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édito


Tout est bon dans la coopération - édito

Beaucoup d’entre nous rêvent d’exercer un travail utile, qui participe à notre développement personnel et à celui de notre communauté, et dans lequel nous serions des acteurs concernés et reconnus. Mais comment y arriver ? Comment oser se lancer ? Où trouver les fonds et les compétences nécessaires ? La coopérative – une formule pour laquelle on observe un certain regain d’intérêt – est une belle manière de réveiller l’audace et l’envie d’entreprendre. Et d’apporter ses talents pour contribuer au remaillage indispensable d’un tissu économique et social délabré.

Crise, hausse du chômage, récession, stagflation, austérité… Tout ce qui touche à l’économique et au social est particulièrement sombre cet automne. Alors quoi, déprime généralisée ? Heureusement non, car toujours des alternatives existent. Dans le monde de l’entreprise comme ailleurs…
Nous l’avons déjà dit et répété, mais les piqûres de rappel ne sont pas inutiles en ces temps difficiles : la crise peut aussi offrir de belles opportunités. Celle notamment de devenir plus conscients de ce qui est important pour nous, pour la communauté. De voir plus clair quant à nos envies : comment donner du sens à mon travail et mes actes, comment ne pas me laisser réduire à n’être qu’un simple consommateur, comment « prendre les choses en main et cesser de laisser tout se passer au-dessus de nos têtes », comme le dit justement Matthieu Vanhove, président du Conseil national de la coopération (lire notre dossier p.10 à 19).

Biodiversité

Notre imaginaire concernant le monde de l’entreprise privée n’est pas très varié. Grosses boîtes ou petites PME, nous les voyons mues principalement par le profit, d’un patron ou d’actionnaires, usant d’un système hiérarchique où chacun reste à sa place et où les décisions sont celles de quelques-uns, exécutées ensuite par les autres. Pourtant, d’autres modèles existent, et en économie comme ailleurs, la diversité est un plus. Renforcer cette dernière est en soi bénéfique, alors pourquoi ne pas profiter de la crise du système – ou au moins de ses difficultés – pour changer les choses, essayer de développer d’autres formules ?
Il y en a en tous cas une qui fait régulièrement ses preuves : la coopérative. Si elle reste relativement peu connue chez nous, si un parfum un peu poussiéreux flotte encore autour d’elle, en d’autres endroits de la planète la coopérative est tout à fait florissante et d’actualité, et elle imprime une vraie dynamique positive à la société tout entière. Peut-être serait-il temps de nous y mettre sérieusement. Bien entendu, la coopérative n’est pas la panacée à tous les maux, et il ne suffit pas d’en fonder une pour s’assurer de sa pérennité et de sa réussite. Mais elle apporte bel et bien des réponses justes à la crise actuelle.
Nous sommes, chacun le sent de manière plus ou moins diffuse, victimes d’une espèce de déconnexion entre l’économie, la finance et la réalité. D’énormes sommes d’argent se brassent dans des sphères virtuelles, des biens inutiles sont produits par millions. Toujours plus grosses, les entreprises ou les banques agissent sans aucun égard pour leurs travailleurs ou leurs petits clients… « On nous parle d’économie réelle et d’économie financiarisée, remarque Matthieu Vanhove, il n’y a pourtant bien qu’une seule et même réalité ! » Dynamiser un tissu économique local, proche, qui répond à de vrais besoins, à des demandes concrètes, c’est remettre en quelque sorte l’économie sur ses pieds, c’est s’ancrer dans la réalité. Et dynamiser le tissu au moyen de coopératives, c’est replacer l’économie et l’entreprise au service de l’humain, et non l’inverse.
Une coopérative est ancrée dans son environnement local. Celles qui réussissent le font souvent parce qu’elles sont portées par une communauté d’idées ou de besoins, l’incarnation d’une identité culturelle et sociale, ou encore celle d’un quartier ou d’une région. L’incitation à participer qui est au cœur de la coopérative (tous les coopérateurs sont invités à prendre part au moins à l’assemblée générale, en suivant souvent le principe démocratique « un homme, une voix ») la rend proche de nous et plus concrète.
Une coopérative [1] n’est pas là dans le but de faire du profit pour le profit. Dans le cas d’une coopérative de travailleurs  [2], c’est l’emploi, son maintien, sa qualité, son sens, qui est au cœur du projet : les travailleurs sont conviés à prendre part aux décisions, à débattre des orientations de l’entreprise. Si l’on prend l’exemple d’une coopérative de consommateurs  [3], c’est le fait de répondre le mieux possible aux besoins partagés par le groupe qui est le fondement de l’entreprise. Lorsqu’il y a bénéfice, il est souvent en partie injecté dans des projets communautaires, sociaux, culturels, environnementaux, et rejaillit ainsi sur tous. L’intérêt collectif prime toujours sur l’intérêt individuel – ce qui parfois ne va pas sans problème, mais est tellement plus riche, même s’il est aussi profitable dans certains cas d’avoir une personne moteur, qui possède une vision et sait la faire partager.

S’emparer des grands enjeux

En ces temps de pertes d’emplois, de richesses (pour certains…) et de solidarité, participer au mouvement coopératif, en créant des coopératives ou en y prenant des parts, ou encore en faisant la publicité, en les favorisant en tant que clients, est une vraie réponse à la crise.
« Il nous faut nous réemparer des grands enjeux, des questions sociétales : l’équitable, le bio, les énergies renouvelables, les liens intergénérationnels, l’exclusion sociale… Et montrer qu’on peut faire de l’économie orientée autrement, estime Benjamin Huybrechts, chargé de cours à HEC-ULg, spécialiste de l’économie sociale. On ne va peut-être pas changer le monde avec des coopératives, mais elles peuvent être des laboratoires, dont les principes percoleraient ensuite ailleurs. »
Les domaines dans lesquels des opportunités sont en germe ou fleurissent déjà sont multiples, l’énergie, les services, le logement, la santé… Et alors que l’Etat se désengage de divers secteurs sous prétexte d’économies à réaliser, laisser le privé s’y installer n’est pas une solution viable, sous peine de voir le fossé entre riches et pauvres se creuser dramatiquement. Les coopératives, avec leur modèle hybride, sont tout indiquées pour ces secteurs.
Les frémissements sont là, l’engouement pour les coopératives citoyennes d’énergie éolienne en sont un très bel exemple. Et les initiatives actuelles ont la plupart du temps pour point commun d’être orientées vers l’intérêt général, et pas seulement vers celui des membres. Mais il faut encore y mettre un coup : selon une étude publiée par McKinsey, le nombre de créations d’entreprises en Belgique est aujourd’hui inférieur de 28 % (!) à la moyenne européenne [4]. L’esprit d’entreprise nous manque, c’est certain, mais peut-être nous viendrait-il plus aisément en nous rassemblant pour monter des projets à plusieurs ? Et participer ainsi à la création d’activités économiques, de richesses collectives et pas seulement individuelles.
Augmenter la visibilité des coopératives, aider à leur création en les simplifiant, en leur donnant des avantages fiscaux plus importants par exemple, développer des cours sur l’esprit coopératif dans le secondaire et le supérieur, tout cela amorcerait bon nombre de projets pour demain.

Un argent qui vit

Chacun d’entre nous ne va pas se métamorphoser en entrepreneur-coopérateur, c’est évident. Malgré tout, chacun peut donner un coup de pouce au mouvement. En devenant client de coopératives, bien entendu, mais aussi en devenant « investisseur ». En acquérant des parts, on peut participer à une aventure intéressante, faire vivre son argent dans des projets tangibles et positifs, l’y faire fructifier socialement et parfois financièrement. Cela peut également se faire de manière plus indirecte, en plaçant nos économies dans des institutions comme Crédal, Cera ou Triodos, qui aident à la création de coopératives. Les banques classiques ont globalement fait preuve de cynisme, d’imprudence, d’absence d’éthique, et ne sont pas promptes à aider les petits créateurs d’entreprises (encore moins lorsqu’il s’agit d’une coopérative). Alors autant reprendre en main notre épargne, très importante en Belgique, faut-il le rappeler [5], et la transformer en une énergie positive et collective ! Une nouvelle banque (la bien nommée New B) serait d’ailleurs dans les cartons de quelques associations, dont le Réseau financement alternatif… Pour une finance qui entre en résistance !

Laure de Hesselle

Une économie qui n’a rien à cacher et qui donne envie

Les Belges économisent comme ils ne l’ont jamais fait, le chiffre atteint aujourd’hui 20 milliards d’euros par an. Au premier trimestre de cette année 2012, les actifs des foyers belges s’élevaient à 966,3 milliards d’euros, ce qui constituait un record historique. Les dettes de ces mêmes foyers se montaient, elles, à 206,9 milliards d’euros, qui sont pour 80 % des emprunts immobiliers. L’actif net total des ménages était donc de 759,4 milliards d’euros. Un formidable atout pour notre économie ! Encore faudrait-il mieux le valoriser, c’est-à-dire moins le conserver dans notre jeu, comme poire pour la soif ou par peur du lendemain.
Dans ce contexte d’épargne très substantielle, les entreprises coopératives constituent un outil à la disposition de tous les citoyens pour lancer des activités dans des secteurs d’avenir. On pense notamment à toute la filière agro-alimentaire bio et/ou locale, à la rénovation de notre parc de logements (isolation, chauffage… ), à la production d’énergie (éoliennes, digesteurs, hydroélectricité…), aux nouvelles applications liées aux technologies de l’information, aux transports doux et alternatifs, à la santé et au bien être physique et mental, ainsi qu’à la culture.
A l’heure où les nouvelles idées et les nouveaux projets fleurissent un peu partout, où les générations montantes éprouvent des difficultés à trouver un emploi décent, correctement rémunéré et surtout porteur de sens, le temps est venu de donner un coup de pouce au développement des sociétés coopératives. En facilitant leur création, en favorisant leur capacité d’investissement, en instaurant, dans le cadre de la transmission ou de la reprise d’entreprises, un droit préférentiel pour les projets portés par les salariés, une mesure prévue en France dans les mois à venir.
Face au vent de désindustrialiation qui souffle sur l’Europe, alors que des grands patrons comme Mittal peuvent fermer des entreprises et jeter des milliers de travailleurs à la rue sans même que personne ne puisse se porter candidat repreneur (qu’est-ce que les politiques attendent pour légiférer à ce propos ?), une des voies d’avenir pour redevenir progressivement maîtres de notre économie est le développement des coopératives. Cette forme d’entreprise est par essence transparente, solidaire et au service de ses coopérateurs, qu’ils en soient salariés et/ou clients.
En ces temps de mondialisation, les coopératives forment une économie qui n’a rien à cacher et qui donne envie d’y participer.

André Ruwet, rédacteur en chef

[1Du moins celles qui fonctionnent vraiment selon l’esprit coopératif. La majorité des coopératives belges ne le sont en effet que pour des raisons techniques ou financières et n’appliquent pas la philosophie coopérative (lire notre dossier).

[2Qui est fondée (puis gérée) par ses travailleurs, soit en récupérant leur entreprise en faillite, soit en la créant de toutes pièces. Ils en détiennent les parts, font partie de l’assemblée générale et du conseil d’administration.

[3Où ce sont donc plusieurs personnes qui se rassemblent pour obtenir des prix plus justes grâce à leur nombre et à la suppression d’intermédiaires. Les clients sont alors également coopérateurs, ils sont conviés à l’AG et représentés au CA.

[4La Libre Belgique du 27 septembre 2012.

[5L’encours des livrets et des comptes à vue représentait 290 milliards d’euros en mars 2012, selon une étude d’ING.

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