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édito


10 ans pour sauver le climat ? - édito

« Dans dix ans, il sera trop tard », lance Al Gore. Est-ce possible ? Il nous resterait donc si peu de temps pour sauver le climat de la Terre ? Et si c’était là l’exceptionnelle opportunité d’un nouveau siècle des Lumières pour l’Europe ? Elle qui est énergétiquement dépendante et qui, depuis 50 ans, se cherche un grand projet d’avenir ?

L’opportunité d’un nouveau siècle des Lumières

Pour marquer ses dix ans, Imagine demain le monde a choisi de réaliser un numéro spécial. Et d’approfondir un seul sujet, celui qui nous paraît dominer tous les autres aujourd’hui, par son importance à la fois locale et planétaire : l’indispensable mobilisation face à la crise climatique.

Le « niveau critique » à ne pas dépasser

En une génération à peine, notre manière de percevoir le monde a basculé. Débarquant sur la lune, en 1969, l’homme a découvert toute la fragilité et toute la finitude de sa maison, la Terre, isolée dans l’immensité interplanétaire. Nous avons pu voir à quel point la couche d’atmosphère qui entoure notre planète est mince. Or c’est cette atmosphère qui nous protège à la fois du froid glacial intersidéral, ainsi que des rayons ultraviolets mortels en provenance du soleil. C’est cette mince couche de 30 km d’épaisseur à peine, fonctionnant en symbiose avec tout le système climatique terrestre (la végétation, les océans, les glaces, les courants marins...), qui permet à la vie d’exister sur notre planète.

La crise climatique qui nous arrive concerne notre mode de vie dans son ensemble, et plus particulièrement le secteur de l’énergie, clé de voûte de notre société industrielle. Mais comment le ciel en est-il arrivé à nous tomber sur la tête ?

Depuis qu’il est chasseur-cueilleur, l’homme fait partie intégrante de la nature. Et jusqu’au milieu du siècle dernier, les sociétés agricoles avaient gardé un lien fort avec le vivant. « Avec le capitalisme, constate Bernard Maris, professeur d’économie, sont apparus un rapport linéaire au temps et un accroissement de la productivité, grâce à la technique [1]. » En un siècle, entre 1900 et 2000, nous avons envoyé dans l’atmosphère des gaz à effet de serre en quantités telles que leur concentration est aujourd’hui plus importante qu’elle ne l’a jamais été depuis 650.000 ans. Or nous savons que la température, à la surface de la Terre, suit fidèlement la courbe de concentration des gaz à effet de serre. En vertu de ces données, les climatologues du GIEC [2] prévoient que la température moyenne à la surface de notre planète devrait progressivement grimper selon une fourchette allant d’1,4 à 5,8 degrés d’ici 2100. Ce qui est beaucoup trop, si l’on veut éviter une vraie catastrophe climatique. Il faut donc réagir. Et vite !

« Les changements climatiques d’aujourd’hui sont causés par le stock de CO2 accumulé au cours des cent dernières années dans l’atmosphère, précise Jean-Pascal van Ypersele, climatologue à l’UCL. Le cycle du carbone est un problème de baignoire qui se remplit et qui se vide. Dans ce système, c’est la quantité totale de CO2 dans l’atmosphère qui influence la température et pas les seules émissions. Mais il est clair que si, dans les dix ans qui viennent, on laisse le robinet ouvert, il deviendra difficile de ne pas dépasser le niveau critique au delà duquel la baignoire déborde. »

La question essentielle tourne donc autour de ce niveau critique de concentration de CO2 à ne pas dépasser si on ne veut pas provoquer une élévation de température qui se situerait autour de 2 à 3°C par rapport à la période préindustrielle. « Si nous dépassons ce chiffre, précise Jean-Pascal van Ypersele, les glaces du Groenland ne vont pas s’arrêter de fondre et, vu l’inertie du système climatique, la porte sera ouverte aux changements climatiques pour des centaines d’années [3]. »

On sait que, chaque année, en brûlant les énergies fossiles et en déboisant, nous envoyons quelque 7 gigatonnes de carbone dans l’atmosphère. Sur cette quantité, 3 gigatonnes sont absorbées par divers « puits », essentiellement la végétation et les océans. Sachant cela et connaissant les concentrations de gaz déjà présentes dans l’atmosphère, est-il déjà trop tard pour sauver le climat ? « Avec les techniques qui existent aujourd’hui et qui ne sont pas mises en œuvre, si on mobilise les énergies mentales et les crédits de recherche, on peut y arriver », répond Jean-Pascal van Ypersele, qui veut vraiment y croire.

On sait aussi, depuis le rapport remis par Nicholas Stern, le 30 octobre dernier, au gouvernement britannique, et qui chiffre le coût du réchauffement climatique à 5.500 milliards d’euros en l’absence de mesures réglementaires d’ici dix ans, que cela reviendra plus cher à l’économie mondiale de ne rien faire que de se mobiliser sérieusement.

Politique belge : cela bouge dans les sous-bois

La montée de l’effet de serre nous montre - et c’est sans doute, pour beaucoup, une découverte - à quel point nos sociétés dépendent totalement du bon fonctionnement des écosystèmes terrestres. En rejetant des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, sans se soucier du lendemain, nous semblons avoir complètement oublié à quel point la nature nous rend quotidiennement des « services impayables ». Jamais, dans l’histoire de l’humanité, nous n’avons eu à affronter une menace globale aussi importante que la montée de l’effet de serre. L’agriculture et donc l’alimentation, la santé, la biodiversité et donc notre capital naturel, l’implantation des populations sur la planète, la mobilité, le développement économique, les relations Nord-Sud, la lutte contre la pauvreté... toutes les grandes questions sociétales sont liées, d’une manière ou d’une autre, à la façon dont nous arriverons à relever à ce défi.

Il aura fallu plus de vingt ans pour faire accepter aux classes dirigeantes de la planète que la crise de l’effet de serre est là et que, si nous ne réagissons pas avec la plus ferme détermination, elle va nous submerger. Depuis l’automne dernier, nous avons le sentiment que la compréhension de ce phénomène a favorablement évolué. Cela grâce à une conjonction d’éléments petits et grands, parmi lesquels, pêlemêle  : cinq années de températures records dont quatre depuis l’an 2000, la sortie du film d’Al Gore Une vérité qui dérange, l’entrée de Nicolas Hulot avec des exigences écologiques fortes dans la campagne présidentielle française, la défaite électorale de Georges Bush liée notamment à l’ouragan Katrina, la conférence sur le climat de Nairobi, les coups de fi èvre répétés sur les marchés pétroliers, le Proche- Orient à feu et à sang, les prises de position inquiétantes adoptées par Poutine...

En Belgique, on a le sentiment que le monde politique s’éveille, lui aussi, aux grandes questions de l’environnement. Pas de révolutions, certes, mais des indications çà et là. Ainsi, ce programme quasi vert adopté par le cdH en vue de la prochaine campagne législative (la volonté de prolongation du nucléaire exceptée, qui témoigne malheureusement à quel point le lobby nucléocrate est encore puissant dans la maison Milquet). Même le libéral Didier Reynders a eu quelques accents verts pour parler fi scalité environnementale et apprécier les vélos publics récemment mis en circulation à Bruxelles. Quand à Jean-Michel Javaux (Ecolo), il a carrément lancé la campagne des législatives 2007 sur le terrain environnemental, lutte contre la montée de l’effet de serre en tête !

L’Europe : vers une nouvelle Renaissance ?

Pour Nicolas Hulot, les populations, de plus en plus conscientes de ces enjeux, seraient aujourd’hui prêtes à se mobiliser... mais elles éprouveraient un sentiment d’impuissance face à l’ampleur de la tâche, et ne sauraient par où commencer. « La politique est l’art de rendre possible ce qui est nécessaire », lance van Ypersele, citant Montaigne. Il faudrait donc que les politiques, qui sur ce sujet vital sont à la traîne par rapport à leurs responsabilités, mettent rapidement des outils entre les mains des populations. Une grande écologisation de la société est attendue pour les mois et les années à venir. Qu’on le veuille ou non, nous devons réduire notre production de CO2 par quatre d’ici 2050. Et ce malgré une augmentation de 50% de la population mondiale, ainsi qu’une envie légitime, pour les trois quarts de l’humanité, de participer au festin. Un incroyable défi !

Parce qu’elle est dépourvue de grandes réserves d’énergies fossiles et dépendante de pays imprévisibles ou instables, l’Union européenne a - dans ce qui est devenu « le » secteur planétaire clé - un rôle moteur historique à jouer. Frileuse et se cherchant un grand dessein, l’Europe regorge pourtant d’atouts (créativité, tissu industriel, moyens financiers...) lui permettant de se lancer dans un vaste « projet négaWatts », alliant sobriété énergétique et investissements à grande échelle dans toutes les énergies renouvelables. L’économiste français Jean-Paul Fitoussi propose de créer, à l’image de la CECA en 1951 [4], une Communauté européenne de l’environnement, de l’énergie et de la recherche (C3ER).

L’imagination est cette faculté qu’a l’être humain de concevoir et d’inventer. Associant l’optimisme et la créativité, c’est elle qui nous permet d’avancer, de construire. Imaginer l’avenir passe aujourd’hui par l’instauration d’un fonctionnement énergétique libéré du nucléaire et du CO2. Dans un contexte planétaire plombé par les Etats-Unis englués dans des guerres sordides pour quelques décennies d’énergies fossiles, ce défi du solaire sous toutes ses formes [5] pourrait conduire le Vieux Continent vers un nouveau siècle des Lumières. A nous de le relever !

André Ruwet

[1Le Soir, 5 décembre 2006.

[2Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.

[3Lire notre dossier page 9.

[4Communauté européenne du charbon et de l’acier, qui concrétisa le projet européen au lendemain de la guerre 40-45.

[5Le flux solaire (duquel proviennent le vent, la biomasse, l’eau, le solaire thermique et photovoltaïque) est de 7 à 8 000 fois plus grand que la quantité totale d’énergie primaire utilisée dans le monde.

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