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édito


Urgence planétaire

Loin du week-end à Rome - édito

Dans une société où « vous vivez comme vous voulez », où « tout devient possible », comme le proclament deux slogans de supermarchés, pourquoi renoncerait-on à prendre l’avion pour aller, par exemple, passer un week-end à Rome ou à Barcelone ?

Enfin ! Il aura fallu le temps d’une génération, mais la crise écologique est aujourd’hui reconnue. La science ne ment pas dans ce domaine et les preuves sont là, irréfutables. Montée de l’effet de serre, disparition des espèces, pollution des eaux, déforestation : la plupart des indicateurs de « l’indice planète vivante » suivent une courbe descendante. Le temps est venu de passer à l’action et de se préoccuper de la santé de notre maison, la Terre.

Il ne faut pas se faire d’illusions : la réaction organisée à l’échelle planétaire ne se fera pas en un tournemain. Les mille et une réponses que nous allons devoir apporter à la crise écologique transformeront en profondeur nos façons de produire, de consommer... et donc de vivre. Elles toucheront aux fondements même des relations sociales et des rapports de force qui constituent aujourd’hui les bases de nos sociétés. Et, bien au-delà, aux relations intimes que nous entretenons avec nous-mêmes, avec nos peurs et nos manques... mais aussi avec les vraies richesses de la vie.

Etat d’urgence planétaire

La publication des conclusions du rapport des experts du climat mandatés par l’ONU (GIEC), le 2 février dernier, a provoqué un véritable électrochoc. Rappelons que ce rapport précise que « la plupart des augmentations de températures sont très probablement dues à la croissance des émissions de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Et que les températures devraient augmenter de 1,8 à 4° C au cours de ce siècle par rapport à l’an 2000 ». Ce sont là des chiffres moyens, compris dans une fourchette plus large qui se situe entre 1,1 et 6,4° C. Ce rapport 2007 révèle aussi que les précédentes prévisions, faites en 2001, se révèlent à présent trop optimistes [1].

Signe des temps : un énorme titre, « La révolution ou le désastre », barrait la une du journal Le Soir du 3 février. Sous le titre « Etat d’urgence planétaire », Béatrice Delvaux, rédactrice en chef, écrivait : « Après le déni et l’immobilisme, le temps est à l’action. A la mobilisation générale. La route sera longue et la tâche sera rude. Pour chacun d’entre nous. Transformer le poids des habitudes et engager des politiques soutenables nécessiteront des sacrifices des pays riches. (...) Personne ne peut éluder ses responsabilités. »

En quatrième page de couverture du supplément Victoire, encarté dans le même journal, une pleine page de pub vantant les mérites d’une grosse cylindrée allemande. Ce genre de contradiction est relativement banale dans les médias aujourd’hui. Elle risque de devenir insupportable à l’avenir.

Une mobilisation citoyenne nouvelle

En effet, depuis quelques mois on voit se multiplier les initiatives associatives et citoyennes qui ont pour objectif de faire face à la crise écologique. Un « Pacte écologique belge » est ainsi en préparation dans le monde associatif. Piloté par Inter-Environnement Wallonie et la Fondation Nicolas Hulot Belgique, ce pacte rassemble sept associations : Les Amis de la Terre, Greenpeace, Natagora, L’Apere, Espace Environnement, Groupe One et Inter-Environnement Bruxelles. Appelant les citoyens à se mobiliser et les politiques à s’engager, ces associations ont bien sûr pour objectif de peser sur les engagements que prendront les partis en vue de la formation du prochain gouvernement.

Autre mobilisation, plus vaste encore celle-là, et lancée à l’initiative de Greenpeace : la Coalition Climat [2], qui rassemble une cinquantaine de membres représentant ensemble quelque trois millions de citoyens. Dans cette liste on trouve des piliers de notre société, comme les trois grands syndicats, des mouvements de jeunesse, la Ligue des familles, ou des associations profondément ancrée dans le tissu social flamand, comme Pax Christi Vlaanderen. Ceux qui participèrent aux manifs historiques contre l’installation des missiles nucléaires de l’Otan en Belgique, dans les années 80, se souviendront de l’impressionnante capacité de mobilisation de ces mouvements...

Portée sur les fonts baptismaux le 16 février, cette coalition estime qu’elle se trouve dans une position idéale pour mobiliser l’opinion publique. « C’est uniquement en travaillant ensemble à grande échelle que nous enregistrerons des résultats concrets », explique Tom Cornu, le coordinateur. La première phase de la campagne consistera « à montrer le bon exemple en mettant en œuvre des mesures de gestion interne pour réduire les émissions de gaz à effet de serre des différentes organisations et sensibiliser les membres aux changements climatiques et à l’urgence de passer à l’action [3] ». Des initiatives semblables mobilisent également des millions de personnes en Angleterre, aux Pays-Bas, en Suisse et en Espagne.

Autre exemple de mobilisation, quasi spontanée celle-là : le Collectif « Avion Rouge ». Inspiré par deux scientifiques, Pierre Ozer (docteur en sciences) et Dominique Perrin (docteur en environnement), ce collectif demande, via le lancement d’une pétition, un étiquetage clair du mode de transport des marchandises qui proviennent d’autres continents. Un avion rouge, par exemple, sur tout ce qui a été transporté par avion et un bateau bleu sur ce qui a pris le chemin de la mer. « Le seul transport aérien d’un kilo d’agneau de Nouvelle-Zélande émet 15 kg de CO2, soit l’équivalent de 5,6 litres de pétrole », expliquent les deux scientifiques. Voilà qui est nouveau car, jusqu’ici, ce type de profession avait plutôt tendance à rester en retrait [4].

Cette mobilisation associative et citoyenne, nouvelle et absolument nécessaire, notamment pour faire pression sur le monde politique, sera-t-elle suffisamment forte pour redresser le cap ?

Vivre libre et comblé

« Pourquoi le système est-il si obstinément incapable de bouger ? », interroge Hervé Kempf dans un livre brûlot intitulé Comment les riches détruisent la planète [5]. « Parce que le cadre dominant d’explication du monde est aujourd’hui celui de la représentation économique des choses. Le monde connaît une prospérité apparente marquée par la croissance des PIB (produit intérieur brut) et du commerce international. Mais cette croissance ne paie pas le coût de la dégradation de l’environnement. L’opinion mondiale et les décideurs sont dans la même situation qu’un chef d’entreprise dont l’expert-comptable oublierait de compter l’amortissement. Ils croient que l’entreprise va bien alors qu’elle court à la faillite. (...) Formées en économie, en ingéniérie, en politique, les élites dirigeantes sont souvent ignorantes en sciences et quasi toujours dépourvues de la moindre notion d’écologie. Et le réflexe habituel d’un individu qui manque de connaissances est de négliger voire de mépriser les questions qui relèvent d’une culture qui lui est étrangère. »

Hervé Kempf lance encore : « Si rien ne bouge, alors que nous entrons dans une crise écologique d’une gravité historique, c’est parce que les puissants de ce monde le veulent. Le constat est brutal mais on doit partir de là, sans quoi les diagnostics exacts des Lester Brown, Nicolas Hulot, Jean-Marie Pelt, Hubert Reeves et on en passe, qui se concluent invariablement par un appel à “l’humanité”, ne sont que de l’eau tiède sentimentale. Candides camarades, il y a des méchants hommes sur terre. Si l’on veut être écologiste, il faut arrêter d’être benêt. Le social reste l’impensé de l’écologie. Le social, c’est-à-dire les rapports de pouvoir et de richesses au sein des sociétés. Mais l’écologie est symétriquement l’impensée de la gauche. (...) Il faut sortir de cet hiatus. Comprendre que crise écologique et crise sociale sont les deux facettes d’un même désastre. Et que ce désastre est mis en œuvre par un système de pouvoir qui n’a plus pour fin que le maintien des privilèges des classes dirigeantes. »

Sans rêver de « grand soir », il ne peut pas y avoir sur la planète 1% de riches qui dilapident et 99% de gens qui se serrent la ceinture. Ce refus des inégalités flagrantes implique une transformation radicale des rapports sociaux. Et, dans nos démocraties marchandes, cela s’opère par des choix politiques et de consommation éclairés.

Le mouvement social, des altermondialistes aux syndicats en passant par les multiples associations (de femmes, culturelles, environnementales...), ont la capacité de se mobiliser pour reprendre notre sort en main et de poser plus radicalement la question de l’équité. En cessant notamment d’élire des gouvernements qui font retentir les sirènes de la croissance, qui ne sont qu’illusions qui nous entraînent au naufrage. Qui peut en effet soutenir qu’il faut encore de la croissance matérielle dans une société de gaspillage comme la nôtre ? Alors que d’autres secteurs - l’éducation et la formation, l’aide sociale, l’accueil de la petite enfance, la culture, la qualité de l’eau et de l’air, les énergies renouvelables, la sécurité publique, le partage de l’emploi et des revenus, les transports en commun, les pistes cyclables... et le temps libre pour vivre - ont grandement besoin de se développer.

A l’instar de sages comme Pierre Rabhi, cet homme de la terre préconisant « la sobriété heureuse » [6], il est manifeste que l’avenir sera fait de renoncements. Il s’agit donc de remettre une large part de notre mode de vie en question. Contrairement à ce que la société de consommation s’ingénie à nous faire croire, l’accumulation de richesses ne rend pas heureux. Elle ne fait pas partie du cycle de la vie. L’être humain qui accapare et qui prélève des biens de manière excessive vit dans la peur ou dans l’abus. Comprendre l’écologie dans ce qu’elle a de plus fondamental, c’est évidemment faire sien le cycle de la vie, de la naissance à la mort, avec les transformations constantes que cela implique.

S’inscrire harmonieusement dans ce cycle, en (se ré)jouissant des saisons, des fruits de la terre, des générations et des différents âges de la vie, permet éventuellement de vivre à la fois libre et comblé. Vaste programme... Loin du week-end à Rome.

André Ruwet

[1Deux autres rapports du GIEC sont attendus dans les mois à venir. Le prochain sera publié à Bruxelles, en avril, et il sera consacré à la vulnérabilité et à l’adaptation des pays face au réchauffement climatique.

[3Pour affronter la crise du climat, la Belgique s’est engagée, dans le cadre du Protocole de Kyoto, à réduire sa production de gaz à effet de serre de 7,5% d’ici 2012, ceci par rapport au niveau de 1990. Les mesures prises jusqu’à présent par notre pays indiquent que la voie suivie par les décideurs consiste essentiellement à racheter des droits de polluer à l’étranger. Très peu d’économies se font en Belgique. Pour tenter de réduire les conséquences graves du réchauffement, il faudrait limiter la montée des températures à 2° C au maximum. Pour y arriver, les pays industrialisés devront réduire leur production de gaz à effet de serre de 30% d’ici 2020 et de 80% d’ici 2050.

[5Seuil, 2007 (lire également notre compte-rendu en page 51 de ce numéro).

[6Lire notre rencontre pages 38 à 40 de ce numéro.

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