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édito


S’inventer un avenir - édito

La gestion du monde est trop souvent marquée par des choix négatifs, mortifères même. Pourtant, les connaissances scientifiques et technologiques sont telles aujourd’hui qu’il suffirait de peu pour faire basculer le monde, comme dans un vaste jeu de dominos, vers une société n’abusant plus, quasi systématiquement, de l’homme et de la Terre. Permettre à nos enfants de s’inventer un avenir, c’est faire des choix qui consistent à les aimer, eux et notre planète.

En matière d’énergie par exemple, nous pourrions préférer les renouvelables (aujourd’hui performantes et sans danger) à la filière nucléaire (polluante et pourvoyeuse de la bombe). Pour assurer notre mobilité, nous pourrions privilégier la convivialité des modes de déplacement doux au capharnaüm automobile. Dans les relations internationales, nous pourrions favoriser la coopération plutôt que la compétition pour les ressources...

A la croisée des chemins

« L’humanité disparaîtra, bon débarras ! », lance Yves Paccalet, qui fut pendant quinze ans le bras droit et la plume du commandant Cousteau [1]. Volontairement provocateur, le philosophe et naturaliste, observateur profondément sensible au recul généralisé de la vie sur notre planète, s’explique : « J’en ai marre que l’on ne fasse rien pour cette Terre et l’Homme. Chacun gouverne avec pour horizon quelques mois à peine... et le désir du pouvoir et du profit. L’humanité, je l’aime. Mais qui aime bien châtie bien, c’est connu ! Nous avons la chance d’être une espèce intelligente et sociable, mais nous ne sommes pas dignes de nos capacités. »

Il est frappant de constater à quel point, ces derniers temps, les cris d’alarme se multiplient, encore et encore, parmi les explorateurs, les scientifiques et les écologistes de terrain. Un exemple récent parmi tant d’autres est celui du marcheur des pôles, Alain Hubert, fin mai, lors de la présentation à la presse du projet de station de recherche belge en Antarctique : « C’est notre dernière chance de sauver le climat de la planète. Notre mission c’est de faire comprendre la réalité des changements climatiques et, par ce biais, de convaincre la société d’agir maintenant. »

Plus que ce qui est dit (l’agronome René Dumont, visionnaire, tenait ce discours il y a 25 ans déjà), c’est la manière de le dire qui paraît nouvelle aujourd’hui : comme si cela allait de soi ! Si nous ne modifions pas radicalement et très rapidement nos comportements de prédation de la planète, l’éventualité d’un « accident majeur » qui pourrait arriver à l’humanité dans les décennies à venir, semble à présent faire consensus parmi les auteurs sensibilisés aux réalités de l’écologie.

Dans un livre récent intitulé La fin du progrès [2], Ronald Wright, archéologue, historien et essayiste, analyse les trajectoires des civilisations sumérienne, romaine, maya et de l’île de Pâques. Son objectif : mettre au jour les failles qui ont conduit à leur disparition. Et ce sont à chaque fois la surconsommation d’une minorité au mépris du plus grand nombre et le pillage intensif des ressources naturelles entraînant des dégâts irréversibles à l’environnement. Le parallèle avec notre monde actuel est évidemment troublant. Ronald Wright attire notre attention sur une nuance de taille par rapport à ces civilisations anciennes : cette fois, la mondialisation étend la prédation à l’ensemble de la planète. Ce qui ne s’est jamais produit auparavant.

Les derniers passages de ce livre postulent que notre civilisation, à la croisée des chemins, dispose pourtant des moyens de faire face à la situation : « Nous possédons les outils et les moyens nécessaires pour partager les ressources, nettoyer la pollution (...), contrôler les naissances, fixer à l’économie des limites qui soient alignées sur les limites naturelles. Si nous ne faisons pas cela dès maintenant, tandis que nous sommes prospères, nous ne serons jamais capables de le faire quand les temps seront devenus difficiles. Notre destin s’échappera de nos mains. Et ce nouveau siècle ne vivra pas très vieux avant d’entrer dans une ère de chaos et d’effondrement qui éclipsera tous les âges des ténèbres du passé. C’est maintenant notre dernière chance d’assurer l’avenir. »

L’arrivée de la « Chindia »

Alors que les destructions semblent être plus graves que jamais, dans le même temps, les signes s’accumulent qui montrent que des évolutions positives très rapides sont possibles. Des millions d’individus, des milliers d’associations, d’entreprises, adoptent chaque jour des gestes et des comportements favorables à la sauvegarde de notre milieu de vie. Des comportements engendrant des micromouvements sociétaux qui, mis bout à bout, sont indicateurs de changements profonds et durables. Un exemple parmi tant d’autres : en Suisse, quelque 100.000 personnes participent aujourd’hui au système de partage de voitures (carsharing), démontrant ainsi que « l’autosolisme » n’est pas une fatalité. Autre exemple d’avancée helvétique : le lac de Genève, qui est la plus importante surface d’eau douce d’Europe, est aujourd’hui épuré à plus de 80%.

A une tout autre échelle, l’industrie solaire chinoise, qui fournit déjà de l’eau chaude à 35 millions d’immeubles, pourrait devenir l’un des champions mondiaux des énergies alternatives [3]. En 2005, en dehors des grandes infrastructures hydro-électriques, la Chine a investi 6 milliards de dollars dans les énergies renouvelables, ce qui est le chiffre le plus important au monde.

Le développement de la « Chindia » (contraction de China et d’India), qui constituera demain le poids lourd environnemental mondial, peut évidemment être vu comme la pire menace pour l’avenir de la planète. Ou, en regardant les choses sous un tout autre angle, comme un espoir d’évolution positive rapide. En effet, sauf si l’on plonge à pieds joints dans la sombre perspective d’une guerre mondiale pour les ressources, notamment énergétiques, il faut bien constater que le modèle américain est en train de se mettre hors jeu de lui-même, caractérisé qu’il est par son absence flagrante de perspectives. Rappelons qu’un Chinois a, en moyenne, une empreinte écologique de 1,6 hectare et un Indien de 0,8 hectare ; celle de l’Américain moyen atteint 9,7 ha, en augmentation de 21% entre 1992 et 2002.

Dans ce contexte géopolitique mondial, où le respect de l’environnement sera une donnée majeure, les poids lourds du Sud n’ont pas d’autre choix que d’inventer une autre voie de développement. Notamment en favorisant l’accès - à des prix abordables - aux nouvelles technologies. Ce que leur industrie est capable de faire aujourd’hui.

Des choix évidents

« Il existe un autre monde, mais il est dans celui-ci », disait Paul Eluard. C’est ce que démontre magnifiquement Greenpeace, dans un récent rapport sur la révolution énergétique en Belgique. « La sortie du nucléaire... est une réalité déjà inscrite dans les faits », constate tout simplement l’organisation environnementale. En effet, « depuis l’entrée en vigueur de la loi sur la sortie du nucléaire, des investissements importants ont été consentis (ou sont en cours) dans des centrales au rendement élevé et dans les renouvelables ». Et Greenpeace de faire les comptes, centrale par centrale, démontrant qu’il est parfaitement possible de fermer les trois plus vieux réacteurs nucléaires belges dès 2010, soit cinq ans plus tôt que prévu, tant les investissements dans les nouvelles centrales, plus écologiques, sont importants [4].

« La Belgique peut à la fois sortir du nucléaire et réduire ses émissions de CO2 de manière drastique », explique Jean-François Fauconnier, responsable de la campagne « Climat » de Greenpeace. « Il ne nous faut pas choisir entre la peste nucléaire et le choléra climatique, mais entre un système énergétique qui n’a rien de durable, et une énergie propre et sûre, accessible à tous [5]. »

Les sociétés sont à l’image de ce que nous voulons vraiment, consciemment ou inconsciemment. Nous pouvons bien sûr continuer à boucher l’avenir de nos enfants. Mais si nous voulons les respecter, leur permettre de s’inventer un avenir, les choix qui consistent à les aimer, eux et notre planète, nous paraissent souvent évidents.

André Ruwet

[1Tel est le titre de son dernier ouvrage, Arthaud, 2006.

[2Naïve, 2006.

[3L’état de la planète 2006, Worldwatch Institute et L’Etat de la planète éditions, 231 p.

[4Ces nouvelles centrales (turbines gaz-vapeur, de cogénération au gaz, fonctionnant à la biomasse ou encore éoliennes) vont produire 14.435 GWh dès 2010, ce qui peut remplacer les 13.705 GWh produits par les trois centrales nucléaires à fermer.

[5Rapport disponible sur Greenpeace.be ou au 02.274.02.00.

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