logements, se déplacer plus intelligemment, manger local et de saison, produire des énergies renouvelables partout, cela rapportera à tout le monde : des emplois, de l’autonomie, des perspectives d’avenir pour les nouvelles générations. Le bois, le vent, le soleil, la chaleur interne de la Terre… sont largement disponibles chez nous, non polluants, et renouvelables à l’infini. Avec la mondialisation énergétique, la chasse aux NégaWatts est ouverte, partout  ! Demain, ce sont les résultats de cette chasse qui contribueront à notre prospérité. Et non des réductions de salaires, traitements et pensions !

André Ruwet

[2Chiffres de Pocket World in Figures, The Economist, 2010.

[3L’Harmattan, 2011.

[4« Pourquoi la Chine domine-t-elle le green business ? », Novethic.fr, 10 février 2012.

[5En fait, il s’agit déjà du troisième scénario (2003, 2006 et 2011). Lire un dossier complet dans Le Journal des énergies renouvelables, janvier 2012. Egalement sur www.negawatt.org.

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