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édito


Magazine-réseau pour « créatifs culturels » - édito

Loin du cynisme et de l’info-spectacle, Imagine s’est toujours positionné comme un magazine socialement engagé, particulièrement attentif aux questions d’écologie et de société. Voici le magazine devenu autonome. L’équipe, qui a repris le projet à son compte, a pour ambition de développer des partenariats créatifs avec des associations, des annonceurs et des entreprises en harmonie avec son projet rédactionnel. Nous voulons traiter l’information en lui donnant du sens. Et favoriser ainsi l’épanouissement de réseaux de « créatifs culturels ». Ces réseaux dans lesquels des citoyens porteurs de changement (un quart de la population déjà !) se reconnaissent, se nourrissent et se retrouvent. Pour donner vie à un autre projet de société.

« Les changements de société se font progressivement, organiquement ; les porteurs de nouvelles valeurs sont temporairement isolés ; puis la masse critique atteinte,une nouvelle population apparaît aux yeux de tous », expliquent Paul Ray (sociologue) et Sherry Anderson (psychologue), coauteurs d’un livre intitulé L’émergence des créatifs culturels [1]. Au terme d’une enquête sociologique de 14 ans menée aux Etats-Unis auprès de quelque 100.000 personnes, Ray et Anderson ont repéré l’émergence de créateurs d’une nouvelle culture en Occident [2]. Ils les ont appelés les « créatifs culturels ».

Une troisième voie

A l’époque de la deuxième guerre mondiale, on comptait environ 50% de « traditionalistes » aux Etats-Unis. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 25%. Les « traditionalistes » se reconnaissent dans la droite religieuse (pourcentage d’agrément à cette valeur : 70%), ils approuvent le matérialisme de notre société (60%), souhaitent voir préserver les traditions dans les rapports entre les gens (60%), sont opposés au travail des femmes (40%), ne s’intéressent pas beaucoup à l’épanouissement personnel (40%)... Les projections démographiques montrent que l’érosion des « traditionalistes », fort dévalorisés par les médias, va continuer à l’avenir.
L’autre groupe culturel très important dans la société étasunienne (et occidentale) est celui des « modernistes ». Ils représentent 50% de la population et forment aujourd’hui la culture dominante aux Etats-Unis. Pour eux, ce qui compte c’est avoir beaucoup d’argent, gravir les échelons de la réussite, être bien habillé, avoir beaucoup de choix (en tant qu’électeurs et consommateurs), être toujours au fait des dernières tendances et innovations. Les modernistes approuvent le matérialisme de notre société (80%), ils ne se reconnaissent pas dans la droite religieuse (50%), ne s’intéressent pas à l’épanouissement personnel (50%), ne sont pas altruistes (50%), ont une attitude cynique envers la politique (45%).
Le groupe des « créatifs culturels », qui émerge depuis quelques décennies, constitue une troisième voie. Les « créatifs culturels » arrivent en tête sur les valeurs suivantes : ils souhaitent développer des relations communautaires dans leur quartier (95%), s’inquiètent des violences à l’encontre des femmes et des enfants (90%), aiment ce qui est étranger et exotique (85%), sont partisans de la simplicité volontaire (80%), adhèrent à la notion de développement durable (80%), considèrent que le succès n’est pas une priorité fondamentale (70%), que le relationnel est très important (75%), sont pour le travail des femmes (70%), ne se soucient pas trop des perspectives de carrière (65%), sont altruistes (60%) et idéalistes (55%), désapprouvent le matérialisme de notre société (50%), désirent s’engager comme acteurs de changement (50%), ne sont pas cyniques en politique (40%), sont optimistes pour l’avenir (40%).
Les mouvements sociaux qui ont contribué à l’émergence des « créatifs culturels » sont apparus dans les années 60 et sont centrés sur des préoccupations sociales, politiques, psychospirituelles et culturelles. Ces mouvements, analysent Ray et Anderson, se sont engagés en faveur de la défense de l’emploi et de la justice sociale, des minorités ethniques, des ONG internationales pour la paix, de la défense de l’environnement, du développement du Sud. Ils se reconnaissent dans les luttes antinucléaire, écologiste, étudiante, féministe, d’émancipation des homosexuels. On les retrouve parmi les partisans des médecines douces et alternatives, des spiritualités orientales...

Des gens ordinaires à la recherche de sens

Les créatifs culturels sont constamment à la recherche de sens dans l’information. Ils aiment apprendre de manière intime et personnelle, ils recherchent un mode de connaissance engagé et engageant, taillé dans la matière riche, viscérale et sensuelle de la vie. Ils veulent avoir une vision en grand angle de la société, sont tout autant passionnés par le détail des histoires personnelles que par le sort de la planète entière. L’authenticité, c’est-àdire la concordance entre ce qu’une personne dit et ce qu’elle fait, est très importante à leurs yeux. La plupart sont convaincus que, s’ils ne sont pas impliqués dans un projet, leurs convictions ne sont que des paroles en l’air.
60% d’entre eux sont des femmes, ce qui implique une certaine manière d’envisager les questions de compassion et d’entraide, l’organisation de la vie familiale, l’importance attachée au relationnel et à la responsabilité envers autrui. Avec l’émergence des « créatifs culturels », une certaine vision féminine du monde est en train de quitter la sphère privée pour se retrouver sur le devant de la scène publique.
Les « créatifs culturels » ont une conscience sociale très développée et sont optimistes, quoique mesurés, à propos de l’avenir. Ils refusent l’idéologie du « toujours plus », le cynisme dominant que l’on nous présente comme du réalisme. En s’éloignant des valeurs habituelles de la culture moderne, ils construisent par petits bouts une vie qui les passionne. Ils ont en commun d’être des gens ordinaires qui partagent une culture, des valeurs et une vision du monde, et, d’une certaine manière, un mode de vie.
Imagine a l’ambition de s’adresser à ces acteurs d’un changement de société. Et d’être, à son nouveau rythme (bimestriel), à sa mesure et loin de la gesticulation médiatique, un magazine à la recherche d’authenticité et de sens.

Cultiver l’idée du réseau

Quelques mois seulement se sont écoulés entre la cessation des activités de l’ancien magazine et la reprise du projet par l’équipe. Nous avons voulu faire vite, pour ne pas laisser le temps détruire ce qui était construit. Dans l’intention de cultiver cette idée de réseaux vecteurs de valeurs nouvelles, nous avons noué des contacts avec des associations et des entreprises désireuses de participer à notre projet. Quelques partenariats ont d’ores et déjà été conclus (voir page 58). D’autres sont encore en cours de discussion. L’équipe d’Imagine cherche à concrétiser, sur le terrain de l’information, cette belle métaphore du « rhizome » [3]. Ce terme désigne la tige souterraine des plantes vivaces qui porte des racines adventives et des tiges feuillées aériennes. L’iris, par exemple, se multiplie de cette manière. L’image du rhizome est abondamment utilisée par Gilles Deleuze et Félix Guattari, deux philosophes qui ont nourri la pensée écologiste. Dans un ouvrage à quatre mains intitulé Mille plateaux [4] , ils écrivent : « Un rhizome ne commence pas et n’aboutit pas,il est toujours au milieu,entre les choses, inter-être, intermezzo. L’arbre est filiation, mais le rhizome est d’alliance, uniquement d’alliance. » Le nouvel Imagine veut se développer en cultivant cette idée, organiquement. Et en misant sur la force de l’imaginaire, cette expression de la volonté humaine d’avancer.

André Ruwet

[1L’émergence des créatifs culturels. Enquête sur les acteurs d’un changement de société, éditions Yves Michel, 2001, 512 p.

[2Une étude menée en 1997 par l’Union européenne révèle qu’il y au moins autant de créatifs culturels en Europe qu’aux Etats-Unis.

[3Du grec « rhizoma », ce qui est enraciné.

[4Les éditions de minuit, 1980.

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