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édito


Obeir
sans conteste

Pourquoi sommes-nous à ce point obéissants ? Cinquante ans après Mai 68, il nous semblait utile de poser la question. Non pas en ressassant le passé, en commémorant béatement cette vaste révolte ou en comptabilisant ses bienfaits ou ses échecs, mais en s’interrogeant sur ici et maintenant : pourquoi, en 2018, dans nos pays nantis et très largement préservés des violences du monde, sommes-nous aussi étrangement soumis ? D’où vient cette incroyable docilité collective alors que nous sommes bel et bien « en situation de guerre », comme le dénonce le sociologue Bruno Latour dans ce numéro. Une guerre totale et mondialisée face à des ennemis déclarés de l’homme et de la Terre – climatosceptiques, oligarques en cols blancs, adeptes des paradis fiscaux, prêcheurs de la croissance infinie, populistes avertis et autres agents de la haine – qui nous conduisent droit dans le mur.

Tout d’abord, l’obéissance a été l’un des fondements de notre humanité, souligne le philosophe Frédéric Gros dans notre dossier. En démocratie, « obéir, cela signifie se soumettre à des règles communes, montrer que nous sommes des êtres civilisés. »

Ensuite, la peur nous habite. Une peur souvent mauvaise conseillère et paralysante. Une peur qui peut aisément se comprendre  : partir en guerre contre les désordres du monde et ses injustices, c’est accepter de sortir des rangs, de dépasser ses propres intérêts, d’affronter l’inconnu, de risquer de perdre ses acquis et de s’exposer à d’éventuelles sanctions. C’est aussi la peur d’un futur incertain et de ce grand effondrement possible, comme le rappelle Pablo Servigne dans son éclairante chronique « comment parler du pire ? ».

Enfin, si nous obéissons, c’est aussi parce que nous nous sentons impuissants face à cet ennemi dispersé çà et là, qui semble tellement fort, organisé et imprenable. Pour lui, c’est le profit avant tout, la fin justifie les moyens et the sky is no limit.
Ce mélange d’humanité, de peur et d’impuissance nous pousse, consciemment ou non, à nous ranger du côté de la soumission.

Ludiques ou intrépides

Ainsi, comme des enfants à qui on a appris à se conformer depuis le plus jeune âge, comme de bons petits soldats toujours prêts à marcher au pas ou comme des robots programmés pour s’exécuter, nous semblons massivement prêts à fermer les yeux sur ce catalogue de calamités qui grossit pourtant à vue d’oeil : explosion des inégalités, destruction systématique de la planète, délitement de l’idéal démocratique, exil forcé de millions de migrants…

Agir, oui, mais comment ? A l’échelle locale ou planétaire ? En privilégiant l’action directe et immédiate ou la réflexion ? En se rangeant du côté de la solution ou de la dénonciation ? C’est tout le « dilemme écologiste contemporain », comme le résume François Brabant dans sa chronique Positions (p.89) : « Résister à l’emballement de la mondialisation par l’immobilité et le non-agir  ? Ou aiguiser ses couteaux et organiser la lutte de libération qu’appelle cet impérialisme d’un genre nouveau ? »

A travers ce numéro placé sous le signe de la désobéissance, Imagine a souhaité questionner cette belle idée philosophique : quand faut-il se mettre hors la loi ?

Car si l’histoire ne manque pas de figures illustres – des suffragettes à Gandhi, d’Antigone à Rosa Parks, de W.T. Thoreau aux Mères de Mai – les désobéissants du 21e siècle réinventent de nouvelles formes de luttes tantôt ludiques et joyeuses, tantôt intrépides et radicales, qui sonnent comme autant d’espoirs à suivre de près. Car si l’on en croit l’écrivain André Gide, « le monde ne sera sauvé, s’il peut l’être, que par des insoumis ».

hugues.dorzee@imagine-magazine.com

Dessin : Julie Graux

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