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Prendre le temps


Grand entretien

David Van Reybrouck :
« Il faut d’urgence se rappeler l’humanisme
et l’universalisme »

Fred Debrock

Penseur inclassable, David Van Reybrouck fait l’éloge de la modération et du juste milieu, dans une époque marquée par les crispations identitaires. Il plaide pour un rafraîchissement radical de la démocratie. Et revendique la nécessité, pour tous, d’une paix intérieure retrouvée. « Notre monde souffre d’un manque de silence », accuse-t-il. Dans ses bagages : une œuvre hantée par la violence, mais aussi nourrie de fraternité.

En cette fin de matinée, le ciel bruxellois hésite entre pluies torrentielles et éclaircies fugaces. A l’abri des caprices du temps, David Van Reybrouck a fixé rendez-vous dans un café-boulangerie de Schaerbeek, un lieu douillet et boisé. La conversation s’engage sans façon. L’écrivain se montre affable, simple. Fraternel, serait-on tenté d’écrire. Les mots virevoltent, à l’image d’une pensée en mouvement. L’entretien se prolonge une heure plus tard non loin de là, dans l’appartement de l’auteur, autour d’un puissant thé noir de Chine.
Cet échange privilégié survient au milieu d’un agenda chargé. Le matin même, David a répondu aux questions de son traducteur, en vue de la sortie prochaine aux Etats-Unis de son essai Contre les élections, qui sera préfacé par Kofi Annan, l’ancien secrétaire général de l’Onu. Il revient d’un long séjour en Indonésie, un pays qui sera le sujet de son prochain livre. L’Indonésie : ancienne colonie néerlandaise, premier Etat du tiers-monde à avoir gagné son indépendance. On devine qu’une fois encore, il sera question d’un déchaînement de violence, de joie, d’espoir, et d’une méditation sur la place de l’homme dans le monde.

Le dérèglement climatique, les vagues migratoires, le terrorisme islamiste bouleversent les anciens repères de l’Europe. Les statistiques sur l’automutilation et le suicide chez les adolescents sont alarmantes. Nous vivons des temps tragiques. Et on a l’impression que, depuis l’histoire tourmentée du Congo jusqu’à vos réflexions récentes sur la crise de la démocratie, en passant par Zinc, toute votre œuvre est baignée par une conscience du tragique.
Vous êtes le premier à en faire le constat et je pense que c’est très juste. Le tragique survient toujours quand on se trouve en présence de deux éléments qui vont mal ensemble. On ne veut pas tuer son père, mais on le tue quand même : Œdipe. On ne veut pas coucher avec sa mère, mais on couche quand même avec elle : Œdipe encore. Oui, je crois que nous vivons des temps extrêmement durs, violents, inquiétants. En même temps, ce sont aussi des temps d’innovation, de générosité, de compassion. Quand un enfant chinois naît, on souhaite aux parents que celui-ci ne vive pas des temps intéressants. Parce que les temps intéressants, c’est toujours horrible. Malheureusement, nous les vivons aujourd’hui. On me demande tout le temps si je suis optimiste ou pessimiste, je ne sais trop que répondre. Je suis assez négatif, à vrai dire. Pas instinctivement : au contraire, de nature, je suis plutôt positif. Mais par rapport au présent, je me fais des soucis majeurs.

Quelle influence cela a-t-il sur les idées que vous portez en public ?
J’ai essayé la radicalité, par le passé. J’ai trouvé ça trop facile. Aujourd’hui, je suis radical dans certains de mes idéaux, mais j’estime aussi qu’il y a plusieurs façons de lutter, ou d’agir. Pour être plus précis, je pense que la lutte n’est pas la seule forme d’action. Il y a quelque chose dans l’esprit occidental qui pense qu’œuvrer pour un monde plus juste, plus soutenable, ça implique une mentalité de combat. La métaphore militaire infiltre notre vocabulaire, surtout depuis Karl Marx, qui propose une analyse incroyable, mais qui amène un modèle très conflictuel.

N’est-ce pas la raison pour laquelle votre pensée suscite de l’intérêt, mais aussi une certaine réticence dans les milieux syndicaux ? Certains vous reprochent de faire l’impasse sur le nécessaire rapport de forces, parfois violent, qu’implique toute transformation sociale.
Vous parlez du nécessaire rapport de forces... Jusqu’où doit aller celui-ci ? Récemment encore, j’entendais qu’une proposition invitant des jeunes syndicalistes à suivre des formations communes avec leurs collègues des organisations patronales, avait été rejetée. C’est ridicule ! Plus tard, ils devront quand même négocier ensemble. Cela me fait penser à des boxeurs que l’on dresse l’un contre l’autre avant que le match ne commence. Pourtant, j’ai de l’admiration pour le combat syndical. Je reconnais que tout ce que j’ai réussi dans ma vie, c’est le fruit de luttes multiples, sociales, économiques, politiques, linguistiques aussi – j’ai pu étudier dans ma langue maternelle, le néerlandais, ce qui aurait été impossible il y a un siècle. Bien menée, l’action militante laisse espérer des résultats assez rapides. L’action diplomatique a l’inconvénient d’être plus lente, mais je me demande si ses résultats ne sont pas mieux ancrés, mieux soutenus par les différentes parties. Cela dit, je ne nie pas l’importance de la lutte, tant qu’elle se fait de façon non violente. Et encore, je suis pacifiste, mais je ne suis pas contre tout type de violence. Le débarquement en Normandie était une violence légitime. Un pacifiste, ce n’est pas quelqu’un qui est opposé à toute forme de violence, c’est une personne qui éprouve une profonde aversion pour la violence et qui l’utilise en dernier recours. Nelson Mandela a dit : c’est l’ennemi qui détermine quand nous allons prendre les armes. Aujourd’hui, on le perçoit comme un grand pacifiste. C’est pourtant lui qui a fondé le MK, la branche armée de l’ANC, en 1961. C’est lui qui a choisi de militariser un mouvement citoyen, parce que l’apartheid était devenu une forme de violence physique, et que la violence à son encontre paraissait dès lors justifiée. Le dalaï- lama a pris une autre décision. Bien que la violence chinoise au Tibet soit réelle, il a refusé de militariser les Tibétains.

C’est l’éternelle question de la fin et des moyens. Pour votre part, vous plaidez précisément pour de nouveaux moyens, pour une nouvelle méthode politique. Pourquoi ?
Notre démocratie est une mise en scène du combat. Notre parlement a pris la forme d’un théâtre grec. Si la politique est parfois un drame, un théâtre, c’est aussi parce qu’elle (...)

=> Télécharger l’intégralité de ce grand entretien de 6 pages en pdf ici

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