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édito


Veiller à notre « propre » argent - édito

C’est le printemps pour les banques alternatives, ces financeurs de changement ! Avec l’annonce de la création de New B, fin mars, c’est tout le secteur éthique qui est mis en lumière. Sale temps, par contre, pour les paradis fiscaux et pour les banques qui trafiquent dans ces eaux troubles. L’affaire Cahuzac, en France, aura de sérieuses répercussions. A l’échelon européen au moins. C’est le moins que l’on puisse espérer !

Lors de la crise financière de 2007-2008, trois des quatre plus grandes banques du pays (BNP Paribas Fortis, Dexia et KBC) seraient tombées en faillite si l’Etat n’était pas intervenu à coups de milliards pour les sauver. Du fait qu’elles étaient considérées comme too big to fail, « trop grandes pour (pouvoir) faire faillite », leur chute aurait engendré un chaos préjudiciable pour tous. Via les caisses de l’Etat, les citoyens ont donc dû payer pour les tirer d’affaire.

Les sept péchés capitaux des banques

Cinq ans plus tard, alors que les Etats vont de plans d’austérité en tentatives de sauvetage de pans entiers de l’économie, les choses ont-elles fondamentalement évolué chez les banquiers ? Jusqu’il y a peu, seulement de façon marginale. Preuve en est la mise en ligne, en octobre dernier, d’un site baptisé « Les sept péchés capitaux des banques » [1], par le député européen Ecolo Philippe Lamberts, fin limier des pratiques bancaires. Le moins qu’on puisse dire est qu’il en donne une image peu réjouissante (lire tableau). Et l’eurodéputé de dépeindre en ces mots les péchés des banques ainsi que les remèdes à leur administrer.

  1. La mégalomanie leur fait accumuler les risques. Il faut donc procéder au démantèlement des banques dont le bilan dépasse les 100 milliards d’euros.
  2. La toxicomanie : à ces dealeuses et consommatrices de produits toxiques (subprimes, etc.), il faut interdire de mettre sur le marché des produits financiers qui présentent trop de risques.
  3. La perversion : elles utilisent l’argent de leurs clients pour spéculer. Il convient donc de contraindre les banques universelles à opter pour le statut soit d’une banque de détail, soit d’une banque d’investissement.
  4. Le vampirisme : elles socialisent leurs pertes, l’Etat ayant dû intervenir pour les aider. Pour l’éviter, il faut les obliger à couvrir leurs dépôts d’épargne.
  5. La cupidité : l’accumulation frénétique du capital contribue aux rémunérations hors normes des banquiers. Il faut introduire une taxation confiscatoire des hauts revenus.
  6. La fourberie  : elles utilisent une multitude de subterfuges pour maquiller leurs comptes ou échapper à l’impôt, notamment via les paradis fiscaux. « Il est urgent de pénaliser ces pratiques, préconise le député. Les sanctions envisageables pourraient inclure le retrait de la licence bancaire, l’interdiction de faire appel à l’épargne des particuliers ou encore la taxation des flux financiers à destination ou en provenance des filiales situées dans les paradis fiscaux. »
  7. L’imprudence : en empruntant à très court terme sur les marchés financiers, les banques financent à moindre coût leurs activités spéculatives, ce qui les fragilise quand le marché se tarit. Pour freiner ce phénomène, une mesure parmi d’autres serait de taxer les sources de financement instables.

Les douze valeurs de New B

De même que nous ne changeons pas facilement de mutuelle, nous ne changeons pas facilement de banque. Mais tous ces comportements scandaleux ont fini par créer, chez de nombreux citoyens, une envie forte d’autres perspectives pour leur argent.
Dans ce contexte, l’annonce de la création de New B, le 31 mars dernier, constitue une heureuse nouvelle [2]. Dans les starting blocks depuis plusieurs années déjà, cette banque coopérative, soutenue d’emblée par une soixantaine d’ONG (une trentaine d’autres seraient sur le point d’y participer) a connu un démarrage en flèche : 10.000 coopérateurs en 48 heures ! Puis un rythme de croisière s’est installé. Au moment de clôturer la rédaction de ce magazine, à la mi-avril, plus de 36.500 personnes avaient souscrit une part symbolique de 20 euros pour exprimer leur volonté de prendre part à la création de cette nouvelle banque. La décision de lancer effectivement les activités sera prise le samedi 6 juillet, lors d’une assemblée générale des coopérateurs où l’on s’attend à voir des milliers de participants. Le capital minimum légal pour lancer le projet est de 6,2 millions d’euros.
« Nous avons travaillé pendant une année avec des financiers pour établir un plan d’affaires, explique Bernard Bayot, directeur du Réseau Fa, à la tête du projet de la New B. Notre espoir était de rassembler 10.000 coopérateurs en cent jours de campagne de recrutement, grâce à des soirées d’information d’ici fin juin. Mais le succès est tel que nous allons revoir nos chiffres », explique-t-il. Et qui sont ces coopérateurs ? « Des personnes proches des mouvements sociaux qui soutiennent directement le projet, mais aussi un plus large public composé de gens qui veulent retrouver leur ancienne banque coopérative par exemple, comme la CGER ou la Bacob, et qui manifestent leur adhésion à des valeurs positives. »
La New B a inscrit dans ses statuts les douze valeurs suivantes :

  1. L’insertion sociale à travers des dizaines d’associations et des dizaines de milliers de coopérateurs.
  2. La simplicité en proposant aux clients des produits et services simples à comprendre.
  3. La sécurité à travers des investissements dans l’économie réelle, en Belgique essentiellement.
  4. La durabilité en excluant tout produit ou projet nuisible à l’environnement et à la société.
  5. La transparence dans toutes les activités de la banque.
  6. L’innovation en favorisant des solutions originales pour le développement d’une économie sociale et écologique.
  7. La participation des clients-coopérateurs, qui occuperont le siège du conducteur lors des assemblées générales.
  8. L’honnêteté par le partage équilibré des bénéfices entre les épargnants et les coopérateurs.
  9. L’inclusion via l’accès aux services bancaires pour tous.
  10. La sobriété dans la gestion économique.
  11. La diversité des différences culturelles et sociales entre les personnes.
  12. La proximité avec les clients.

New B a pour objectif d’offrir tous les services de base d’une banque ordinaire auxquels le particulier peut prétendre : les opérations sur les comptes courant et d’épargne, les retraits d’argent dans les distributeurs Mister Cash et Bancontact, ainsi que toutes les formes de crédit. « Notre objectif est de proposer une banque qui pèse sur le marché belge. Ce qui implique d’avoir un capital significatif. On parle de plusieurs dizaines de millions au départ. Cet argent viendrait de trois sources : les coopérateurs, qui seront invités à augmenter leurs prises de participation lorsque la banque sera effectivement lancée. Pour être coopérateur, le plancher est de 20 euros et le plafond de 3.000 euros environ, ce qui permet de toucher un dividende de 190 euros par an (6 % maximum), sans aucune retenue fiscale à partir du moment où l’institution sera agréée par le Conseil national de la coopération. Les trois Régions du pays, qui ont aidé financièrement à la réalisation des études et au lancement de la campagne de recrutement des coopérateurs, seront également invitées à participer à son capital. Et il y aura enfin des investisseurs privés, capables de mobiliser rapidement des sommes importantes, ce qui permettra de conserver un rapport acceptable entre le volume de crédits octroyés et les capitaux disponibles. »
Et le personnel ? « Il y a déjà une dizaine de personnes qui travaillent au lancement. Et nous recevons de très nombreuses lettres de candidature émanant de personnes qui occupent des fonctions à tous les niveaux dans le secteur bancaire », témoigne-t-il encore.

Triodos : vingt ans d’expérience en Belgique

« Nous n’avons pas été étonnés de l’intérêt suscité par l’annonce de la création de New B, réagit Olivier Marquet, directeur depuis dix ans de la filiale belge de la banque Triodos. Nous considérons New B comme un allié qui va contribuer à faire croître l’intérêt de la population pour les banques éthiques. Le nombre de visites sur notre site a ainsi doublé depuis début avril. »
La banque Triodos est une société anonyme créée aux Pays-Bas en 1980. Elle a ensuite implanté des filiales dans plusieurs pays européens : en Belgique (1993), au Royaume-Uni (1994), en Espagne (2004) et en Allemagne (2009). L’année dernière elle a mis un pied en France. En chiffres, Triodos est aujourd’hui la plus grande banque éthique en Europe, avec 5,3 milliards de total de bilan, 437.000 clients et 788 collaborateurs.
En Belgique, Triodos compte 57.000 clients et a octroyé des crédits pour 721 millions d’euros, principalement dans les domaines des énergies renouvelables, de l’immobilier durable, de l’économie sociale et de la culture alternative. L’an dernier, les dépôts de la clientèle ont dépassé 1,1 milliard d’euros (+ 14 %). Le bénéfice net de la succursale belge a atteint 9,8 millions en 2012. Et le siège, situé rue Haute à Bruxelles, compte 91 collaborateurs.
« Sur le papier, explique Olivier Marquet, entre New B et Triodos, tous les objectifs sont quasi les mêmes. Parlons donc de ce qui nous différencie. New B fait le choix de la coopérative, tandis que nous avons fait celui de la société anonyme, il y a plus de 30 ans, parce que cette structure juridique nous paraissait être celle qui nous permettrait d’assurer la croissance la plus rapide. Nous connaissons en effet une croissance moyenne de 20 % par an. Ce qui signifie qu’en crédits octroyés aux clients, il faut assurer une croissance annuelle de 30 %, car les crédits s’amortissent. Aller au-delà de 30 % de crédits, c’est entrer dans des zones à risques. »
Selon le directeur de Triodos Belgique, c’est l’accompagnement des clients dans le montage de leurs projets qui fait une bonne part du succès de la banque. « Une importante partie de notre métier consiste à bien sélectionner les projets dans lesquels l’argent des épargnants va être investi. Nous devons consacrer du temps et des compétences à la structuration des crédits. Nous avons développé une grande expertise dans le financement d’un ensemble de secteurs, comme les maisons médicales, les maisons de repos ou encore les éoliennes par exemple, avec 450 moulins à notre actif, dont 200 en Belgique. Et pour ce qui concerne la relation avec nos clients, actionnaires et épargnants, nous organisons chaque année une journée qui est entièrement dédiée à leur écoute. » Triodos offre déjà tous les services bancaires liés aux comptes à vue aux Pays-Bas, en Espagne et en Allemagne. Elle va faire de même en 2014 en Belgique. La crise que connaît le secteur bancaire est favorable aux banques éthiques. « Le contexte contribue à notre développement, constate Olivier Marquet. En Espagne, nous ouvrons 5.000 à 6.000 nouveaux comptes par mois. C’est la situation globale du pays qui explique cette croissance, ainsi que l’ouverture de points de vente locaux. Nous allons tester ce dispositif en Belgique en 2014. Si c’est concluant, nous ouvrirons des agences dans différentes villes belges. »

Son « propre » argent

Etymologiquement, faire crédit, c’est croire (credere) en quelqu’un ou en une institution. L’épanouissement des banques éthiques, ce sont des citoyens qui expriment un profond désir de croire à un autre modèle de relation de l’homme avec l’argent.
« Selon Spinoza, il existe deux émotions fondamentales : la joie et la peur, explique le philosophe Patrick Viveret [3]. Il faut apporter de l’eros pour faire pendant au thanatos, au caractère pathogène du modèle actuel. Au couple démesure-mal de vivre, il faut répondre par le couple positif simplicité-joie de vivre. »
Et cela passe aussi par l’attention que chacun porte à ce que la banque fait (de démesuré, de mal ou de triste, de joyeux ou de bien) de notre « propre » argent.

André Ruwet

[2Lire également les interviews dans le supplément Demain le monde.

[3Dans un entretien avec Bénédicte Manier, auteur de Un million de révolutions tranquilles, Les Liens qui libèrent, 2012.

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