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édito


Pollution électromagnétique

Ondes de choc - édito

Malgré les mises en garde de nombreux scientifiques, le monde politique fait l’autruche sur l’épineux dossier de la pollution électromagnétique. Le chemin vers un « REACH des ondes » risque d’être encore long...

Depuis juin, nous sommes plus de deux milliards d’Homo sapiens à nous balader sur Terre avec un « G » en poche. Pour que ce « miracle » ait pu se réaliser en 12 ans à peine, les antennes GSM ont forcément dû pousser comme des champignons. Résultat, avec les réseaux WiFi, WiMax et les téléphones DECT en sus, nous naviguons depuis très peu de temps dans un brouillard électromagnétique de plus en plus dense. Et la situation ne va pas s’arranger avec l’UMTS, la téléphonie mobile de troisième génération, déjà opérationnelle à certains endroits. Si aujourd’hui 6.000 sites accueillent 8.000 stations relais sur le sol belge, ils devraient être 9.000 - soit 50% de plus ! - pour assurer la couverture UMTS du pays fin 2009.

Déjà, d’Ostende à Arlon, les comités de quartier s’organisent, les pétitions fleurissent et des recours sont introduits. Mais sauf pour un motif paysager qui crève les yeux, les antennes passent. Pourquoi ? Parce que la seule autre raison de s’y opposer est d’invoquer l’argument sanitaire. Or la norme fédérale en matière d’émissions électromagnétiques - 20,6 volts par mètre (V/m) - est considérée comme suffisamment sévère par le ministre de la Santé pour rendre l’argument automatiquement caduc [1].

Pourtant, les experts indépendants du Conseil fédéral de santé et d’hygiène (CSH), dont l’avis n’est que consultatif, ont préconisé à deux reprises une norme de 3 V/m : c’est à leurs yeux la valeur maximale qui s’impose pour protéger notre santé. Le « tort » du CSH, sans doute, est d’avoir écrit noir sur blanc, dès octobre 2000, qu’il n’était « toutefois pas certain que les technologies actuelles ou futures (par exemple ASTRID, UMTS...) répondront à cette norme [2]. » Or, début 2001, l’Etat allait s’engager contractuellement vis-à-vis des opérateurs. Rik Daems, alors ministre VLD des Télécoms, leur vendit les fameuses licences UMTS pour 450 millions d’euros (18 milliards de francs belges). Mais juste avant la vente, en décembre 2000, la certitude de pouvoir déployer un réseau fonctionnel avait été garantie par la ministre de la Santé de l’époque, Magda Alvoet (Agalev), en fixant une norme sept fois moins sévère que celle préconisée par le CSH. Une norme que son successeur Rudy Demotte (PS) n’a jamais remise en cause.

Alzheimer à 35 ans ?

Que les 20,6 V/m belges [3] soient inférieurs aux normes de l’ICNIRP, la Commission internationale de protection contre les rayonnements non ionisants (41 V/m pour le GSM et 61 V/m pour l’UMTS), ne change rien. Les normes de l’ICNIRP sont décriées par des cohortes de scientifiques parce qu’elles ne nous protègent que de la « cuisson », pas des effets non thermiques des champs électromagnétiques. Or ces effets - nombreux - peuvent s’observer à des valeurs très faibles, bien en dessous des seuils préconisés par l’ICNIRP... ou la Belgique.

De nombreuses études ont notamment montré que le rayonnement des GSM peut provoquer des ruptures d’ADN dans nos cellules. Ou rendre la barrière sang-cerveau plus perméable, celle-ci laissant alors passer toxines, métaux lourds, bactéries et autres virus susceptibles de semer la pagaille dans nos hémisphères. « Les jeunes et le portable : Alzheimer à 35 ans ? », s’interroge dès lors la journaliste Annie Lobé, qui enquête depuis cinq ans sur la téléphonie mobile [4]. Catastrophisme démago ? Pas dit... On ne dispose aujourd’hui d’aucune certitude scientifique quant aux conséquences réelles et à long terme de tous ces effets biologiques sur la santé humaine. Et c’est bien ça qui est angoissant.

Les risques de tumeurs cérébrales ? Idem. On manque de recul. Il faut 10, 15 voire 20 ans, d’après les experts, avant que ces tumeurs éventuelles n’apparaissent. Dès lors, la vaste étude Interphone, réalisée dans 13 pays et dont les conclusions sont attendues dans les prochains mois, ne nous apprendra sans doute pas grand-chose. Il faudra attendre 2015.

Sur le terrain, les médecins constatent par contre chez de nombreux riverains d’antennes relais une constellation de symptômes ressemblant très fort au « syndrome des micro-ondes », un mal décrit lors de la Guerre froide chez le personnel de l’ambassade étasunienne à Moscou, irradié durant 20 ans, à son insu, par les Russes. On sait par ailleurs depuis 2005 que les couples de cigognes nichant à proximité d’antennes relais (2,4 V/m en moyenne) se reproduisent nettement moins bien et se disputent beaucoup plus souvent que les autres. La thèse psychosomatique, chère aux industriels, prend donc du plomb dans l’aile, même s’il ne fait aucun doute qu’elle est parfois la clé des troubles de certains riverains.

Responsabilités : Scientifiques 1 - Politiques 0

Bien sûr, beaucoup d’études, tant sur les effets des GSM que sur ceux des antennes, sont contradictoires. Mais elles devraient nous inciter à la prudence : on sait en effet depuis peu que les recherches financées par les opérateurs trouvent beaucoup moins de résultats « dérangeants » que les études indépendantes. Ce qui jette un fameux voile de suspicion sur les conclusions rassurantes de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), basées sur l’ensemble des recherches de ces 15 dernières années.

Dans ce contexte plus ambivalent qu’incertain, de nombreux scientifiques ont pris leurs responsabilités. L’Appel de Fribourg, lancé fin 2002 en Allemagne, a été signé par plus de 3.000 médecins européens inquiets de l’impact des antennes relais sur la santé de leurs patients. En 2005, l’Appel d’Helsinki réclamait aux eurodéputés des normes d’émission beaucoup plus strictes, puis l’Appel de Bamberg a renouvelé celui de Fribourg. En septembre 2006, la Résolution de Benevento a une fois de plus tiré l’alarme. Résultat ? Un assourdissant silence du monde politique, qui se retranche frileusement derrière une OMS pourtant de plus en plus contestée (lire l’article « Trafic d’influence à l’OMS ? » de notre dossier).

Or que feraient des pouvoirs publics réellement responsables ? Deux choses. Primo, prendre de réelles mesures de précaution (renforcer les normes d’émission et les distances minimales entre antennes et logements). Secundo, financer la recherche publique indépendante. Si quelques Etats se sont engagés sur la première voie - l’Italie (6 V/m), la Suisse (4 V/m), le Luxembourg (3 V/m), etc. -, le volet recherche est délégué à l’OMS. Or le Projet international d’étude des champs électromagnétiques - trois personnes qui coordonnent la recherche mondiale depuis Genève - est à l’agonie... Sauf déblocage rapide de fonds, le projet fermera ses portes début 2007. S’agissant de l’étude d’une technologie contestée, touchant directement un tiers de l’humanité, n’est-ce pas étonnant ? A moins, peut-être, que les Etats aient intérêt à faire l’autruche ?

Tous à la caisse

Ce qui est sûr, c’est que depuis 2002, plus un seul assureur n’accepte de couvrir les opérateurs et les fabricants de portables en responsabilité civile pour les risques liés aux rayonnements électromagnétiques. Si l’on se trouve demain face à des problèmes sanitaires d’envergure, opérateurs et fabricants seront donc responsables. Sauf... s’ils invoquent le « risque de développement », prévient Corinne Lepage, ex-ministre française de l’Environnement et juriste spécialisée en la matière.

Cette notion, introduite dans la réglementation européenne pour stimuler l’innovation, rend un industriel « irresponsable » s’il arrive à prouver que, lorsqu’il a mis son produit sur le marché, l’état des connaissances scientifiques ne permettait pas de déceler l’existence d’un problème.

A la lumière de cet éclairage juridique, influencer voire fausser la recherche - comme l’a fait en son temps l’industrie du tabac - apparaît soudain comme une stratégie tout à fait conséquente du point de vue de l’industrie. Le Mobile Manufacturers Forum (MMF), lobby des fabricants de portables, n’a-t-il pas avant tout été créé « dans le but de financer conjointement des projets de recherche » en matière de santé ? [5]

Reste une question : si le flou scientifique est gage d’irresponsabilité juridique pour l’industrie, qui sera responsable en cas de pépin ? « Personne, répond Corinne Lepage. Donc tout le monde. C’est-à-dire l’Etat, qui a donné les autorisations. Pas monsieur X ou madame Y qui les a signées, mais l’Etat, autrement dit le contribuable [6]. » Voilà pourquoi nous risquons tous de passer à la caisse, au propre comme au figuré, si la société civile ne se mobilise pas rapidement sur cette problématique.

David Leloup

[1Sauf si une ordonnance de police administrative rabaisse la norme (3 V/m à Visé) ou impose une distance minimum entre les antennes et les habitations (300 mètres à Aubange). Mais ces ordonnances restent exceptionnelles.

[3Pour le GSM, mais 30,7 V/m pour l’UMTS, le WiFi et le WiMax.

[4SantéPublique éditions, 2006. La journaliste est actuellement poursuivie en diffamation par l’opérateur français SFR pour avoir écrit que « les gens meurent sous les antennes ». Jugement le 21 novembre.

[5MMFai.org.

[6« Terre à Terre », France Culture, 22 avril 2006. Emission écoutable ici.

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