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édito


La démocratie désherbée

Les actionnaires de la Monsanto Company peuvent se frotter les mains : la licence du glyphosate, l’ingrédient actif du Roundup, son herbicide vedette commercialisé depuis 1974, a donc été prolongée pour cinq ans en Europe. Et la multinationale américaine, dont la valeur marchande est désormais estimée à 66 milliards de dollars, peut se jeter, belle mariée que voici, dans les bras de son futur repreneur, le géant allemand de l’industrie chimique Bayer. Cinq ans de rabiot pour continuer à déverser dans nos villes et nos campagnes ce puissant désherbant, symbole d’une agrochimie folle et destructrice qui depuis près de quarante ans empoisonne nos agriculteurs, détruit nos écosystèmes et menace notre santé.
Ainsi en a décidé l’Union européenne fin novembre dernier : dix-huit Etats membres ont approuvé la proposition déposée sur la table par la Commission européenne, et parmi eux l’Allemagne qui, après s’être abstenue, a soudain fait volte-face, obtenant ainsi à la surprise générale la majorité qualifiée. Un étrange revirement politique de la part d’Angela Merkel, empêtrée depuis dans des négociations gouvernementales et veillant jalousement aux intérêts de son pays qui ne sont évidemment pas ceux de Bayer AG, c’est bien connu.

Un coup de force politique

Au final, cette décision est doublement insensée. D’une part, elle nuit gravement à l’intérêt général, de l’autre elle s’apparente à un violent coup de force politique et affaiblit un peu plus encore une Europe déjà si peu démocratique.
« Ce règlement viole à la fois le droit à la santé, le droit à l’environnement et le principe de précaution », alerte le juriste et professeur à l’UCL Olivier De Schutter.
En effet, le glyphosate est l’herbicide le plus utilisé dans le monde. On en répand plus 720 000 tonnes chaque année.
Partout, tout le temps. Pour désherber les jardins privés, entretenir les routes et les voies ferrées, « griller » les cultures avant de semer, pulvériser les gigantesques monocultures de soja, de maïs ou de coton en Argentine, au Brésil et aux Etats-Unis.
C’est un produit chimique « total » et « systémique », capable de détruire en un seul passage les herbes indésirables, coriaces et invasives (liserons, chardons, repousses de céréales…), et d’agir en profondeur et dans la durée, des feuilles aux racines.
Radical, peu coûteux, facile d’utilisation, le glyphosate est devenu au fil du temps, « le » produit phytosanitaire soi-disant incontournable pour nos agriculteurs.
Mais ces dernières années, plusieurs études ont aussi démontré ses effets néfastes sur la santé humaine, les sols, l’eau et la biodiversité. Avec, en 2015, cette conclusion du Centre international de recherche sur le cancer, qui dépend de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), classifiant le glyphosate comme « cancérogène probable pour l’homme ».
Une inquiétante réalité que le géant américain a pourtant tenté de minimiser, voire de nier, en tentant d’influencer de manière systématique les experts « indépendants » des agences européennes, comme l’ont révélé plusieurs enquêtes de nos confrères du Monde.
Mais cela n’a guère ému les gouvernants qui ont donc choisi de prolonger de cinq ans sa commercialisation, malgré une défiance de vaste ampleur.
En juillet dernier, la plateforme Stop au glyphosate a déposé une pétition légale de 1,3 million de signatures dans le cadre des initiatives citoyennes européennes pour interdire le désherbant, mais aussi réformer la procédure d’approbation des pesticides et réduire leur utilisation sur notre continent.
Fin octobre, le Parlement européen a voté une résolution, hélas non contraignante, allant dans le même sens. Et fin novembre, lors du vote final, neuf Etats-membres, dont la France, l’Italie et la Belgique, se sont ouvertement opposés à une prolongation de ladite licence.
La morale de cette lamentable histoire ? Primo, on assiste à un terrible déni de démocratie autour d’un dossier de santé publique pourtant de premier plan, mais la bataille notamment juridique n’est pas terminée.
Secundo, derrière le glyphosate se pose un autre enjeu de taille : comment réussir une agriculture durable et rentable sans recourir à ce désherbant bon marché et efficace qui intoxique ceux qui l’utilisent, martyrise leurs cultures et contamine l’alimentation.
Nombre d’alternatives éprouvées existent, bien évidemment. Mais devant le manque de courage de nos dirigeants européens conjugué à la redoutable puissance des lobbies de l’agroindustrie, tous les acteurs de la transition agricole vont devoir faire preuve de ténacité et d’imagination pour parvenir à les imposer. —

hugues.dorzee@imagine-magazine.com

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