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édito


Quand les petits Belges se font migrants - édito

Selon les époques, les situations, les crises, les peuples peuvent être plus ou moins sédentaires, plus ou moins migrateurs. Quoi de plus naturel, lorsque l’on possède les extraordinaires facultés d’adaptation qui sont celles de l’espèce humaine, que de chercher son bonheur, son avenir... la survie parfois, en quittant sa terre natale ? Petites histoires de migrations qui montrent d’abord que tout est proche aujourd’hui, que plus rien n’est éloigné. Une manière de rappeler que, vus de l’étranger, les Belges émigrés sont, eux aussi, des immigrés.

Les Afghans de Patmos

L’histoire se passe sur l’île de Patmos, en Grèce, en plein juillet 2002. Entassés dans une pièce annexe à l’office du tourisme, une quinzaine de jeunes gens essaient de tuer le temps, les mains agrippées aux barreaux des fenêtres. Le plus jeune a seize ans à peine, l’aîné sept ou huit ans de plus. Ils ont été débarqués la nuit, par un pêcheur turc, sur une plage grecque, à quelques heures de bateau de la Turquie [1] . Leur histoire ? Ils racontent qu’ils sont partis trois mois plus tôt de la région de Kaboul, en Afghanistan. Qu’ils ont marché jusqu’à la frontière iranienne. Qu’ils sont entrés en Iran sans difficultés, mais que la police les a maltraités et dépouillés. Puis ils ont pu gagner la frontière turque. Toujours selon leurs dires, les policiers turcs les ont interrogés durement et les ont même battus. Ils ont ensuite pu continuer leur périple et devenir travailleurs clandestins, le temps de se constituer un petit pécule, à la fois pour survivre et pour payer le bateau qui allait les déposer sur une île à portée d’Athènes, leur objectif de départ.
Qui sont réellement ces jeunes Afghans ? Ont-ils fui leur pays « parce que la vie y est sans avenir »-ce qui n’est pas difficile à comprendre ? Certains étaient-ils talibans ?... C’est là que l’on mesure la grande proximité des conséquences de ces guerres que l’on croyait lointaines. La guerre, ils l’ont vécue quasi toute leur vie, jusqu’il y a quelques mois seulement. Et, par rapport à l’Europe, l’Afghanistan, ce n’est « que » deux pays plus loin ! La preuve par la présence incongrue de ces jeunes Afghans, incarcérés parmi des vacanciers européens, en quête de soleil.

Les « russophones de Liège »

L’histoire se passe au parc du Jardin botanique de Liège, en plein mois d’août 2002. Ils sont une douzaine à ratisser les allées, à nettoyer les bords du petit étang. Le Service des plantations de la Ville de Liège leur a prêté râteaux, brosses et brouettes. Pour expliquer aux promeneurs qui ils sont, ils ont installé quelques panneaux : « Nous sommes des russophones de Liège, et nous travaillons bénévolement. » Certains ont des papiers et d’autres non. Dans leur autre vie, chez eux, ils faisaient tous les métiers- : maçon, ingénieur, traductrice... Certains sont seuls et d’autres en famille. Plusieurs ont fui, parce qu’ils ont refusé d’aller faire la guerre en Tchétchénie. La plupart sont originaires des anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale, comme l’Azerbaïdjan ou le Turkménistan. Après la chute de l’empire, ils ont dû quitter leur pays, parce qu’ils étaient russes ou chrétiens. Certains racontent qu’ils ont vu leurs proches torturés ou même assassinés. Et qu’ils n’ont dû leur salut qu’à la fuite vers Moscou. Arrivés là, sans adresse dans la capitale, ils ont dû subir les exactions de la police moscovite, comme des centaines de milliers d’autres sans-logis, réfugiés dans la capitale russe. Comme on tentait de les refouler vers leurs régions d’origine, les républiques d’Asie centrale, ils ont plutôt choisi d’aller vers l’Ouest, dans l’espoir de trouver enfin une terre d’asile. Les russophones de Liège pensent que se rendre utile, gratuitement, est une bonne manière de s’intégrer. Et quoi de plus sympathique que de nettoyer les espaces publics de la ville qui les accueille ? Mais les accueille-t-elle vraiment ? Tous sont certes mieux qu’à Moscou, où Comment dire ? Comment taire ? leur vie était en danger. Mais l’accueil de la Belgique est ambigu, puisque certains sont sans aucun revenu et sans papiers. Ils vivent alors de la générosité de proches. Leur image tranche totalement avec celle de la mafia, qui ternit aujourd’hui la figure du Russe à l’étranger.
Comme pour les jeunes Afghans de Patmos, le même constat s’impose : Moscou, la Tchétchénie ou l’Asie centrale sont finalement très proches ! Et le désastre humain qui a suivi la chute de l’ex-empire soviétique nous concerne, puisqu’il est là, présent, dans le parc, au coin de la rue.

560.000 Belges à l’étranger

Comme les autres pays, la Belgique a une longue histoire d’émigration. A d’autres périodes de notre histoire, un peu plus difficiles et plus aventureuses peutêtre, et notamment entre 1830 et 1919, on comptait plus de Belges à l’étranger que d’immigrés sur le territoire national. Par bateaux entiers, les Belges partaient alors chercher fortune ailleurs, au Nouveau Monde, en Afrique, en Asie...
Combien sont-ils, aujourd’hui, les Belges en quête de bonheur à l’étranger ? 560.000, évalue le ministère des Affaires étrangères. Certaines estimations montent jusqu’à 700.000. Ce qui n’est pas tellement loin du chiffre total du nombre d’étrangers installés en Belgique : 861.685 en tout, dont 564.134 originaires d’un pays membre de l’Union européenne et 297.551 provenant d’ailleurs. Ceci, sur une population totale de 10.263.414 habitants [2].
Histoire de regarder de l’autre côté du miroir, Imagine est allé à la rencontre des « Belges migrateurs », les « expat’ », comme ils disent [3].
Un voyage à la fois loin et tout près de chez nous. Un voyage riche de rencontres qui, c’est évident, rendent notre petit pays plus grand. Comme le fait aussi souvant la présence dans notre pays de nouveaux arrivants.

André Ruwet

[1On sait que, chaque année, quelque 200.000 personnes traversent la Turquie pour passer à l’Ouest.

[2Chiffres au 1er janvier 2001 (source : Institut national des statistiques).

[3Expatriés. Lire notre dossier (page 8 à 17).

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