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édito


La Coupe est pleine ! - édito

Après les JO de Sotchi, la Coupe du monde au Brésil nous confirme combien ces méga-événements sportifs et planétaires sont aussi de véritables hérésies sociales et environnementales sous la coupe d’instances internationales (la FIFA et le CIO) omnipotentes et mercantiles, alliées à des régimes parfois peu démocratiques.

« Le football est plus fort que l’insatisfaction des gens […]. Cela va se calmer », avait prédit Joseph Blatter, le président de la toute-puissante Fédération internationale de football (FIFA) dans un entretien accordé avant la Coupe du monde au quotidien Estado de São Paulo, au sujet des manifestations qui ont éclaté aux quatre coins du Brésil ces derniers mois.
Quelques semaines auparavant, c’est Michel Platini, président de l’UEFA, qui s’était fendu lui aussi d’une déclaration aussi ahurissante que cynique : « Il faut absolument dire aux Brésiliens qu’ils sont là pour montrer la beauté de leur pays et leur passion pour le football. S’ils peuvent attendre un mois avant de faire des éclats un peu sociaux, ça serait bien pour le Brésil et la planète. » [1] Avant d’ajouter, dans un registre un rien postcolonial, que la FIFA est quand même « allée au Brésil pour leur faire plaisir » [sic].
Ces milliers de citoyens ont eu l’outrecuidance de manifester, dans leur propre pays, pour dénoncer la hausse des prix des transports, des services publics déficients, la corruption et les violences policières, la « pacification » des favelas qui a coûté la vie de centaines de personnes… et risquer ainsi de bousculer « leur » tournoi planétaire.
A l’heure de mettre cette édition sous presse, nous ne savons pas si ces « éclats un peu sociaux » ont finalement « entaché » ou pas la grand-messe du foot et si le peuple brésilien s’est effectivement « calmé », mais ces sorties médiatiques confirment le fait que la Coupe du monde, à l’instar des Jeux olympiques, symbolisent plus que jamais toutes les outrances et les dérives d’une certaine mondialisation : Realpolitik, toute-puissance de l’argent, domination de l’Occident et mépris de la voix des peuples.

Profits et prestige

Pour les amateurs de football (que nous sommes), cette réalité est évidemment désolante. Car, en soi, ce sport est à la fois noble, exaltant et fascinant.
Beauté du geste, intelligence collective, esthétisme dans le jeu… Sur le terrain, le foot, n’en déplaise à une certaine intelligentsia qui préfère n’y voir que divertissement de « beauf », haine identitaire et « opium du peuple », le football est, pour un joueur comme pour un supporter, un formidable spectacle, avec ses règles et ses codes, ses fulgurances et ses drames, ses joies et ses mystères.
« Vraiment le peu de morale que je sais, a ainsi dit un jour l’écrivain Albert Camus, qui fut, avant d’être prix Nobel, gardien de but du Racing universitaire algérois, je l’ai appris sur les terrains de football et les scènes de théâtres qui resteront mes vraies universités. »
Hélas ! de « morale » il ne semble effectivement plus guère question dans le football contemporain. Et l’organisation de la Copa do Brazil, comme celle des JO d’hiver de Sotchi (Russie) en janvier dernier, nous confirme combien le sport d’élite est devenu à la fois une marchandise et un instrument de pouvoir et de domination aux mains des puissantes fédérations (FIFA et CIO) qui imposent leurs diktats aux Etats, à la merci de ces méga-événements planétaires, source de profits et de prestige.

Un cadeau empoisonné

Pour s’en convaincre, un petit retour en arrière s’impose.
Le Brésil, donc, 198 millions d’habitants, 6e puissance économique mondiale, un pays émergent en croissance mais cumulant de nombreux handicaps sociaux (pauvreté, corruption, violence…), vient d’accueillir la Coupe du monde 2014. Un « cadeau » en or pour cette nation où le foot est élevé au rang de religion. En apparence seulement. Car, comme à chaque édition, la FIFA a fixé drastiquement ses conditions : construction de (douze) stades flambant neufs, investissements colossaux dans les moyens de transport et les infrastructures, contrats en béton (TV, marketing, hébergement…), délimitation autour des stades de zones commerciales réservées à quelques marques partenaires, etc.
En échange de quoi, comme à chaque événement sportif d’envergure planétaire, ses défenseurs ont mis en avant les fameuses « retombées économiques et sociales » : ce Mondial attire des centaines de milliers de touristes, renforce l’image du pays accueillant, dynamise le commerce, offre une vitrine médiatique sans précédent…
Mais à quel prix ?
Une fois donné le coup de sifflet final, le Brésil va devoir assumer la Coupe du monde la plus chère de l’histoire. Estimée en 2007 à 3 milliards d’euros, elle devrait finalement coûter près de quatre fois plus (11 milliards). L’essentiel de la facture sera prise en charge par le privé, avait promis le gouvernement brésilien. In fine, il n’en sera rien. Et les contribuables brésiliens devront y aller eux aussi de leur poche. D’où la colère et le désenchantement – bien légitime – de ces mêmes citoyens dans un Etat en pleine mutation, certes, mais où plus d’un habitant sur cinq vit encore au-dessous du seuil de pauvreté et où la misère infantile reste très préoccupante (lire notre article en p. 32-33).

Opacité et lobbying mondial

Après le Mondial 2010, l’Afrique du Sud a vu sa dette extérieure « passer de 70 milliards de dollars [50,3 milliards d’euros] (avant la Coupe du monde) à 135 milliards de dollars [97 milliards d’euros] aujourd’hui », rappellent les auteurs de l’ouvrage La Coupe est pleine ! [2] Alors que la FIFA, elle, engrangeait 2,7 milliards de bénéfices au passage (droits de retransmission, hébergement, merchandising, octroi de licences…). Où est la logique ? Cette même Fédération s’apprête à installer ses quartiers en 2018 en Russie et en 2022 au Qatar sur fond de soupçons de corruption – selon plusieurs enquêtes de la presse anglaise, divers représentants de la FIFA auraient reçu des pots-de-vin pour favoriser la candidature qatarie.
Un pays organisateur embarqué par ailleurs dans la construction de 9 stades et d’un temple artificiel du football, exploitant des milliers de travailleurs étrangers (Népal, Inde, Pakistan…) dans des conditions extrêmes (chaleur, cadences infernales, logements sordides…), payés à des salaires de misère (entre 180 et 240 euros par mois maximum) et à la merci d’employeurs sans scrupules, voire de négriers (lire Imagine n° 103). Plus de 450 d’entre eux ont déjà perdu la vie et, à ce rythme-là, et selon les projections de la Confédération syndicale internationale, ces chantiers pourraient faire près de 4.000 morts d’ici le Mondial 2022…

Méthodes douteuses

Cette fois, s’en est trop. On sait depuis belle lurette que le foot n’est plus seulement un jeu d’enfants et que les valeurs de l’olympisme ont largement du plomb dans l’aile, mais désormais, on a franchi un seuil intolérable : la mainmise des instances transnationales est devenue telle qu’on ne peut plus décemment fermer les yeux sur ces méthodes douteuses, voire antidémocratiques (appât du gain, fonctionnement opaque, lobbying planétaire, ingérence dans la vie des Etats…). Et la récente sortie du secrétaire général de la FIFA, Jérôme Valcke, n’est pas là pour nous rassurer : « Un moindre niveau de démocratie est parfois préférable pour organiser une Coupe du monde, a-t-il déclaré sans la moindre gêne. Quand on a un homme fort à la tête d’un Etat qui peut décider, c’est plus facile pour nous les organisateurs » [sic].
On a vu l’hiver dernier à Sotchi où ces pratiques peuvent nous mener : la construction au bord de la mer Noire d’un « Disneyland olympique » aussi insensé que prohibitif (40 milliards de dollars, soit 20 fois plus que les JO d’hiver au Canada en 2010 !). Une véritable hérésie sociale, mais aussi environnementale (constructions anarchiques, déforestation, rivières détournées, dépôts illégaux de déchets…), avalisée, précisément, par un « homme fort à la tête d’un Etat qui peut décider » (Vladimir Poutine), avec l’appui des oligarques et, ici aussi, d’importants soupçons de malversations.

Pelé sponsorisé par Coca

La Coupe est pleine, oui, archipleine !
Et derrière le soleil de Bahia, les airs de samba, le roi Pelé sponsorisé par Coca- Cola, les clichés du carnaval de Rio et les images lisses et léchées de la FIFA, la fête du fútbol nous laissera un petit goût amer, au-delà des folles victoires, des fulgurances techniques et des jeux de jambes d’artistes de génie. Celui d’un sport fabuleux désormais détourné de son esprit et de ses lois, soumis aux logiques néolibérales du marché [3] avec son cortège d’injustices et de vices (clubs endettés, stars aux salaires indécents, exploitation de joueurs venus du Sud…).
Un sport-système qui, ainsi engagé, court dangereusement à sa perte.

hugues.dorzee@imagine-magazine.com

[1Interviewé sur RMC Sport le 25 avril 2014.

[2Collectif, La Coupe est pleine ! Les désastres économiques et sociaux des grands événements sportifs, Centre Europe – Tiers monde (Cetim), Genève, 2013.

[3Lire aussi Antoine Dumini, François Ruffin, Comment ils nous ont volé le football, la mondialisation racontée par le ballon, Fakir, 2014.

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