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édito


Secourir l’Europe face au péril nationaliste - édito

A la veille des élections, la montée en puissance des partis anti-européens, nationalistes et xénophobes se confirme. Sur fond de crise sociale, économique, écologique et démocratique, l’Europe n’a d’autre choix que de renouer avec les valeurs qui sont les siennes : la coopération et la solidarité.

Par les temps qui courent, il est de bon ton de vilipender l’Europe. Crise économique, appauvrissement, chômage, austérité, insécurité… Pour de bonnes ou de mauvaises raisons, l’Europe est devenue la cause de tous les maux.
Les uns lui reprochent son inertie et son manque d’ambition, les autres son excès de pouvoir et d’autorité. Ce qui fait d’elle un « bouc émissaire commode », selon l’expression du politologue Philippe Braud [1] : une cible idéale et facile pour des citoyens écartelés entre indifférence et passion, amour et haine, idéalisme et pragmatisme à l’égard de cette Union européenne à la fois si proche et si éloignée de leurs préoccupations.
Certes, cet « euroscepticisme » n’est pas neuf. Il est sans doute aussi vieux que la création du Marché commun. Mais, à la veille des élections européennes, le doute fait place à la défiance et la colère sourde semble petit à petit prendre le pas sur la critique feutrée. Avec deux tendances lourdes qui semblent se confirmer : un absentéisme massif (signe du désintérêt marqué et profond pour l’Europe) et, plus inquiétant encore, une montée en puissance des mouvements anti-européens, nationalistes et xénophobes. Une vague brune et populiste qui fait froid dans le dos et pourrait, si l’on n’y prend garde, mettre franchement en péril cet « espace de paix et de stabilité » si cher à ses fondateurs. Un projet d’un demi-siècle construit patiemment, laborieusement parfois, mais qui repose sur un socle d’idées nobles et universelles (les Lumières, la fin des totalitarismes, la réconciliation franco-allemande, la solidarité d’après-guerre…).

Rejet des partis, des élites et de l’immigration

Aujourd’hui, c’est l’essence même de l’Europe, ses fondements et une partie de son âme qui semblent menacés. Pour s’en rendre compte, il suffit de s’arrêter un instant sur la carte électorale du continent : le récent succès du Front national aux municipales françaises (le FN gagne 12 villes de plus de 10.000 habitants et près de 1.600 conseillers municipaux) ; la montée en puissance du parti Jobbik, défenseur de « la Hongrie aux Hongrois » (23 % des voix lors du dernier scrutin législatif) ; l’entrée au Parlement grec en 2012 du parti néonazi Chryssi Avgi, « Aube dorée » (18 députés) ; le raz-demarée du Mouvement 5 étoiles (M5S) de « Beppe » Grillo et sa politique du « vaffanculo » (« va te faire foutre ») en Italie ; l’ascension fulgurante du populiste néerlandais Geert Wilders et de son Parti pour la liberté…
Du nord au sud, ces formations s’installent durablement dans le paysage politique de l’Union [2]. Toutes exploitent les mêmes recettes : une opposition radicale à l’immigration, un antipartisme primaire, un rejet des élites… Elles surfent sur une forme d’europhobie à la fois manichéenne et malsaine qui prend pour cible « Bruxelles », ses « diktats » et sa « technocratie ». Elles jouent enfin sur les peurs, les frustrations et les doutes de citoyens frappés par la crise économique et sociale, confrontés à un monde globalisé et instable, inquiets pour leur avenir et celui de leurs enfants.
Un monde devenu tellement complexe que ces mouvements nationalistes et xénophobes ont beau jeu de le simplifier à outrance afin de mieux faire passer des thèses sommaires et/ou totalement inapplicables en l’état.
Le ressort de ces formations est bien connu : désigner un prétendu ennemi intérieur facilement identifiable (l’immigré, l’euro, l’islam…) ; faire croire à l’existence d’une supposée menace qui mettrait en péril l’« identité nationale », la « civilisation » ou la « culture judéo-chrétienne  », et désigner l’Europe comme la source principale d’un appauvrissement / asservissement des peuples.
Un discours qui désormais passe bien dans l’opinion. Et pas seulement dans les pays les plus durement touchés par la crise. La preuve en Suisse et en Grande-Bretagne. Le 9 février dernier, les Helvètes ont approuvé par une courte majorité (50,3 %) l’initiative de l’UDC, le parti populiste du milliardaire Christoph Blocher visant à stopper toute « immigration massive ». Quant aux Britanniques, ils s’apprêtent, si l’on en croit les sondages, à accorder leur confiance massive (30 %) au parti indépendantiste Ukip, qui défend le retrait de la Grande-Bretagne de l’Union européenne.

« L’Europe marche sur sa tête »

D’aucuns diront que l’Europe n’a qu’à s’en prendre à elle-même. Que depuis quelque temps, elle « marche sur sa tête » comme le montre très bien Bernard Guetta dans son livre Intime conviction [3]. Qu’elle devrait faire preuve de « plus d’audace et moins de comptabilité, moins de compromis boiteux et plus de clarté politique et de vision à long terme de nos intérêts communs ».
Cette même Europe qui diffuse « un parfum entêtant de néolibéralisme », comme le déplorent de leur côté les partisans de la campagne « Europe, poussons dans le bon sens » [4]. Et « qui fait de l’austérité sa règle d’or, qui détruit les services publics, qui se soumet au capital, qui criminalise les mouvements sociaux, qui offre l’économie au libre-échange, qui envahit nos champs d’OGM, qui crée une concurrence malsaine entre les Etats ».
Une Europe qui, c’est clair, ne va pas dans le sens des citoyens, de la démocratie, de l’environnement et du mieux-être. C’est sur ce terrain-là que les Marine Le Pen et autre Viktor Orban font prospérer leurs idéologies simplistes au « service du peuple ». Mais ils profitent aussi du fait que ce même projet européen manque cruellement d’identité, d’élan et de clarté. Un projet froid, désincarné, illisible parfois, que bon nombre de citoyens ordinaires, démocrates pourtant convaincus, ont bien du mal à cerner. Et à donc à épouser. A l’image de ce vaste territoire aux contours incertains qui s’étend « de Gibraltar à l’Oural, du Spitzberg à la Sicile », comme disait de Gaulle, et qu’il est parfois bien difficile de situer avec précision sur un planisphère…
Barroso ? L’Eurovision ? Le multilinguisme ?… L’Europe manque de visages, de symboles, et éventuellement d’une langue véhiculaire à la portée de tous. Aujourd’hui, sur fond de crises multiples, tous les arguments avancés par les europhiles, aussi rationnels et convaincants soient-ils (l’Europe, c’est la paix, la sécurité, la justice, une monnaie forte, un marché intérieur, une diversité culturelle…), ne semblent guère faire le poids face aux slogans chocs des populistes en costumes trois-pièces.

Reconnecter le quotidien des gens

Aussi, pour éviter de s’affaiblir davantage et risquer à terme l’implosion, l’Union européenne n’a d’autre choix que de changer de cap. En renouant d’urgence avec elle-même et avec ses valeurs de coopération, de solidarité et de justice sociale. Et en mettant en œuvre sans tarder plusieurs grands chantiers prioritaires : un fédéralisme affirmé et décomplexé ; un gouvernement et un parlement élus au suffrage universel ; une réelle participation citoyenne ; plus de coopération avec les pays du Sud ; un projet politique durable et transversal… Un simple coup de baguette magique ne suffira évidemment pas. « L’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble : elle se fera par des réalisations concrètes créant d’abord une solidarité de fait », prédisait d’ailleurs déjà l’un de ses fondateurs, Robert Schuman. Un constat partagé par quelques intellectuels de renom (De Schutter, Hopkins, Morin, Attali…) qui viennent de lancer un mouvement en faveur de la transition écologique, pour, disent-ils, « reconnecter au plus vite l’Europe et le quotidien des gens » (lire en p. 29). Néanmoins, le temps presse. Parce que sur le terrain, ceux qui souhaitent la mort de l’Europe, eux, n’attendent pas.
Le 25 mai, dans les urnes, ils feront entendre leur voix de Paris à Budapest. Et l’abstentionnisme sera favorable aux partis anti-européens qui, sans nul doute, vont se mobiliser. D’où la nécessité d’aller voter pour forcer les 28 à revoir en profondeur cette politique néolibérale et d’austérité qui ne fait qu’aggraver les inégalités sociales.

Sortir du silence et de la torpeur

Mais cela ne suffira toujours pas. Il faudra aller plus loin. Car ces mêmes discours extrémistes et xénophobes s’enracinent peu à peu dans les esprits. Sur le net, dans la presse, au Café du Commerce, dans la bouche de dirigeants respectables, le rejet de l’autre et la haine se banalisent insidieusement. Et nous en portons la responsabilité collective, citoyens des quatre coins de l’Europe. Pour contrer par les faits, les chiffres et la critique historique ces thèses nationalistes partout où cela s’avère nécessaire. Et rappeler, à tous ceux qui l’ignorent ou refusent obstinément de l’admettre, à quoi tout cela peut nous mener – comme le démontre encore tragiquement le 20e anniversaire du génocide tutsi.
De leur côté, nos élus ont eux aussi une énorme part de responsabilité à assumer. Sens de l’intérêt commun, rigueur morale, respect de l’électeur… C’est le prix à payer pour redonner à la politique ses lettres de noblesse. Une tâche exaltante et lourde à la fois. Car le désenchantement est palpable et les défis à relever gigantesques (emploi, pauvreté, vivre-ensemble, défi écologique…). Pour y parvenir, nos représentants devront faire preuve de volonté et de courage, de pédagogie et de modestie. En sortant du silence et de la torpeur, de la langue de bois et du « court-termisme  ».
Qu’ils défendent haut et fort une certaine idée de l’Europe sociale et solidaire. Car c’est là notre seul salut : un « Etat-nations  » source de paix, de stabilité et de prospérité. Pour barrer la route à ceux qui souhaitent définitivement sa perte.

hugues.dorzee@imagine-magazine.com

[1www.atlantico.fr, 6 janvier 2014

[2Voir l’excellent documentaire Populisme, l’Europe en danger, diffusé sur Arte le 8 avril dernier.

[3 Intime conviction. Comment je suis devenu européen, Seuil, 2014.

[4Une initiative du Centre d’éducation populaire André Genot (Cepag). www.danslebonsens.be

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