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édito


Par Hugues Dorzée
Rédacteur en chef


Tout autre chose

L’année 2014 s’est achevée sur fond de chaos social : 120 000 manifestants dans la rue, des actions à répétition, une grève nationale… Un petit air d’hiver 60 plane soudain sur la Belgique. Toutes proportions gardées, s’entend : à l’époque la « grève du siècle » avait duré 5 semaines, fait 4 morts et engendré un véritable climat d’insurrection.
Mais 54 ans plus tard, étrangement, les raisons de la colère semblent tout à coup d’une criante actualité. La loi unique tant décriée visait, rappelons-le, à réduire les pensions, réformer l’assurance-maladie, accroître le contrôle des chômeurs, augmenter la fiscalité indirecte, tout en accordant des aides fiscales aux entreprises.
La trêve des confiseurs passée, le gouvernement fédéral va-t-il en- fin entendre les cris de la rue ? Rien n’est moins sûr. le 14 octobre, dans sa déclaration gouvernementale, le premier ministre avait annoncé la couleur : « Nous osons des choix clairs. Nous prenons des mesures responsables. Parce que nous savons précisément où nous voulons aller, et comment y aller. » Et en coulisse, le président de la NV-A, Bart De Wever, et son allié de poids (le Voka, le patronat flamand) mettent la pression maximale pour forcer le gouvernement à garder le cap. Avec un objectif précis en tête : l’indépendance de la Flandre [1]. Ainsi, le regard rivé à sa feuille de route, l’exécutif va droit dans le mur.


Illustration Julie Graux

1. Cet hiver social n’est pas une simple affaire de francophones, gauchistes patentés et réfractaires, accrochés à leurs acquis sociaux et prêts à en découdre avec la droite nationaliste flamande. L’inquiétude et la colère touchent l’ensemble des travailleurs. Du nord au sud, dans le privé comme dans le public, toutes générations confondues. Avec une mobilisation de l’ensemble des forces vives. Les syndicats, bien sûr, mais plus largement la société civile avec, au nord, le mouvement citoyen Hart boven Hard (« le cœur plutôt que la rigueur ») et au sud, la plate-forme Tout Autre Chose, notamment [2].

2. Le gouvernement Michel doit le savoir : la démocratie représentative ne se limite pas à cette petite ritournelle : « A voté ! », entendue tous les quatre ans, et à donner un blanc-seing à une poignée de ministres cooptés. Les citoyens gardent le droit plein et entier d’exercer leur pouvoir, d’assumer collectivement leur destin. Et de remettre en cause, même radicalement, ceux qu’ils ont élus.

3. Qu’il approuve ou pas le principe, la grève est et reste un moyen de pression légal. Est-ce le moyen de contestation le plus efficace à ce jour ? S’agit-il d’un mouvement réellement collectif, volontaire et concerté ? Peu importe : ces actions massives et à répétition sont le signe d’un malaise grandissant, voire d’une crise politique majeure.

4. Cette crise sociale n’est pas liée à un parti spécifique – le gouvernement Di Rupo avait déjà posé les jalons de la rigueur. C’est un modèle de société qui est en cause. Où plutôt l’absence de modèle !

Des mesures injustes et coercitives
« L’économie doit servir l’homme et la société, pas l’inverse », rappelle souvent l’économiste Paul Jorion. Or, le seul horizon que nous offre aujourd’hui le gouvernement (et plus largement l’Europe), c’est l’austérité : la compétitivité à tout crin, un blocage des salaires, moins de services publics, une réduction des allocations sociales, et ainsi de suite. Avec une vision à court terme, purement budgétaire. Ce gouvernement veut prendre des mesures coercitives et injustes qui frappent d’abord et avant tout les citoyens ordinaires (salariés, chômeurs, pensionnés, etc.).
Il évite soigneusement de s’attaquer aux vraies injustices (la spéculation financière, l’évasion fiscale, les ristournes d’impôts accordées aux multinationales… ) et se détourne dramatiquement des enjeux environnementaux et climatiques. Il met enfin cruellement à mal la cohésion sociale et n’offre aucune perspective durable. Pendant ce temps, sur le terrain, les CPAS, les villes et communes, l’associatif, tous crient au secours, voyant déjà, ici et maintenant, les effets désastreux de ces mesures d’austérités chez les plus faibles.
Paradoxalement, cette période sombre est peut être aussi une occasion à saisir. Pour relancer l’action citoyenne. Pour stimuler davantage encore cette vitalité qui traverse notre société de part en part. Economie sociale, panels citoyens, mobilité alternative, production d’énergie, financement participatif… des centaines de petits laboratoires, des bulles de vie, des perspectives concrètes, autant de signes d’espoir qui nous aident à ne pas verser dans la sinistrose et à regarder l’avenir avec un brin d’optimisme. Belle année à tous. Qu’elle soit douce et féconde malgré tout !

hugues.dorzee@imagine-magazine.com

[1Lire l’excellent « Carnet du samedi » de Pierre Bouillon dans Le Soir du 6/12/2014.

[2Imagine Demain le monde figure parmi les signataires de cette large plate-forme regroupant des citoyens issus de tous les horizons. A l’heure de boucler cette édition, le mouvement comptait déjà plus de 5 000 signataires. Infos : www.toutautrechose.be.

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