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Vin de Liège : ça roule !

La température moyenne est en train de monter sur la planète et continuera à augmenter dans les décennies à venir. La région wallonne dispose de bonnes terres, fertiles, profondes, où la vigne pourrait s’épanouir à souhait. Le moment est-il propice pour se lancer dans la viticulture chez nous ? La coopérative Vin de Liège l’a fait fin 2010. Son objectif : produire un vin (blanc, rouge et mousseux) bio de qualité. Mais aussi développer un projet économique, social et citoyen qui vaut le détour. En route pour le nouveau vignoble liégeois !

Disons-le tout de suite : nous avons été impressionnés ! En fait, cela faisait un moment que nous les observions dans leurs multiples démarches : présenter un plan d’affaires digne de ce nom, contacter les premiers coopérateurs, engager un jeune viticulteur français professionnel convaincu comme eux de la possibilité de mener un tel projet à bon port, élargir encore et encore le cercle des coopérateurs en participant à des festivités, foires et salons, planter quelques centaines de pieds expérimentaux sur les coteaux de Naimette-Xhovémont, à Liège… Tout cela exhalait un bouquet de savoir-faire digne de véritables entrepreneurs.
Leur volonté déclarée de produire du vin bio et la visite de leur premier grand vignoble planté de 27.500 pieds à Heure-le-Romain ont achevé de nous convaincre : oui, la coopérative Vin de Liège est bien partie !

Une démarche respectueuse de l’environnement

« Nous avons conclu des baux à ferme d’une durée de 27 ans et les propriétaires des terrains sont membres de la coopérative et croient donc eux aussi au projet », raconte Alec Bol, le jeune administrateur délégué, qui est aujourd’hui et par ailleurs responsable administratif et financier de La Bourrache, une entreprise de formation par le travail dans les domaines du maraîchage biologique et de l’entretien écologique de parcs et jardins. On le sent très enthousiaste, à l’aise dans le nouveau domaine de compétences qui s’ouvre à lui. Une vigne est exploitable pendant une trentaine d’années, ce qui met le projet à l’abri de l’obligation de partir alors que les plants sont encore productifs. Sur les cinq hectares et demi plantés en avril dernier, les deux tiers sont des cépages de blanc et un tiers de rouge. Leurs noms ? Johanniter et Solaris pour le blanc et Cabernet Cortis pour le rouge. « Ce sont des cépages interspécifiques, explique Alec Bol. Depuis 25 ans environ, l’Allemagne et la Suisse, deux pays grands producteurs de vins, ont mené d’importantes recherches pour croiser les cépages traditionnels, comme le fameux Riesling, avec des cépages principalement américains et asiatiques. Leurs objectifs : augmenter la résistance aux maladies de la vigne, comme le mildiou, l’oïdium et la pourriture grise, et développer les qualités gustatives des vins issus de cépages traditionnels. Cette approche moderne de la viticulture touche également la fruiticulture, où l’on trouve par exemple un pommier intéressant appelé Ariane, développé par l’INRA, l’Institut national de la recherche agronomique en France. »
Alec Bol est conscient qu’il va falloir effectuer tout un travail de communication pour promouvoir les vins issus de ces nouveaux cépages. Mais des régions vinicoles à la pointe du progrès, comme celle de Fribourg en Allemagne, s’y sont déjà attelées, tant par des travaux universitaires que par la production de vins de qualité. Un label européen vient d’ailleurs d’être créé pour le vin bio. Pour l’obtenir, il s’agira non seulement de produire du raisin bio, mais aussi de réduire fortement les doses de sulfite (produit employé pour conserver le vin) et surtout de prendre ses distances avec la « chimie du vin », dont il est trop largement fait usage au moment de la phase de vinification.

Douze hectares : parmi les plus grands vignobles belges

Lorsque l’on parcourt les riches terres du vignoble d’Heure-le-Romain, on constate que la démarche entreprise par Vin de Liège est respectueuse de l’environnement. Les mauvaises herbes qui poussaient l’été dernier entre les plants – signe évident qu’aucun herbicide n’avait été répandu – étaient là pour en témoigner. Tout comme la large haie plantée de quatre rangées d’espèces différentes et qui servira de refuge pour toute une faune venue apporter son aide aux viticulteurs en luttant contre les ravageurs. Un véritable écran de verdure qui, d’ici quelques années, protégera le vignoble des gelées tardives apportées par le vent du nord.
Pourquoi les terrains choisis par Vin de Liège se situent-ils essentiellement en Basse-Meuse ? « Le sous-sol calcaire de la région est un régulateur hydrique idéal pour la culture de la vigne. Il draine les excès d’eau dont la vigne a horreur et maintient une certaine humidité dont la vigne a besoin. Pour la fin de l’année prochaine, 12 hectares auront été plantés à Heure-le-Romain (Oupeye) et Eben-Emael (Bassenge). Nous allons aussi construire un nouveau bâtiment abritant un chai, à proximité du vignoble d’Heure-le-Romain. »
La coopérative créée en décembre 2010 avec 85.000 euros de capital à l’initiative de Fabrice Collignon, l’initiateur du projet, sera agréée comme « entreprise de réinsertion ». Cela signifie qu’elle aura les contraintes de rentabilité d’une entreprise traditionnelle, mais qu’elle pourra accueillir des personnes fragilisées, en insertion professionnelle, en faveur desquelles des aides dégressives sont accordées durant une période de trois ans. « Il faudra six personnes pour que le vignoble tourne, dont trois en insertion », poursuit Alec Bol.
En août dernier, quelque 450 personnes faisaient partie de la société coopérative à responsabilité limitée à finalité sociale (SCRL-FS). La barre des 900.000 euros de capital avait été dépassée, dont quelque 650.000 euros de capital privé, plus 300.000 euros promis par la Sowecsom et Meusinvest, deux sociétés d’investissement publiques. L’objectif était d’atteindre 1,1 million de capital pour la fin de l’année 2012 [1]. En y ajoutant un emprunt de 1,4 million, la somme de 2,5 millions serait ainsi atteinte, de quoi faire tourner le projet sur des bases financières solides.
Car il faudra attendre 2015 pour que les premières vendanges de Vin de Liège puissent être effectuées. Et que les 80.000 à 100.000 bouteilles annuelles espérées puissent être vendues, dont 3/6e de blanc, 2/6e de mousseux et 1/6e de rouge. « Nous visons un marché de niche, précise Alec Bol. Une vente sur place, directement au domaine, puis à des cavistes et à des restaurateurs, ainsi qu’à des entreprises, aux communes et à la province de Liège, heureux de servir ce produit local lors des réceptions. »
Mais comment expliquer le succès du lancement de Vin de Liège ? « Le vin est un produit très chargé culturellement et symboliquement. D’autre part les valeurs sociale, environnementale et citoyenne du projet sont souvent citées par les coopérateurs parmi lesquels nous trouvons des profils très différents : des amateurs de vin bien sûr, mais aussi des citoyens fiers de soutenir un tel projet d’entreprise, des patrons en vue, des syndicalistes… »

Le début d’un mouvement

Les coopérateurs de Vin de Liège sont progressivement impliqués à différents niveaux dans le projet. « Nous sommes partis en car pour visiter des vignobles belges. Nous avons proposé une initiation à la taille de la vigne. Et 300 personnes ont participé à notre Fête de la plantation, en mai dernier. Certains coopérateurs se proposent de donner un coup de main pour le désherbage. Nous pensons aussi faire participer ceux qui en auraient envie aux vendanges, mais de manière symbolique, car nous voulons rester professionnels », explique l’administrateur délégué. L’idée de publier un blog pour montrer la vie de la vigne et parler de l’agriculture d’une manière plus générale est née de cette volonté de faire participer les coopérateurs.
On trouve depuis quelques années plusieurs vignobles d’importance en Wallonie, dont certains en « agriculture raisonnée », c’est-à-dire veillant à utiliser des « doses raisonnables » de produits chimiques de synthèse, tant sur la vigne que lors de la vinification.
Epinglons notamment, sans aucun ordre de valeur ou de qualité, le domaine viticole du Chenoy de la famille Grafé (une douzaine d’hectares, à Emines, dans le Namurois), le château de Bioul (10 hectares en Haute-Meuse, entre Namur et Dinant), le Ry d’argent (5 hectares, à Bovesse), le vignoble des Agaises (à Haulchin, près de Binche), le vignoble du chocolatier Galler et de sa fille (à Vaux-sous-Chèvremont), etc. Mais il faut bien constater que, quantitativement, la Flandre a pris une longueur d’avance sur la Wallonie dans le secteur de la vigne. On trouve ainsi un domaine de 20 hectares en cépages traditionnels, au château de Genoels-Elderen, près de Tongres. Et à Tirlemont pousse 1,5 hectare en bio, chez Hugo Bernard, aujourd’hui le seul viticulteur véritablement bio en Belgique et qui, pour la petite histoire, participe de manière active à la coopérative Vin de Liège, en lui prodiguant des conseils avisés.
« L’objectif principal actuel de la coopérative est bien sûr de produire du vin bio de qualité. Mais nous espérons aussi, grâce à notre chai, pouvoir aider d’autres fruiticulteurs à se lancer, en partageant nos locaux. Cela fait partie de nos perspectives d’avenir. »
Le début d’un mouvement en Wallonie ?

André Ruwet

[1Les parts de coopérateurs sont vendues au prix de 500 euros. Le nombre de voix dépend du nombre de parts. Chaque coopérateur ne peut peser plus de 10 % des voix. Il est prévu que cet investissement coopératif commencera à rapporter à partir de 2016-2017.

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