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édito


Par Hugues Dorzée
Rédacteur en chef


L’Europe des naufragés

Triste Mare nostrum ! Cette belle et grande mer désormais transformée en cimetière de la honte où, jour après jour, la liste des disparus s’allonge tragiquement… Selon un décompte réalisé fin avril par le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, 1 776 migrants auraient péri en tentant de gagner l’Europe en 2015. Plus de 400 morts par mois, c’est environ un toutes les deux heures, si ce sinistre bilan se confirme. En 15 ans, la Méditerranée a ainsi englouti plus de 22 000 candidats à l’exil, embarqués pour la plupart sur des rafiots de fortune, victimes de passeurs véreux et autres négriers des temps modernes.
A chaque naufrage d’envergure, l’Europe s’émeut et s’indigne. Quelques larmes, une minute de silence, et la Realpolitik reprend aussitôt ses droits.
Après la catastrophe du 19 avril qui a fait 800 morts au large de la Sicile, les 28 chefs d’Etat de l’Union européenne ont tenu un sommet « exceptionnel  » sur l’immigration. Un de plus. Qui débouche sur une série de mesures court-termistes et sécuritaires (renforcement de la surveillance, destruction des embarcations, intervention militaire contre les réseaux de passeurs…) et traduit un manque criant de vision et d’ambition.

1. L’immigration ne se gère pas dans la précipitation et l’Europe n’est pas, de loin, la seule concernée. En 2013, 232 millions de migrants vivaient à l’étranger, soit 3 % de la population mondiale. Un chiffre record, selon les Nations unies. Conflits armés, explosion démographique, inégalités de revenus, changement climatique… Les causes de ces flux migratoires sont bien connues. Et rien ne semble indiquer qu’ils vont subitement s’interrompre.

2. De tout temps, des hommes menacés par la peur ou la faim ont tenté de rejoindre un coin de terre synonyme de quiétude. Et chaque exil, qu’il soit subi ou choisi, est toujours un arrachement et un calvaire. Cette soif de liberté, certains la payeront ainsi au prix fort. Au-delà des actions chocs, c’est de mesures structurelles que l’Europe a résolument besoin.

3. Les morts de Méditerranée fuyaient principalement la guerre civile en Syrie, la dictature en Erythrée, la crise irakienne... Sans stabilité dans ces pays, le ballet funèbre n’est pas près de s’achever. Et la communauté internationale, si prompte à intervenir pour détrôner les dictateurs (Saddam Hussein, Kadhafi et consorts) ou éradiquer le mal islamiste, serait bien inspirée d’agir aussi efficacement pour rétablir la paix et venir en aide aux civils une fois la terre brûlée.

4. Demander l’asile est un droit universel et inaliénable. Certes, l’Europe est confrontée depuis quelques années à un afflux de demandes (625 000 en 2014 contre 332 000 en 2012), mais seulement un tiers de celles-ci aboutissent effectivement à une décision positive. On est loin, très loin du mythe de l’« invasion  » cher aux partis nationalistes ou d’extrême droite.

5. Sur ce terrain de l’immigration, enfin, l’Europe des 28 balbutie, tergiverse, se recroqueville derrière ses frontières. Et cinq pays (l’Allemagne, la France, l’Italie, la Suède et la Hongrie) se partagent de fait 70 % des candidats réfugiés. D’où l’idée – louable, mais précipitée – lancée par la Commission d’un « plan de répartition » : chaque Etat membre étant invité à recevoir équitablement un « quota » de ces migrants qui ont franchi la Méditerranée. Mais face aux pressions des élus xénophobes et eurosceptiques, les intérêts nationaux reprennent lamentablement le dessus sur le sens du collectif.

Plus que d’une guerre aveugle contre les seuls réseaux de passeurs – nécessaire, mais contre-productive si elle est mal menée –, l’Europe a besoin d’une politique migratoire forte, assumée et commune. Où chaque Etat prendrait enfin ses responsabilités. Avec des règles uniformisées (asile, droit du travail, regroupement familial…) et un retour aux valeurs d’ouverture défendues par ses fondateurs. Sans cela, la Méditerranée risque bien de rester un cimetière à ciel ouvert. Et l’Europe aura d’autres morts sur la conscience pour longtemps encore.

hugues.dorzee@imagine-magazine.com

Illustration : Julie Graux

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