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GEO-STRATÉGO
La chronique d’Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD-11.11.11.

La nouvelle
Route de la Soie

Organisé en mai 2017 dans une relative indifférence médiatique occidentale, le premier sommet de la nouvelle Route de la Soie a officialisé le projet initié par la Chine pour redessiner l’ordre international du 21e siècle. S’il tient toutes ses promesses, celui-ci pourrait refonder le système multilatéral mis en péril par la politique isolationniste des Etats-Unis du président Trump.


Julie Graux

D’une ampleur sans précédent historique, le projet de la nouvelle Route de la Soie prévoit des investissements d’un montant record de 1 000 milliards de dollars – soit huit fois le volume financier du plan Marshall. Il couvre 68 pays qui représentent près des deux tiers de la population mondiale et un tiers du PIB mondial. Connue sous l’acronyme anglais d’OBOR (pour One Belt, One Road), l’initiative a été qualifiée de « projet du siècle » par le président chinois Xi Jinping. Elle vise à construire une ceinture économique terrestre, reliant la Chine à l’Europe via l’Asie centrale, et une route maritime, reliant l’Asie du Sud-Est, le Moyen-Orient et l’Afrique [1].

Le rêve chinois
Pour la première fois de l’histoire du système westphalien, adopté au 17e siècle en Europe afin d’instaurer un système de relations internationales fondé sur l’équilibre des puissances, un pays non occidental est à l’initiative d’une refondation de la structure de l’ordre international. Le « rêve chinois » énoncé par Xi Jinping consiste à faire de la Chine la puissance dominante du monde à l’horizon 2049, au moment du centenaire de l’arrivée au pouvoir de Mao. A l’instar du plan Marshall, le projet OBOR poursuit des objectifs non seulement économiques, mais aussi géostratégiques et culturels. D’un point de vue économique, la nouvelle Route de la Soie vise, d’une part, à réduire les coûts de transport du commerce international, via la construction d’autoroutes, de chemins de fer, de ponts, de barrages, de tunnels, de télécommunications et de ports. D’autre part, elle vise à permettre à la Chine d’exporter ses capacités productives excédentaires, en liant les financements octroyés pour les investissements dans les infrastructures des pays concernés à la signature de contrats avec des entreprises chinoises, dont les opportunités d’investissements domestiques se réduisent en Chine. En outre, la Chine cherche à renforcer l’internationalisation de sa devise, le renminbi, dans le but d’être reconnue à terme comme monnaie de réserve internationale – condition sine qua non pour faire de la Chine une véritable puissance économique mondiale. Par ailleurs, l’initiative OBOR vise à sécuriser l’approvisionnement énergétique de la Chine, dont la demande a été multipliée par cinq depuis 1980, et à diversifier les sources d’énergie, afin de réduire la dépendance envers le charbon qui provoque de graves problèmes de pollution dans les villes. Enfin, le développement des infrastructures dans les pays traversés par la Route de la Soie devrait dynamiser leurs économies et accroître leur demande de produits chinois. D’un point de vue géostratégique, la Chine poursuit deux objectifs : devenir la puissance dominante en Asie, puis plus largement dans le monde en concurrençant l’hégémonie stratégique des Etats- Unis, et assurer la sécurité de son environnement extérieur, afin d’éviter que l’instabilité régionale freine son processus d’émergence. Elle entend asseoir son influence, développer et intégrer les économies de ses voisins et de ses partenaires commerciaux, afin d’enrayer la compétition militaire et prévenir les conflits. D’un point de vue culturel, enfin, cette initiative OBOR se fonde sur des idées confucéennes et pacifiques avec une nouvelle approche des relations internationales basée sur la coopération mutuellement bénéfique et la non-ingérence dans les affaires intérieures. La Route de la Soie renvoie à une époque antérieure aux Grandes Découvertes européennes de la fin du 15e siècle, lorsque l’Empire du Milieu était la première économie mondiale, dans un monde où l’exploitation coloniale européenne n’avait pas encore débuté et où les Etats-Unis n’existaient pas encore. Le nouvel ordre mondial que la Chine souhaite instaurer repose ainsi sur des valeurs culturelles propres appelées à renforcer son soft power et à mettre fin à l’hégémonie culturelle occidentale.

Un projet ambitieux, mais risqué
La nouvelle Route de la Soie comporte de nombreuses opportunités pour le développement régional et international. Les investissements massifs dans les infrastructures économiques sont susceptibles de dynamiser les économies régionales et les échanges internationaux [2]. Ils pourraient également pallier le manque d’investissements productifs dont souffre l’économie mondiale. S’il se concrétise, le projet OBOR pourrait faire de l’économie eurasienne le premier marché économique mondial et supplanter l’actuel système financier centré sur le dollar. La perspective de gains mutuels pour les pays de la région est par ailleurs susceptible de contribuer à résoudre les conflits territoriaux qui perdurent depuis des décennies. Toutefois, le projet comporte également de nombreux risques et de sérieux défis. Un premier risque est de nature financière, aussi bien pour la rentabilité des investissements chinois que pour la soutenabilité de la dette des pays bénéficiaires. Le financement des investissements repose principalement sur des prêts concessionnels octroyés par des banques d’Etat chinoises, comme la China Exim Bank et la China Development Bank qui ont déjà octroyé plus de 200 milliards de dollars de prêts, ainsi que par les nouvelles institutions financières créées à l’initiative de la Chine – le Fonds de la Route de la Soie (fondée en 2014), la Nouvelle Banque de Développement (fondée en 2015 par les BRICS) et la Banque asiatique pour la reconstruction et le développement (fondée en 2015 par la Chine et 56 autres pays, rejoints par une vingtaine d’autres depuis lors). Les projets sont majoritairement mis en oeuvre par des entreprises d’Etat chinoises, qui ont l’avantage de pouvoir conclure des contrats dont la rentabilité est hypothétique, mais qui ont un intérêt stratégique pour le régime chinois. Or nombre de projets d’infrastructures sont risqués et pourraient se révéler peu rentables, avec le risque d’accentuer les créances douteuses qui s’accumulent déjà de manière inquiétante dans les comptes des banques chinoises. Parallèlement, l’endettement des pays emprunteurs pourrait se révéler à terme insoutenable et déboucher sur des défauts de paiement, condamnant ces pays à céder des actifs aux créanciers chinois.
Un second risque est d’ordre stratégique. La nouvelle Route de la Soie traverse des régions instables ou en conflit – comme le Cachemire ou le Moyen-Orient. Non seulement la mise en œuvre des projets est complexe dans des zones aussi risquées, mais une approche insuffisamment concertée pourrait en outre exacerber les tensions avec les puissances régionales voisines – comme le Japon, l’Inde ou la Russie –, voire mener à une confrontation avec les Etats-Unis, concurrencés dans une zone d’influence traditionnelle. L’Inde, irritée par le projet de corridor économique entre la Chine et le Pakistan, a ainsi accusé le projet de n’être qu’une entreprise coloniale menaçant de surendettement les pays de la région . [3]. Si la Chine se limite à poursuivre ses propres intérêts économiques et stratégiques, plutôt que chercher à refonder le système multilatéral dans l’intérêt mutuel de toutes les parties, le risque est grand que le projet OBOR exacerbe l’instabilité régionale et internationale [4].

Les clés du succès
La nouvelle Route de la Soie va immanquablement avoir une influence majeure sur l’ordre international du 21e siècle. La manière dont les risques économiques et stratégiques du projet seront gérés déterminera cependant s’il prendra la forme d’un « plan Marshall eurasien », ou s’il se révélera être au contraire une nouvelle version de l’« excroissance impériale » théorisée par Paul Kennedy [5]. C’est pourquoi il est crucial que le projet OBOR respecte des standards élevés et s’inscrive dans une approche multilatérale.
Cela implique d’une part de garantir le respect des principes de transparence, de responsabilité financière et de soutenabilité de la dette, ainsi que des normes sociales, environnementales et de droits humains reconnues internationalement [6]. Cela implique d’autre part d’inscrire le projet dans un cadre multilatéral, plutôt qu’une simple initiative bilatérale chinoise. Dans ce but, une architecture institutionnelle claire devrait être définie, afin d’intégrer toutes les parties prenantes dans la mise en œuvre du projet et de l’inscrire dans un cadre de coopération internationale visant à atteindre des Objectifs de développement durable des Nations Unies [7].
A une époque où les Etats-Unis du président Trump se retirent du système multilatéral qu’ils ont dirigé pendant des décennies, l’Union européenne devrait s’impliquer de manière plus proactive dans le projet OBOR, afin d’éviter qu’il n’exacerbe le dumping et adopte au contraire les normes internationales les plus élevées, dans le cadre d’un nouveau système multilatéral centré sur l’Eurasie.

[1S. Djankov and S. Miner, « China’s Belt and Road Initiative. Motives, scope, and challenges », Peterson Institute for International Economics, PIIE Briefing 16-2, March 2016.

[2B. Milanovic, « The West is mired in ‘soft’ development. China is trying the ‘hard’ stuff », The Guardian, 17 May 2017.

[3Bagchi, « India slams China’s One Belt One Road initiative, says it violates sovereignty », TNN, 14 May 2017.

[4B. Chellaney, « China’s Imperial Overreach », Project Syndicate, 24 May 2017.

[5P. Kennedy, The Rise and Fall of the Great Powers : Economic Change and Military Conflict from 1500 to 2000, Vintage Books, 1987.

[6S. Richardson, « China : One Belt, One Road, Lots of Obligations », EurasiaNet, 12 May 2017.

[7P. Wolff, « Is China’s Silk Road Initiative at a dead end ? », Euractiv, 17 May 2017.

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