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édito


Marcher, pour que la peur change de camp - édito

Compétitivité, austérité, rentabilité : ce « tryptique » néolibéral n’est pas une fatalité en soi. Fin avril, travailleurs, artistes, agriculteurs, intellectuels… ont décidé d’unir leurs forces et d’organiser une série de marches citoyennes pendant une semaine. Un « Printemps wallon » pour dénoncer à pas lents les effets désastreux de l’argent fou.

Le 29 janvier, dans le Condroz liégeois, Patrick (prénom d’emprunt), 40 ans, 4 enfants, agriculteur, s’est donné la mort. L’homme était profondément endetté, au bout du rouleau, incapable de remettre à flot son exploitation.
La même semaine, Pauline, 29 ans, d’Ixelles, a reçu une convocation de l’Onem. La jeune comédienne est sur le point de perdre son statut d’artiste et une partie de ses droits au chômage. Elle a un enfant et un prêt hypothécaire sur les bras.
Début février, chez AGC Glass, à Roux (Charleroi), Saïd, 37 ans, ouvrier, a appris que l’usine de verre qui l’emploie n’est plus suffisamment rentable et devrait fermer ses portes. Au total, 195 travailleurs risquent de se retrouver sur le carreau.
Patrick, Pauline et Saïd n’ont, en apparence, rien en commun. Et pourtant, tellement de choses les réunit.
Tous les trois exerçaient un métier noble, utile et nécessaire à la société. Le premier cultivait la nature pour répondre à nos besoins alimentaires. La deuxième maîtrisait un art, un savoir-faire et suscitait des émotions, un questionnement sur l’état du monde. Le troisième, enfin, par son travail manuel dans un secteur industriel de pointe, contribuait, dans l’ombre, à faire tourner notre économie réelle à mille lieues de cette économie « casino » si destructrice.
Tous les trois, dans leur secteur respectif – l’agriculture, la culture et l’industrie – sont aujourd’hui victimes d’une seule et même spirale infernale : compétitivité, austérité, rentabilité et argent fou. Une machine qui, chaque jour, broie sans relâche des milliers d’hommes et de femmes, les réduit à de simples numéros, les empêche de vivre dignement et, au bout du compte, les plonge, au mieux, dans le désespoir, au pire, vers la mort.

Se soumettre ou résister

Que faire face à cette mécanique folle qui semble à la fois si puissante et si
complexe  ? Attendre que « ça passe » ? Rien ne dit que cette lame de fond va s’arrêter. Faire entendre sa voix, ses espoirs ou sa colère le 25 mai prochain ? C’est un passage obligé et précieux, mais on connaît les limites de notre démocratie représentative (lire Imagine n° 101).
Se soumettre ? « La résignation allège tous les maux sans remède  », disait Horace. Reste une option : résister. Résister et tenter de bousculer ce paradigme néolibéral, ce « catéchisme économique » comme le surnomment notamment Les Economistes atterrés, un mouvement d’experts engagés qui, à l’automne 2010, ont décidé de publier un manifeste remarquable, démontant les « 10 fausses évidences » de la crise et de la dette en Europe et proposant « 22 mesures pour sortir de l’impasse » [1].
Résister, oui, et faire advenir un autre projet de société, mais comment, et surtout lequel ? Le « Grand Soir » ne semble pas pour demain. Et, dans notre Belgique feutrée, a fortiori en pleine période préélectorale, le climat n’est guère propice à la mobilisation. Avec, au bout du compte, un mélange d’impuissance, d’apathie et de peur.
D’un côté, les grandes manifestations populaires ne font plus forcément recette. Les syndicats et les affiliés eux-mêmes s’interrogent sur le sens et l’efficacité de ces vastes défilés bruyants et colorés de la gare du Nord à la gare du Midi.
De l’autre, les combats sectoriels, voire corporatistes, ne suffisent plus, tant les enjeux dépassent désormais très largement nos frontières et sont clairement transversaux.

Un climat insécurisant et anxiogène

Apathie et peur, disions-nous. Mais comment pourrait-il en être autrement ?! Le climat socio-économique actuel, à la fois insécurisant et anxiogène, renforce l’individualisme, le repli sur soi, la désignation de boucs émissaires, sources fantasmées de tous les maux (l’étranger, le chômeur, le SDF…). Et ne pousse pas vraiment les citoyens à la mobilisation.
En outre, les médias mainstream et parfois les hommes publics nous détournent, de façon délibérée ou pas, des problèmes de fond (l’inégalité des richesses, la misère galopante, la destruction de notre écosystème…), pour nous éblouir (ou nous endormir, c’est selon) à coups d’informations futiles ou superflues, de promesses sans lendemain ou de phrases chocs. Du pain et des jeux. Buzz et « pipoleries », nouvel opium du peuple…
A cela s’ajoute une tendance de plus en plus lourde et dénoncée par divers secteurs (avocats, syndicalistes, ONG…) : la criminalisation des mouvements sociaux. Arrestations « préventives » d’activistes avant un événement, remises en cause du droit de grève, conflits sociaux portés devant la justice, lois sécuritaires… [2]
Autant de mesures qui ne facilitent évidemment en rien l’action collective.

La peur, mauvaise conseillère

Il n’empêche : malgré ce contexte défavorable à la remise en cause du système, il y a encore bien des raisons d’espérer.
Parmi celles-ci, épinglons les Acteurs des temps présents, un front commun inédit composé de travailleurs, d’agriculteurs, de syndicalistes, d’artistes, d’intellectuels, de citoyens, etc., qui a vu le jour à l’automne dernier. Leur slogan ? « La peur doit changer de camp ! » Cette peur si mauvaise conseillère qui tétanise et bloque tout sur son passage…
Ensemble, ils ont décidé de croiser leurs expériences et d’unir leurs forces par-delà leurs différences. Et de nous rappeler, par exemple, combien le suicide de Patrick, l’exclusion du chômage de Pauline et le licenciement à venir de Saïd sont les conséquences dramatiques d’un seul et même modèle dominant basé sur la rentabilité immédiate, la déshumanisation du travail, l’absence de vision économique, sociale et écologique à long terme, la privatisation progressive des services publics…
Du 22 au 26 avril, ces Acteurs des temps présents vont marcher aux quatre coins de la Wallonie (lire notre dossier p. 8 à 17). Imagine sera partenaire de ce « Printemps wallon ».
Une série de marches à la fois spontanées, joyeuses, intelligentes et ludiques, organisées en petits groupes de citoyens désireux de « tracer les lignes de force d’une nouvelle société plus juste » et ponctuées d’étapes symboliques, de conférences-débats, d’animations…
Ces marches ne sont pas sans nous rappeler des initiatives similaires dans les années 30, aux Etats-Unis, pour dénoncer la Grande Crise, puis plus tard, dans les années 50, contre les essais nucléaires, pour la défense des droits civiques des Afro-Américains (années 60-70) ou encore ceux des Amérindiens – lesquels clamaient haut et fort : « Nous marchons pour reconstruire non pour détruire. Nous marchons pour être entendus. »
Et puis, il y a aussi Gandhi et sa « Marche du sel » en 1930, les gamins de la cité des Minguettes qui, en 1983, affrontèrent pacifiquement la France xénophobe [3], les contestataires des Printemps arabes, et plus près de nous encore, ce juriste américain, Lawrence Lessig, directeur du Center for Ethics de l’Université de Harvard, cofondateur du système de licences libres Creative Commons qui, à la mi-janvier, a bravé pendant 13 jours le froid hivernal du New Hampshire pour dénoncer la corruption qui gangrène le système politique des Etats-Unis [4].
Derrière ces diverses revendications, un seul et même geste à la fois symbolique et politique : marcher !
Marcher pour frapper l’opinion, réveiller les consciences, forcer les décideurs à changer de cap. Marcher seul ou ensemble pour incarner un message collectif. Marcher pour le plaisir de marcher, à l’instar de ces milliers de randonneurs sportifs ou amateurs, en quête d’efforts et de sens. Pour s’extirper de nos vies « ultramodernes » et ralentir, se libérer de nos multiples écrans, loin du culte de la vitesse, de l’immédiateté, de la réactivité. Marcher pour se déconnecter enfin…

Fédérer les expériences

Toutefois, aussi intenses et réoxygénantes soient-elles, ces longues foulées ne suf- firont pas. « Nous devrons être présents après les marches avec des solutions », rappelle à juste titre Thierry Bodson, secrétaire général de la FGTB wallonne, très impliquée dans le mouvement. Des solutions, et des alternatives pour espérer changer la donne.
Un rapport de forces actuellement problématique, voire défavorable, tant le pouvoir des tenants du modèle dominant demeure gigantesque. Avec, en face, une multitude de projets locaux (ou parfois plus larges) à la fois très créatifs, durables et générateurs d’emplois (dans le secteur de l’économie sociale et solidaire, des technologies « vertes », de l’innovation, de l’agriculture locale…), mais souvent isolés et trop peu visibles.
Autant d’alternatives crédibles qui démontrent chaque jour leur efficacité et qui pourtant ont encore du mal « à se structurer », comme le souligne l’économiste Marek Hudon (ULB).
C’est une des richesses de ce mouvement des Acteurs des temps présents (décloisonner et avoir un socle commun de revendications), mais c’est aussi un de ses défis : parvenir à fédérer cette constellation de micro-expériences pour faire émerger un réel contre-pouvoir. Et espérer qu’enfin, la peur change de camp.

hugues.dorzee@imagine-magazine.com

[3A voir ou à revoir, l’excellent film de Nabil Ben Yadir La marche (www.jemarche.fr)

[4Le Monde du 18 janvier 2014.

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