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Mittal au carnaval

Harengs. Par une curieuse ironie du calendrier, le débat parlementaire sur le mariage homosexuel en France s’est terminé dans la liesse et les rondeaux du carnaval de Dunkerque. J’en sors, des confettis plein les yeux. Binamé, quelle ambiance !

Amis Binchois, gardez vos oranges et vos Gilles caporalisés. Amis de la disco et des gay prides, rangez vos camions et vos baffles XXL. Ici, il pleut des harengs dans les trombones, et chacun les déguste à sa sauce. A chacun sa perruque mauve, sa jupe à pois, et Ensor über alles ! Ah ! vous en vouliez, de la famille familiale, de la paternité paternelle, du « papa maman  » garanti trente ans ? Voici la rue qui se venge, dans chaque maison, dans chaque brasserie, dans chaque impasse. A côté de moi, quelques milliers d’hétéros hilares, en chapeaux à fleurs, la bouche peinte au minium, des cils comme des haubans, titubent pendant trois jours, sous leur ombrelle de ballerine, dans la houle des fanfares, cachant leurs épaules de marin pêcheur dans des fourrures customisées aux armoiries de toutes les microbrasseries nordistes. C’est carnaval !

Petit Jésus. Il y a quelques semaines, une autre France s’était massivement rangée derrière Frigide Barjot et l’Eglise catholique contre le même projet de loi. Convoquant toutes les peurs, de la pédophilie à la zoophilie (« Pourquoi ne pas épouser son chien ? »), elle avait défilé derrière le Christ en croix pour défendre les familles « normales ». Comme si Jésus n’avait pas eu deux papas, une mère « vierge » porteuse et un ange Gabriel caché dans l’armoire… Bonjour la normalité [1] ! Mais à l’inverse, quelle ironie, aussi, de voir toute la gauche défendre à contre-pied l’institution du mariage ! Nous qui nous sommes battus pour ne pas laisser l’Etat et l’Eglise faire leur lit dans le nôtre ; nous qui avons soupçonné le mariage d’être le creuset de toutes les dominations, de toutes les hypocrisies, de toutes les névroses… voilà que nous en faisons l’étendard symbolique d’une égalitaire libération ! Comme l’écrit ironiquement ma copine Irène Kaufer, vieille militante féministe, les homosexuels « aussi » ont le droit d’être « punis par les liens du mariage » [2]. Drôle d’époque.

Bibendum. Il n’y a pas beaucoup de « concepts » qui vous rendent le monde un peu plus compréhensible. De mes années militantes, j’en ai au moins ramené un : la différence entre « capital industriel » et « capital financier  ».
Né avec la révolution industrielle, le capitalisme industriel évoque l’âge d’or des capitaines d’industrie. Des fortunes colossales se bâtissent autour d’une branche d’activité, une technique, une invention, un savoir-faire. C’est l’épopée des Ford, Michelin, Agnelli (Fiat)… et de quelques centaines d’autres familles. Avec la classe ouvrière, le choc est d’abord frontal. C’est Germinal. Mais, fussent-ils néo-esclavagistes, ces grands patrons ont besoin de la classe ouvrière pour produire. Les plus « sociaux » d’entre eux comprennent vite qu’en augmentant les salaires, ils pourront vendre leurs autos et leurs téléviseurs à leurs propres ouvriers. Et après la Deuxième Guerre mondiale, tous préfèrent acheter la paix sociale plutôt qu’ouvrir la porte au communisme. La société de consommation et la collaboration de classe ont trouvé leur base économique. La démocratie chrétienne et la social-démocratie, leurs électeurs.

Renard. Le capital financier, c’est une autre logique. L’argent qui ne s’intéresse qu’à l’argent. Né dans les jupes du système bancaire, il est, par essence, plus cosmopolite, moins incarné dans un pays ou un secteur. Son corps de métier « historique », c’est de prêter de l’argent aux entreprises, aux Etats et aux particuliers. Il y a vite adjoint des activités spéculatives et boursières. Sans état d’âme, il vole là où son intérêt le porte. Ce qu’il recherche, c’est du bénef à deux chiffres. La casse sociale, les pays détruits, ce n’est pas son problème. La bête dépecée, il s’en va ailleurs. Politiquement, il s’accommode donc des pouvoirs forts et des dictatures. Mais il serait même libertaire, pour peu qu’on laisse ses capitaux franchir les frontières. Par le biais de l’actionnariat, il entre jusque dans le capital des entreprises comme un renard dans un poulailler. C’est la terreur des syndicats. Quand il croise l’économie réelle, c’est comme un gangster entre dans une banque : pour en ressortir avec la caisse.

Bulle. Ce capital financier lui-même est en train de se métamorphoser en une nouvelle catégorie  : le capital spéculatif. Ici, on n’est plus dans l’économie, mais dans un monde virtuel, un jeu vidéo, une tombola infernale. On spécule sur tout : les matières premières, les monnaies, la bourse, le marché immobilier, la dette des Etats. Grâce à l’informatique, d’immenses masses monétaires changent en quelques secondes de banque, de secteur, de continent. En 2008, cette bulle spéculative aurait été cinquante fois supérieure à celle du PIB mondial  [3] ! Or cette « activité » est totalement parasitaire. Elle n’est pas plus utile à l’économie mondiale que la lèpre, le tétanos et les morpions ne le sont à la santé humaine. Ou Monsieur Mittal à la sidérurgie liégeoise. Travaux pratiques. Mittal était-il à Liège comme président d’ArcelorMittal (capital industriel), membre du CA de Goldman Sachs (capital financier) ou simple marchand de vent (capital spéculatif) ?

Twitter. Le prince Laurent aura beaucoup fait pour la République. Ne cherchez plus le nom du coiffeur de Fabiola : c’est Antoni Gaudí. Ceux qui crachent aujourd’hui sur Mittal sont souvent ceux qui le suçaient hier. Un peu de cohérence, SVP, dans l’usage de la salive. Qu’attend Franco Dragone pour reprendre « The Voice » ?

Claude Semal
Auteur-compositeur, comédien et écrivain
www.claudesemal.com

[1Lire à ce sujet le magnifique texte du philosophe Michel Serres « Le mariage gay et la Sainte Famille », que vous trouverez dans n’importe quel moteur de recherche.

[2Blague à part, il s’agissait avant tout de défendre les droits patrimoniaux et affectifs du conjoint et des enfants qui vivent dans ces familles « différentes ». C’était indispensable pour éviter bien des drames et bien des injustices. Mais à la dimension notariale et contractuelle du mariage, déjà largement rencontrée en France par la création du PACS, certains ont voulu ajouter la dimension symbolique et sociale d’un « vrai » mariage. Ce qui ne me semble pas plus nécessaire chez les homos que chez les hétéros. Ni moins, d’ailleurs, bien au contraire. C’est vous dire si je suis parfois auvergnat.

[3Marianne, n° 598.

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