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édito


Energie

Se réapproprier le feu ! - édito

Réinventer le feu, lance Amory Lovins, l’inventeur du concept de « négaWatt ». C’est ce qui est en train de se produire en Allemagne. En investissant massivement dans les renouvelables, les communes, les agriculteurs et les coopératives de citoyens vont plus loin, en se réappropriant le feu. De la production à la distribution. Un exemple pour l’Europe.

« Le feu “ancienne manière” était puisé sous nos pieds. Le nouveau vient d’au-dessus de nous. Le premier était rare, le nouveau est abondant. Le premier était local, le nouveau est universel. Le premier était éphémère, le nouveau est inépuisable. (…) Il ne produit pas de flammes. Il fournit tous les services pratiques et fiables du feu “ancienne manière”, sans combustion », résume Amory Lovins, dans Réinventer le feu, son dernier ouvrage, une somme de « solutions économiques novatrices pour une nouvelle ère énergétique » [1]. A la tête du Rocky Mountain Institute, centre de recherche américain sur l’énergie créé en 1982 et qui rassemble une centaine de chercheurs, Lovins est l’inventeur du concept de « négaWatt », fruit de l’efficacité et de la sobriété énergétique.
« Aujourd’hui, un système énergétique et économique se meurt, un autre lutte pour voir le jour, poursuit Lovins. D’importantes innovations convergent pour créer ce qui constitue sans doute le plus grand flux de solutions révolutionnaires de l’histoire. » Les pays qui louperont ce tournant se retrouveront pris en tenaille entre la hausse inexorable des coûts des énergies traditionnelles devenues rares (ce qui est rare est cher) et la baisse des coûts de production dont jouiront ceux qui auront réussi à monter dans le train des énergies abondantes (ce qui est abondant est bon marché). Ne l’oublions jamais : le réacteur nucléaire parfait, qui se trouve à 150 millions de kilomètres au-dessus de nos têtes, nous envoie chaque année plus de 10.000 fois la quantité totale d’énergie consommée par l’ensemble de l’humanité. Son nom : le soleil ! Et il nous est donné.

Le poids des dinosaures

« Aujourd’hui, le blocage (dans le développement plus rapide des énergies renouvelables) vient des grands opérateurs publics et privés qui dominent le secteur de l’énergie : habitués à des situations de monopole ou de cartel plus ou moins avouées, ils ne voient pas d’un bon œil la perspective que des particuliers, entreprises ou collectivités subviennent à leurs propres besoins et s’organisent pour exploiter de manière autonome les ressources présentes dans leur environnement immédiat. Cherchant à maintenir leur domination, ces opérateurs n’hésitent pas à user de leur pouvoir d’influence pour mettre des bâtons dans les roues de l’exploitation citoyenne des énergies renouvelables. Et si d’aventure ils développent des projets, c’est souvent en reproduisant les excès des modèles centralisés du passé », constatent Thierry Salomon et Marc Jedliczka, de l’association française négaWatt, auteurs de Changeons d’énergies [2].
Il est éclairant en effet de voir à quel point, dans certains grands médias notamment, les tenants des vieilles énergies fossiles et du nucléaire parviennent à trouver des relais (j’ai failli écrire des laquais) dévoués, quitte à mettre la sécurité de populations entières en danger. Ainsi, dans Le Soir du 29 mars dernier, paraissait un article publié la veille dans le journal suisse Le Temps, rédigé par un serviteur du secteur pétrolier, et qui était intitulé « Pétrole, voici venue l’ère de l’abondance ».
Ceci alors que, selon le rapport 2012 de l’Agence internationale de l’énergie, le pic de production du pétrole conventionnel a été atteint en 2008. Et qu’une analyse réaliste des coûts de production conduit à constater que, bien au contraire, « voici venue l’ère du pétrole cher », comme le démontre l’Aspo [3]. Cette association explique qu’« il faut en effet mettre en production tous les 4 ans l’équivalent de ce que produit l’Arabie saoudite pour compenser le déclin des gisements existants et satisfaire la hausse de la demande. Toutes les sources de pétrole, y compris celles qui sont rentables à partir de 80 dollars le baril, doivent donc être mobilisées pour ne pas voir la production mondiale décliner ».
Et l’exploitation des gaz et pétrole de schiste, qui peut aujourd’hui faire illusion aux Etats-Unis, durera sans doute moins d’une décennie [4].
Pour le nucléaire, c’est une autre chanson : faire croire que l’on va droit au black-out lors du prochain hiver, pousser des cris d’orfraie. « Electrabel n’est plus une vache à lait », titrait Le Soir des 8-9 juin, offrant ainsi ses colonnes au patron de GDF Suez (et donc d’Electrabel) Gérard Mestrallet, dans un plaidoyer pour payer moins d’impôts (alors que les bénéfices 2012 d’Electrabel ont été simplement déplacés), et pour maintenir cette industrie catastrophique en Belgique, malgré la vétusté et les milliers de fissures des installations, foi de Tchernobyl et de Fukushima.

Des enjeux immenses

Une autre « fixette » d’une certaine grande presse est de dénoncer le « coût » du développement des renouvelables et particulièrement, ces derniers temps, ceux du photovoltaïque et de l’éolien en Wallonie. Certes, suite à la chute brutale du prix des installations, les aides au photovoltaïque auraient pu être revues plus rapidement, comme la loi le prévoit à Bruxelles. Mais les adaptations ont à présent été faites et de manière équilibrée [5]. Toutefois, quand on parle du coût des énergies renouvelables, il faut surtout prendre en considération les éléments extrêmement lourds à mettre à la charge des énergies fossiles et nucléaire, et qui devraient nous pousser à les remplacer au plus tôt. Trois exemples seulement, qui pulvérisent tous les plafonds financiers.
1) La facture pétrolière annuelle représente 450 milliards d’euros pour l’Union Européenne. Et si on ne change pas, elle se fera chaque année plus lourde.
2) La pollution atmosphérique générée par l’activité de 191 établissements seulement (centrales électriques, raffineries, processus industriels, combustion des déchets…) a coûté 169 milliards d’euros en soins de santé et en préjudices environnementaux en 2009, selon l’Agence européenne de l’environnement.
3) Le seuil symbolique de 400 ppm (parties par million de molécules d’air) de concentration de CO2 vient d’être franchi en mai dernier. Au début de l’ère industrielle cette concentration était de 280 ppm. Depuis 2003, le chiffre croît de 2,1 ppm par an. Nous sommes donc en train de mener une expérience climatique inédite, grandeur nature. Selon les spécialistes du climat, la concentration de CO2 aurait déjà atteint les 415 ppm dans l’atmosphère terrestre. Mais c’était il y a très, très longtemps, au cours d’une période située plus de 3 millions d’années avant la nôtre. La température était alors 3 à 4 degrés plus élevée qu’aujourd’hui et le niveau de la mer 5 à 40 mètres plus haut. La barre des 450 ppm est considérée par les climatologues comme la limite ultime pour éviter les pires impacts du changement climatique. Les enjeux liés à la transition énergétique sont donc immenses et exigent des changements stratégiques radicaux, qui dépassent largement la défense des intérêts égoïstes des grands opérateurs actuels. Il faut aussi savoir qu’aujourd’hui les énergies fossiles sont encore largement subsidiées à l’échelle mondiale. La suppression de ces subsides devrait permettre de diminuer les émissions de CO2 de près de 6 % à l’horizon 2020 [6].

L’avancée allemande

Même si elle est ignorée ou boudée par certains, la transition énergétique lancée en Allemagne constitue un exemple à suivre pour tout le continent. « Un avenir, une volonté, un consensus politique, des emplois, de l’air pur… et il faudrait bouder notre plaisir ? », explique à ce propos un numéro spécial du Journal des énergies renouvelables [7]. Extraits choisis.
– Non seulement l’Allemagne a fait le choix de sortir du nucléaire en 2022, mais elle veut aussi s’affranchir des énergies fossiles d’ici 2050.
– L’objectif est d’atteindre 40 % d’électricité renouvelable en 2020 au lieu des 35 % prévus.
– Les renouvelables ont permis au pays d’économiser 6,8 milliards d’euros sur ses importations énergétiques en 2010. En 2020, ce sera 17 à 20 milliards d’euros.
– Le défi technologique réside dans la transformation complète de l’économie allemande, pour que moins d’énergie soit consommée.
– Les emplois directs et indirects dans les énergies renouvelables : 372.000 en 2012. Pour 2020 : 470 à 600.000.
– Plus d’un quart de la population allemande, soit 21,3 millions d’habitants, vit dans une « Région 100 % énergie renouvelable », tant pour l’électricité que pour la chaleur.
– Les communes sont en train de s’approprier la transition énergétique et même d’accélérer le mouvement. En 2011, 8,9 milliards d’euros sont revenus aux communes sous la forme d’impôts, de dépenses fossiles évitées et de revenus générés par le développement des PME.
– Les communes, les agriculteurs et les coopératives de citoyens sont déjà propriétaires de 51 % de la puissance électrique renouvelable installée en Allemagne. Le pays compte 800 régies municipales (Stadtwerke). Quelque 20.000 concessions, octroyées il y a une vingtaine d’années, arriveront à échéance en 2016. Et deux communes sur trois envisagent de récupérer les moyens de production voire de distribution d’électricité.
On comprend Gérard Mestrallet, le patron de GDF Suez, le premier énergéticien mondial, qui estime que « l’Allemagne est allée trop loin dans le solaire et dans l’éolien » [8]. Un mauvais exemple à suivre, puisqu’il pourrait conduire à remettre « l’Empire » énergétique en question.

Pour une démocratisation du secteur

Dans les faits, la marche en avant vers une réappropriation de l’énergie par les citoyens ne fait que commencer. Les grands défis à relever pour contribuer à étendre le modèle de transition énergétique allemand sont :
1) faire grimper le prix du marché carbone, qui s’est effondré en Europe, et qui doit largement contribuer au financement du renouvelable ;
2) encourager la consommation lors des « pics de production naturels » (proposer des tarifs réduits lorsque l’on fait tourner ses machines les plus énergivores ou que l’on recharge ses batteries quand il y a plus de vent et/ou de soleil) ;
3) développer la recherche sur le stockage de l’électricité renouvelable, notamment dans les batteries de véhicules, des retenues d’eau et la fabrication de « gaz renouvelable » [9].
Dans nos sociétés, depuis une bonne vingtaine d’années, nous avons un problème de fond avec le coût du capital, qui accapare une part de plus en plus importante des fruits de la richesse produite. Ceci, alors que la part des salaires diminue. Avec la transition énergétique telle qu’elle se dessine aujourd’hui en Allemagne, les cartes commencent à être rebattues, et cela dans un secteur clé. En effet, les énergies renouvelables permettent une réappropriation des outils de production par les populations directement concernées, et contribuent à la décentralisation de la distribution, notamment via les communes. On le voit, les énergies nouvelles, toutes dérivées du soleil, vont nous permettre de passer de l’ancien modèle d’exploitation des hommes et de la nature à un modèle basé sur l’alliance entre les hommes et les forces de la nature. L’enjeu : se réapproprier le feu !

André Ruwet

[1Rue de l’Echiquier, 2013.

[2Actes Sud, 2013.

[3Association for the Study of Peak Oil and Gas.

[4Lire « Le gaz et le pétrole de schiste : une bulle de trop », Imagine n° 96.

[5Lire « Wallonie : éclaircie photovoltaïque », en page 23.

[6Lire notre article « Les subsides dommageables à l’environnement », en pages 24-25.

[7Allemagne : transition ou révolution, mars-avril 2013.

[8Le Soir, 8-9 juin 2013.

[9Production de « méthane de synthèse » à partir d’hydrogène et de CO2 en utilisant des excédents d’électricité éolienne et photovoltaïque.

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