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édito


Wallonie-Bruxelles

Bâtir une Région dont on se sent partie - édito

Et si la meilleure manière d’affronter le « divorce » Flamands-Wallons était de changer de point de vue ? En faisant de cette contrainte - moins d’argent pour les francophones - une opportunité. L’occasion de prendre ses distances avec le productivisme et le consumérisme qui gâchent nos vies et saccagent la planète.

Cela fait des années que la Flandre répète qu’elle en a marre de la Wallonie et qu’elle veut quitter la « maison Belgique ». Après avoir été repoussée, écartée, contournée pour de multiples raisons, bonnes ou mauvaises (« le temps de constater que le Vlaams Belang se maintient, élection après élection, à la tête du hit parade politique en Flandre », diront certains ; « le temps d’avoir vidé l’Etat belge de sa substance au profit de la Flandre », soutiendront d’autres), cette demande de rupture totale ou partielle trône aujourd’hui sur la table des négociations politiques. Au point qu’elle évacue les autres questions de société, pourtant plus essentielles, comme la reconversion économique, le vieillissement, le chômage, la rénovation urbaine ou la crise de l’environnement.

Un « chacun chez soi » qui ne dit pas son nom

« Je pense que francophones et Flamands doivent chercher à conclure un New Deal qui devrait porter sur la responsabilité des Régions dans un certain nombre de domaines : les leviers socio-économiques, le marché du travail, l’emploi, les conventions collectives, la fiscalité des entreprises, la politique des revenus... », énumère Eric Van Rompuy dans un entretien à La Libre Belgique [1], en précisant la main sur le coeur que « l’indépendance de la Flandre, ce n’est pas l’objectif politique du CD&V », son parti. Même si son partenaire le plus direct, dans le cartel qu’il a formé avec la N-VA, est clairement séparatiste militant.

Face à ce jeu trouble, qui depuis des décennies tient lieu de discours à une frange grandissante du monde politique flamand, il faut repartir des faits : à l’issue des élections fédérales du 10 juin, une majorité s’est dégagée, en Flandre, pour pousser les partis politiques à négocier, avec les francophones, une sorte de « chacun chez soi » qui ne dit pas son nom.

Même s’il fait consensus (de façade ?), le « nous ne sommes demandeurs de rien » exprimé en réponse par les partis francophones a évidemment ses limites. Dans un couple, quand l’un des partenaires dénigre et délaisse chaque fois qu’il le peut le domicile conjugal, l’autre a beau vouloir le retenir, il arrive un moment où les modalités de la séparation - ou en tout cas de la définition d’un nouveau mode de vie commune (du genre « chacun son appart... mais dans une même maison ») - devient le sujet central de discussion.

Même si une extrême droite existe bel et bien dans notre pays, la Belgique n’est pas l’ex-Yougoslavie ! Dans la capitale de l’Europe, personne n’aura évidemment l’idée folle de faire le siège de Bruxelles, et d’envahir la place de Brouckère en char d’assaut. Ni de jouer au sniper chaussée de Waterloo, en direction de Rhode-Saint-Genèse, pour se disputer les communes à majorité francophone de la périphérie.

Le tour des atouts

Quand on se sépare, chacun des partenaires doit imaginer un nouveau projet de vie, de manière autonome... ou avec un nouveau partenaire (le Luxembourg, proposent certains, en pensant bien évidemment aux banques). Plus sérieusement, avec 10 à 15% de revenus en moins, si la Flandre lâche les francophones, ainsi que le prévoient les spécialistes des finances publiques, les Wallons et les Bruxellois vont se trouver dans une situation de décroissance qui les obligera à revoir leurs budgets et donc leurs priorités. Un régime de décroissance soutenable risque en effet de s’imposer. Des projets dispendieux (comme les liaisons autoroutières manquantes, qui coûtent à elles seules 850 millions d’euros, soit presque autant que le plan Marshall) passeront sans doute immédiatement à la trappe. Même chose pour d’autres calamités financières comme Francorchamps, où l’on se réveillera en constatant que la farce a assez duré.

Et puis les Wallons et les Bruxellois n’auront d’autre choix que de faire le tour de leurs atouts. De réaliser que leur territoire se situe au coeur de la fameuse « banane bleue », cet arc de prospérité unique au monde et qui traverse l’Europe occidentale, entre le Royaume-Uni et le nord de l’Italie [2]. Que Bruxelles est la capitale de l’Europe, et que cette ville se situe bel et bien chez eux. Que leurs universités et hautes écoles sont des pôles de développement trop peu valorisés aujourd’hui. Que leurs populations multiethniques sont riches de nombreuses compétences intellectuelles, techniques, artistiques... mais aussi de solidarités et de savoir-être que l’on trouve peut-être moins dans le Nord du pays.

Qu’à l’heure où les régions voisines ressemblent de plus en plus à d’immenses conurbations, le territoire wallon compte d’importances ressources en eau, mais aussi de vastes zones naturelles, de prairies et de forêts, qui constituent un patrimoine précieux pour le développement du tourisme, des loisirs actifs liés au ressourcement et à la santé. Que leurs villes constituent de grands chantiers potentiels d’immeubles à écorénover, sources d’économies d’énergie et d’investissements dans les technologies de demain, de travail pour de multiples corps de métiers, et de retour des populations vers les centres urbains. Que leurs friches industrielles à réaffecter ne sont pas des espaces perdus mais des espaces ouverts à de nouveaux projets de développement local et régional, souvent admirablement situés et qui, comme l’ensemble du projet wallon, constituent d’apparentes contraintes qui se transformeront en réelles opportunités (on le voit à travers l’Europe, la plupart des nouveaux écoquartiers se situent sur d’anciens sites industriels ou urbains réaffectés). Que les crêtes de la chaîne des terrils, qui court du Borinage jusqu’au Pays de Herve, pourraient, par exemple, se couvrir de gracieuses éoliennes, symbole s’il en est du renouveau d’une Wallonie enfin tournée vers l’avenir.

« Moins de biens, plus de liens »

La politique n’a pas à se soumettre au marché, sinon elle n’a aucune raison d’exister. Le réveil de la Wallonie et de Bruxelles passe par une mobilisation nouvelle des populations pour bâtir un modèle social original. Comme la Flandre est majoritairement de centre-droite, la Communauté Wallonie-Bruxelles est majoritairement de centre-gauche (PS, Ecolo et cdH). Et si le mot gauche veut encore dire quelque chose, un autre projet politique que celui de la soumission à la mondialisation ultralibérale devrait donc pouvoir s’y développer.

En se basant sur le développement des secteurs clés d’avenir : l’agroalimentaire de qualité, la filière bois, les énergies renouvelables, les sciences de la vie, les matériaux composites, l’écoconstruction, la qualité de la vie urbaine, le tourisme vert et les loisirs, le ferroutage et le transport fluvial, l’épanouissement de la personne humaine (ce qui recouvre tout le secteur social et culturel), la santé... Ce nouveau projet de société passe bien évidemment par un enseignement redynamisé, faisant notamment la place belle à la créativité et à l’épanouissement de toutes les compétences, qu’elles soient intellectuelles, techniques, relationnelles, sociales ou scientifiques.

« Moins de biens, plus de liens » était le slogan des marcheurs de la décroissance cet été, entre Maubeuge et Liège. Dans un monde de plus en plus fragmenté, cette idée, bien sûr encore marginale, commence à faire son petit bonhomme de chemin.

Que la rupture avec la Flandre soit partiellement ou totalement consommée dans les mois ou les années qui viennent n’est, in fine, peut-être pas le plus important. Ce qui compte plus encore, c’est que les francophones de Belgique puissent se sentir solidairement mobilisés pour faire avancer un projet de société qu’ils trouvent enthousiasmant. Un projet qui les libère des menaces de la Flandre, du poids du consumérisme et du productivisme. Et qui leur permette, chemin faisant, de raccommoder leur tissu social, de se relier à leurs paysages, à leurs villes, à leurs villages et à leur milieu naturel.

Alors ils se sentiront à nouveau fiers de leur dignité retrouvée et heureux de vivre dans une région dont ils se sentent partie. « La patrie est là où on vit heureux » (Voltaire).

André Ruwet

[1« Nous ne sommes pas séparatistes, mais... », La Libre Belgique, 20 août 2007.

[2Lire la rubrique « politique », en pages 20 et 21.

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