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édito


Par Hugues Dorzée
Rédacteur en chef


Consom’action

« Consommez plus, vous vivrez moins ! », pouvait-on lire en mai 68 sur les murs de la Sorbonne. Un slogan situationniste qui, quelques décennies plus tard, peut paraître un brin simpliste, mais qui n’a sans doute rien perdu de sa pertinence. Nous consommons trop, c’est un fait. En particulier dans nos pays riches et développés. Une montagne de produits superflus, de piètre qualité, vite jetés, fabriqués à l’autre bout de la planète et dont le coût énergétique, notamment lié au transport, est abyssal.
Un consumérisme effréné qui affecte de façon désastreuse et irréversible notre environnement terrestre. Avec des effets largement démontrés sur l’écosystème (épuisement des ressources naturelles, dérèglements climatiques, pollutions, déclin de la biodiversité) et sur les populations, notamment du Sud (exploitation, pillages, guerres).
Cette consommation, nous dit-on, constitue l’une des clés de la croissance économique. Laquelle contribue à la création de richesses et d’emplois, à l’amélioration de nos systèmes d’éducation et de santé, à l’allongement de l’espérance de vie. On voudrait bien y croire.
Mais force est de constater que les fruits de cette croissance sont aujourd’hui répartis de façon profondément inégalitaire. Que le bien commun et la justice sociale sont loin, très loin parfois, des politiques publiques. Que le fossé entre les riches (toujours plus riches) et les pauvres (toujours plus pauvres) se creuse chaque jour un peu plus. Que cette course folle vers le gigantisme et la surabondance nous mène tout droit dans le mur. Alors, consommer moins ? Pas forcément. Mais consommer mieux, ça oui !
En redonnant du sens à nos besoins, qu’ils soient individuels ou collectifs. En réinterrogeant notre rapport aux biens matériels. En se tournant vers une consommation durable, conviviale, de proximité. Bien sûr, l’homme n’est pas toujours philanthrope. Lorsqu’il consomme, il cherche (aussi) son intérêt immédiat, une forme de reconnaissance sociale (« je possède, donc je suis ») et une part de plaisir, parfois très fugace et conditionné par le matraquage publicitaire et le conformisme, mais du plaisir quand même.
Cependant, comme le montre notre dossier consacré à l’économie dite « du partage », quelque chose de réjouissant est en train de se produire sur la « planète conso ».

Plus informés, plus exigeants
Le consommateur d’aujourd’hui est plus informé, exigeant, critique et proactif. Il interagit, donne son avis, recommande et dénonce. Et grâce à l’essor des nouvelles technologies, il reprend, en partie, le contrôle sur sa consommation.
En développant des pratiques certes anciennes (échange, revente, location, partage de savoirs…), mais boostées grâce au web 2.0. En contournant les circuits traditionnels. En créant de la valeur en commun. Et en se tournant vers une consommation collaborative, de pair à pair, positive et, à certains égards, moins énergivore.
Cette « corévolution » réinterroge de fond en comble nos institutions (Etat, entreprises, syndicats…) et le système capitaliste lui-même (le travail, la propriété privée, le profit…). « Un système [qui] marche sur la tête, comme le rappelle Michel Bauwens, théoricien du peer-to-peer, car nous feignons de croire que les ressources naturelles sont infinies, et nous imposons des barrières artificielles à ce qui est par nature abondant : la créativité et l’intelligence humaines. » [1]
Un nouveau système qui offre aussi de formidables opportunités économiques, sociales et écologiques. Mais qui, hélas, est aussi (déjà) récupéré par le marché, entre effet de mode, marketing et big business. Avec, derrière une image moderne et généreuse, un capitalisme insidieux et débridé sur lequel il serait grand temps de se pencher.

hugues.dorzee@imagine-magazine.com

Illustration : Julie Graux

[1Lire l’article « Capitalisme, peer-to-peer : it’s complicated », sur
magazine. ouishare.net/

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