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Déclaration de guerre

Muet. Les gens se demandent parfois ce que je veux dire quand j’affirme que la Belgique francophone est « culturellement colonisée ». Cela signifie simplement que la Fédération Wallonie Bruxelles importe 95 % de ses disques, de ses livres et de ses films. Voici quelques chiffres pour le secteur de la musique. Ils sont particulièrement cruels, si l’on compare ceux de la Flandre et de la Wallonie...

Le premier indicateur est le poids des « répertoires locaux » dans chaque marché national. Sans surprise, il est de 93 % aux USA et de 92 % au Japon. Mais aussi, de 59 % en France, de 54 % en Italie, de 51 % au Royaume-Uni, de 47 % en Suède et en Espagne [1]. Si l’on reste dans une fourchette située entre 22 et 28 % en Flandre, on tombe en dessous des 5 % en Fédération Wallonie Bruxelles [2]. Pour résumer, nous écoutons dix fois moins nos artistes que les Italiens et les Suédois, et cinq à six fois moins que les Belges de Flandre. Et voilà pourquoi votre fille est muette.

Sourd. Deuxième indicateur : le « Top 20 » des albums vendus en Flandre et en Wallonie (période 2009-2013) [3]. Ce qui nous donne, sur cinq ans, un « Top 100 » de référence pour les deux régions linguistiques. Qu’en conclure ? En Wallonie, 96 % des CD sont diffusés par les quatre grandes majors mondiales : Universal, Sony, EMI et Warner [4]. Ce chiffre est de 81 % en Flandre – grâce à la présence de quelques producteurs locaux comme PIAS et V2. 38 artistes flamands se retrouvent dans ce « Top 100 » en Flandre, dans des styles aussi variés que le rock, l’humour et la chanson populaire. Ce qui témoigne, à la fois, de l’existence d’un vrai marché intérieur et de la vitalité de la « scène flamande ». Pour info, il y a 60 artistes autochtones dans ce même classement au Québec. A contrario, en Wallonie, il n’y a que huit artistes de la FWB dans notre « Top 100 » (dont Back to the Future, Adamo, Frank Michael et Le Grand Jojo). C’est tout le contraste entre une nation qui émerge et un pays qui s’évapore. Et voilà pourquoi votre fils est sourd.

Aveugle. Troisième indicateur : les politiques institutionnelles. Si j’étais un responsable culturel, à la lecture de ces seuls chiffres, j’aurais depuis longtemps sauté par la fenêtre comme un banquier en 1929. Pas du tout. De Voiceries en Botasseries, d’Anglofolies en Laananeries, tout le monde se congratule sur le Titanic comme des supporters des Diables Rouges dans l’avion pour le Brésil. L’évolution de deux grands opérateurs musicaux comme la RTBF et le « Bota » est à cet égard très significative. En 20 ans, ces structures largement subventionnées, avec des missions de service public, sont devenues les simples relais promotionnels des industries française et anglo-saxonne [5]. Ce ne fut pas toujours le cas. Jean- Pierre Hubert, le premier directeur du Botanique, et Jacques Deck, son successeur, avaient la vision d’un secteur public fort et d’une identité collective affirmée. A la fin des années 80, un festival comme « Notre Chanson » y accueillait, en un week-end, 30 chanteurs wallons et bruxellois s’exprimant en français – entre deux débats sur les industries culturelles ou la diffusion. Une vingtaine d’émissions radio et télé invitaient nos artistes sur les seules chaînes publiques. Mis à part « 50° Nord », sur ARTE-Belgique, il n’en reste plus aucune aujourd’hui. Sous les applaudissements de la presse, un festival comme les « Nuits Bota » peut ainsi exhiber fièrement une « Nuit Belge » rock et électro en vingt et un jours de programmation, pendant que « The Voice », le karaoké anglophile d’Endemol, est devenue la principale vitrine culturelle de la RTBF. Et voilà pourquoi nos enfants sont aveugles.

Onglet. Quatrième indicateur : l’omniprésence de l’anglais. Je n’ai pourtant jamais fait une fixette là-dessus. Je sais ce que des genres comme le rock, le jazz ou le blues lui doivent. Mais je sais aussi que l’anglais est la langue de l’Empire, et qu’il y a du Grand Marché Transatlantique dans l’air. Situation d’autant plus absurde que le marché US, on l’a vu plus haut, est totalement hermétique aux artistes étrangers, et que la francophonie est souvent le débouché naturel de nos productions. Comme on dit en français : « trop is te veel ». Deux anecdotiques exemples. Pour la première fois, les 12 lauréats du concours liégeois « Ça balance » 2013 ne chantent qu’en anglais (effet post « Voice » ?). Et sur www.airTVmusic.be, la nouvelle vitrine web de la Fédération Wallonie Bruxelles, le mot « chanson  » a totalement disparu. Tous les onglets sont en anglais. Pour Brel, Julos, Saule ou Jeronimo, vous avez le choix entre « pop », « events » et « emergent ». Un pur concentré de connerie. Or rien ne nous oblige à ne parler que la langue des maîtres, si ce n’est notre passion pour l’esclavage. Rien ne nous oblige à être sourds, muets et aveugles, si ce n’est notre collective indigence. Les amis, faites ce que vous voulez. Moi, je pars en guerre.

Etoile. On a beaucoup entendu les chansons de Moustaki ces dernières semaines. Dans le milieu de la musique où il y a beaucoup de crocodiles (grandes gueules, petits bras et couilles de moineaux), Moustaki avait la voix douce, le cœur audacieux et la main fraternelle. La révolution permanente, à sa façon, il continuait à la faire. Une nuit d’été, en 1972, j’ai joué sur sa guitare autour d’un feu de camp, sur le plateau du Larzac. Et ses escarbilles continuent à monter dans le ciel étoilé. Oui, je sais, on s’en fout. Mais n’attendez pas que les chanteurs meurent pour écouter leurs chansons.

Claude Semal
Auteur-compositeur, comédien et écrivain
www.claudesemal.com

[1Economie mondiale du disque, SNEP 2012.

[2Il s’agit ici d’une estimation, d’après diverses sources.

[4Depuis l’année passée, il n’y en a plus que trois. Universal vient en effet de racheter EMI, l’historique major anglaise qui possédait le répertoire des Beatles. A noter qu’Universal appartient à Vivendi et est donc une société française – pour autant que le capital puisse avoir une langue et un pays, ce qui reste à prouver. Les USA et le Japon sont deux très gros consommateurs de musique : ces deux pays se partagent la moitié du marché mondial. Sony est japonaise et la Warner américaine.

[5Dans l’actuel contrat-programme du « Bota », consultable en ligne, il n’est d’ailleurs plus fait mention d’une quelconque responsabilité vis-à-vis des artistes de Bruxelles et de Wallonie.

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