Edito

Vivre en contradiction

« J’essaie de ne pas vivre en contradiction avec les idées que je ne défends pas », s’amusait à dire le génial humoriste Pierre Desproges. Dans son Fonds de tiroir en apparence absurde, on devine un fond de vérité sur nous, les humains : qui peut se targuer en effet de vivre en parfaite harmonie ? Qui est capable d’aligner, avec la logique du métronome, ses paroles et ses actes ? Qui n’a jamais été pris en flagrant délit d’incohérence ? Personne ! Nous avons tous nos petites ou grandes contradictions. Et c’est sans doute très bien ainsi. C’est ce qui fait le mystère et le charme de l’humanité, sa face imprévisible, imparfaite et fragile. Ni complètement vertueuse ni définitivement condamnable.

En matière de consommation, c’est très clair : nous agissons chacun selon un bric-à-brac d’habitudes, de conformisme, de valeurs et de croyances, de bonne ou de mauvaise conscience. Plaçant le curseur quelque part entre satisfaire un besoin personnel et strictement égoïste et l’action menée au nom du bien commun, et ajustant entre ces deux positions une palette de comportements plus ou moins cohérents.

Ainsi, on pourra tour à tour soutenir avec cœur son petit épicier du coin, dévaliser une grande surface anonyme et multiplier les achats en ligne. En passant de l’un à l’autre, tiraillé entre nos contraintes, nos limites et nos aspirations profondes de temps, de prix, de qualité, de service, de plaisir…

On pourra marcher avec détermination pour le climat, adopter un maximum de petits gestes éco-responsables, se réjouir des effets de contagion dans son entourage, mais continuer à prendre sa voiture pour un « oui » ou pour un « non », ne pas se priver de voyages en avion, préférer des vacances à l’isolation pourtant nécessaire de la maison, etc.

L’Homo economicus aime le confort et y renonce difficilement. Son cerveau est malléable et manipulable à l’envi (et le rouleau compresseur capitaliste ne se prive pas de l’exploiter sans vergogne). Le changement l’indispose, le bouscule et l’effraie. Et au final, il n’est jamais à l’abri d’une contradiction.

Dans cette histoire de consommation, l’arrivée en Belgique d’Alibaba, le géant chinois de l’e-commerce, est une fascinante et affolante métaphore de notre époque. On lira dans notre dossier en page 6 combien ce prétendu conte de mille et une nuits pourrait bien se transformer en cauchemar économique, écologique et social. Tant ce modèle est un condensé de tous les vices du marché dominé par quelques multinationales : achats à distance sans intermédiaire, produits fabriqués en Asie selon des normes sociales et environnementales très dicutables, risque de contrefaçon, transport intensif, pollution par avion et en camion, robotisation tue-l’emploi, accaparement de terres agricoles, etc.

L’arroseur arrosé
Mais l’économie de plateforme c’est l’avenir, nous annonce-t- on. Sinistres rétrogrades, empêcheurs de progrès, passez votre chemin. Et tout le monde – les consommateurs, la classe politique, les entreprises… – de suivre d’un seul homme le bon génie Alibaba et ses concurrents, Amazon et consorts.

Emmenant sur le coup, un fameux cortège d’incohérences. Le consommateur ? Il fait son marché derrière l’écran, commande d’un seul clic un pantalon made in Bangladesh ou des baskets fabriquées à Taïwan, sans trop savoir comment cet e-commerce fonctionne, l’impact réel de son empreinte carbone, ses vices et ses failles sociales. C’est pratique, rapide, il ne doit plus se déplacer. On lui livre à domicile. S’il est là, tant mieux, sinon le livreur et sa camionnette s’en iront bredouilles polluer un peu plus le quartier et déposer son petit paquet au point-relais le plus proche.

La classe politique ? Les voix dissonantes sont rares. Face à l’austérité, le chômage de masse, le ralentissement des investissements et la dette publique, l’arrivée d’une multinationale, à Liège, qui crie « jobs, jobs, jobs » à quelques mois des élections, c’est à la fois un piège et du pain béni.

Mais ce sont ces mêmes élus qui préconisent de taxer le transport aérien et qui, demain, se lamenteront sur les délocalisations, le dumping social, les pertes d’emploi, la catastrophe écologique… Vous avez dit cohérence ? Les entreprises ? Même topo. Après avoir colonisé les banlieues, urbanisé les campagnes, tué le commerce de proximité, la grande distribution s’inquiète désormais de la concurrence déloyale et destructrice que constitue commerce en ligne. Là encore, c’est l’arroseur tout à coup arrosé.

Au final, c’est à chacun ses contradictions, petites ou grandes, lourdes ou non de conséquences. Avec ces éternels dilemmes : fermer les yeux ou assumer ses choix, fuir ou changer, renoncer ou lutter. Et accepter de facto que ce manque de suite dans nos idées débouche sur une fracassante défaite personnelle et collective. Ou pas.

Hugues Dorzée

Dessin : Julie Graux