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édito


Désobéir

Le 10 février, Cédric Herrou, un agriculteur de 37 ans, a été condamné par le tribunal correctionnel de Nice à 3 000 euros d’amende avec sursis pour avoir apporté «  une aide à l’entrée, à la circulation et au séjour d’étrangers en situation irrégulière »
. La justice reproche à cet habitant de la Roya, une zone montagneuse des Alpes-Maritimes située à la frontière francoitalienne, d’avoir véhiculé plus de 200 migrants pour leur permettre de rejoindre le nord de l’Europe.
Une peine finalement clémente – le prévenu encourait 5 ans de prison et 30 000 euros d’amende – qui vient s’ajouter à d’autres condamnations dans la région, mais qui a suscité une énorme vague de soutiens autour du jeune Azuréen. « En aidant les migrants, Cédric Herrou honore la France et défend la République contre ceux qui, au pouvoir, les abîment », a notamment réagi notre confrère Edwy Plenel, cofondateur de Mediapart.
Aujourd’hui, Cédric Herrou est devenu le symbole « du meilleur et de l’honneur de la France » au sein de cette étonnante région de la Roya où, depuis plus d’une année, des dizaines de citoyens se mobilisent, dans l’ombre, en dehors de tout cadre institutionnel, pour venir en aide à ces exilés qui sont tout simplement « en train de crever », comme le dénonce l’un d’eux dans l’excellent récit « Les tontons-passeurs » paru dans la revue XXI [1].
Un peu partout en Europe, des collectifs se créent, à l’échelle locale ou via le web, pour héberger et soutenir les migrants. Certains agissent dans le cadre de la loi, d’autres pas.
Parce qu’il y a une urgence humanitaire, là, sous leurs yeux et qu’elle est insupportable.
Parce que face à la « violence légitime » de l’Etat, comme la nommait le sociologue Max Weber, ils n’écoutent que leur conscience et n’ont d’autres recours que d’agir.

Inique et inhospitalier
Parce que sans eux, tout simplement, ces hommes, ces femmes et ces enfants seraient condamnés aux turpitudes de la clandestinité, à la survie et à l’errance.
Certes, on ne construit pas une société seulement avec des mains tendues et des bons sentiments. L’immigration, on le sait, est une question politique complexe qui requiert, de la part de nos dirigeants, tous niveaux de pouvoir confondus, une vision, un esprit large, du coeur et du courage. Mais, aujourd’hui, l’espace public est à ce point asphyxié par une parole politique soi-disant « décomplexée » (qui, en réalité, cache un discours horriblement clivant et xénophobe : « eux » contre « nous » ; ces étrangers responsables de tous nos maux, etc.) que ces résistants de la Roya font figure à la fois d’exemple et d’espoir. Loin des grandes envolées idéologiques d’intellectuels de salon ou de bobos endimanchés, ils agissent concrètement, en hébergeant chez eux des clandestins et en prenant des risques réels. Ils posent un acte à la fois personnel, responsable, désintéressé et de résistance collective, qui s’avère par ailleurs non violent, transparent et ultime, comme l’ont très bien décrit José Bové et Gilles Luneau dans leur livre Pour la désobéissance civique (La Découverte, 2004).
Ils mettent enfin nos élus face à une question fondamentale : est-il acceptable, en 2017, qu’un Etat aussi démocratique et prospère soit à ce point inique et inhospitalier ?
Le 12 mars 1930, en Inde, Gandhi a entrepris une « marche du sel » de 386 km pour dénoncer l’oppression du colonisateur britannique.
Le 1er décembre 1955, à Montgomery, en Alabama, une Afro-Américaine nommée Rosa Parks a refusé de céder sa place à un passager blanc pour s’opposer aux lois ségrégationnistes.
Le 30 avril 1977, à Buenos Aires, en Argentine, les Mères de la place de Mai ont défié la dictature militaire pour connaître les dessous de cette guerre sale.
Dans ces trois cas aussi distincts qu’emblématiques, la désobéissance civile de citoyens épris de justice s’est soldée par un énorme progrès social et politique.
Pour évoluer et aller de l’avant, une société a farouchement besoin de réfractaires qui n’écoutent que leur cœur et leur conscience, porteurs d’une juste et noble cause. C’est le cas des généreux tontons-passeurs venus en aide aux migrants de la Roya, symboles en effet « du meilleur et de l’honneur de la France », qui se retrouvent aujourd’hui injustement condamnés pour avoir tout simplement porté assistance à des centaines de personnes en détresse et honteusement abandonnées par nos autorités.

hugues.dorzee@imagine-magazine.com

[1XXI, février-mars 2017, p. 88-99.

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