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édito


« Poor, rich America ! » - édito

« Parce que nous sommes la plus grande nation, peuplée des meilleurs hommes sur la surface de cette terre... » Qui, aujourd’hui, peut encore s’exprimer de cette manière, sans faire s’écrouler son auditoire ? George Bush, évidemment, président en exercice d’un pays surarmé qui - la preuve par l’Irak - est devenu un problème pour la paix sur la planète. Car ces propos résonnent, évidemment, comme un signe d’agressivité. Donc un aveu de faiblesse. S’affranchissant de la domination américaine, la « vieille Europe » vient d’oser - la preuve par Chirac - dire tout haut que les temps sont venus d’aider « l’ami américain » à sortir de sa mauvaise posture.

L’Amérique, cette « nation sous Dieu » (« one nation under God »), doit arrêter de planer et redescendre sur terre. Gérer son retour démocratique dans le cercle des Nations unies, et reprendre sa vraie place, comme une grande puissance parmi d’autres. Car l’invasion de l’Irak a déjà démontré que le monde n’est plus en situation d’entretenir l’Amérique.

La prédation américaine

Celle ou celui qui voyage à travers les Etats-Unis est généralement frappé par le caractère hypertrophié de ce pays : les paysages, la faune, les objets, les villes, les gens... tout y est XXL. Le garage privé d’un citoyen américain aisé ressemble trop souvent au petit garage de quartier de l’une de nos banlieues modestes : autos, pick-up ou 4 x 4 parfois, quand ce n’est pas un mobile-home. L’Américain moyen se déplace plus souvent que n’importe quel autre habitant de la planète, dans de plus grosses voitures et sur de plus longues distances. Il déménage beaucoup plus souvent que quiconque, il éclaire plus sa maison, possède plus d’objets (dont un plus grand frigo et beaucoup plus d’armes, évidemment !), il avale plus de boissons sucrées, ingurgite plus de viande, arrose plus sa pelouse et la tond plus souvent...
La civilisation américaine s’est développée sur un immense territoire vierge, les immigrants se lançant toujours plus en avant, à la conquête du grand Far West... en faisant place nette, massacrant bisons et Indiens. Les traces de cette prédation perpétrée par un seul peuple, sur un immense territoire, marquent évidemment son rapport au monde. Le modèle américain incite à la compétition et à la violence. Le plus fort s’impose et triomphe. La méthode importe peu.
Depuis le milieu du siècle dernier, sous des prétextes divers et multiples - comme faire barrage au communisme, chasser un soi-disant dictateur ou éradiquer une prétendue menace - les Etats-Unis ont bombardé ou sont intervenus militairement dans une bonne douzaine de pays, généralement petits et le plus souvent sans défense. Le fameux « équilibre de la terreur » régnait. Les deux superpuissances se faisaient alors suffisamment peur l’une l’autre pour que chacune tempère un peu ses instincts belliqueux. Chacune gérait son empire, en agressant ça et là, dans son pré carré, ou parfois jusqu’aux marches de l’empire ennemi, se masquant le visage d’un loup de propagande.

Ne pas user de la force de manière illégitime

La chute de l’Union soviétique, à la fin des années 90, a radicalement transformé la donne. Les Américains se sont retrouvés seuls dans leur hypertrophie guerrière (près d’un tiers du budget mondial consacré à l’armement !), à rouler des mécaniques comme Rambo, histoire d’essayer de se convaincre eux-mêmes - et le monde - qu’ils sont bien un empire.
Séquence après séquence, le processus qui a mené à l’envahissement de l’Irak, le 20 mars dernier par les troupes américano- britanniques, a révélé au yeux de tous les observateurs éveillés, de manière particulièrement didactique cette fois, que l’empire américain est une véritable illusion. En effet, forts du processus engagé à l’ONU (présence des troupes américano-britanniques sur le terrain, inspecteurs au travail et agenda crédible de désarmement du dictateur Saddam), les Etats-Unis avaient l’occasion - en jouant la carte de la paix, qui était sur la table - de montrer au monde qu’ils avaient le tempérament d’un véritable empire : ne pas user de la force de manière illégitime ! Saddam Hussein avait la communauté internationale unanime contre lui, il allait inéluctablement être contraint de désarmer. Son peuple allait enfin pouvoir le chasser. Quelle belle victoire cela aurait été ! Pour le monde et pour les Etats-Unis.
Hélas ! comme pris dans une spirale guerrière, sans justifications crédibles, les Américains ont témoigné de leur faiblesse, en se mettant au ban de la communauté internationale. Les attentats du 11 septembre ont frappé le monde de stupeur en brisant le mythe d’un pays invincicle. Mais, pour les non-américains, l’invocation de cette blessure pour attaquer un pays non menaçant sonne comme une tentative désespérée de recoller les morceaux de ce mythe brisé. Les gesticulations militaires U.S. sont cette fois devenues le symptôme évident du piteux état de santé de l’aigle américain. « Poor, rich America ! »

Après l’empire

Un ouvrage récent d’Emmanuel Todd, intitulé Après l’empire. Essai sur la décomposition du système américain, est particulièrement instructif à cet égard [1]. « Une seule menace de déséquilibre global pèse aujourd’hui sur la planète : l’Amérique elle-même, qui de protectrice est devenue prédatrice. Alors même que son utilité politique et militaire cesse d’être évidente, elle s’aperçoit qu’elle ne peut plus se passer des biens et des services de la planète. Aucune stratégie, si intelligente soit-elle, ne peut permettre à l’Amérique de transformer sa situation semi-impériale en empire de fait et de droit. Elle est trop faible, économiquement, militairement, idéologiquement. C’est pourquoi chaque mouvement destiné à raffermir sa prise sur le monde engendre des rétroactions négatives qui affaiblissent un peu plus sa posture stratégique. »
La démonstration de Todd se base notamment sur la dépendance économique croissante des Etats-Unis vis-à-vis du monde extérieur. On ne le souligne pas assez : entre 1990 et 2000, le déficit commercial américain est passé de 100 à 450 milliards de dollars. En clair, de plus en plus, et notamment grâce à l’effet quasi magique du dollar sur tout qui possède de l’argent, les Américains vivent aux crochets de la planète entière. « En ce début de troisième millénaire, les Etats-Unis ne peuvent plus vivre de leur seule production. Au moment même où le monde, en cours de stabilisation éducative, démographique et démocratique, est sur le point de découvrir qu’il peut se passer de l’Amérique,l’Amérique s’aperçoit qu’elle ne peut plus se passer du monde. » Pour Todd, désormais, l’Amérique doit lutter, notamment militairement, si elle veut maintenir une hégémonie indispensable à son niveau de vie prédateur. Elle a besoin de subsides (essentiellement en provenance d’Europe et du Japon) qui se chiffrent à 1,2 milliard de dollars par jour.
L’Amérique a aussi développé un rapport historique très étroit avec le pétrole. Or le réservoir pétrolier américain commence à sonner vide. Aujourd’hui, 55% de la consommation du pays est importée. Au rythme actuel, ses propres réserves seront totalement épuisées dans moins de douze ans. Quand on sait que 2/3 des réserves pétrolières prouvées sont enfouies dans le sol du Proche-Orient, on comprend que le pseudo-empire veuille marquer cet immense réservoir d’une présence armée visible. Plus sans doute pour garder la main sur les ressources énergétiques nécessaires à l’Europe et au Japon, ses vrais concurrents économiques, que pour être certain que les robinets resteront bien ouverts. Car il n’y là que peu de danger, les pays pétroliers ayant absolument besoin de l’argent de l’or noir pour faire vivre leurs populations.

La montée de l’Eurasie

Comment gérer la sortie de scène de l’Amérique dans son mauvais rôle de superpuissance menaçante ? C’est la question que se posent de nombreuses diplomaties aujourd’hui.
L’Allemagne, la France, la Belgique et le Luxembourg ont décidé d’organiser ensemble un sommet sur la défense, autour du 20 avril. Selon Louis Michel, ministre belge des Affaires étrangères, l’idée est de « constituer l’embryon d’un noyau dur européen de défense ».
Pour Michel, si l’on rassemble, dans une sorte de pot commun, les moyens actuellement consacrés par les différents pays membres de l’Union à leur politique de défense, il y aurait de quoi construire un budget qui n’aurait pas grand-chose à envier à celui des Etats-Unis. Mais estce là une bonne piste ?
Aujourd’hui, l’Europe est loin d’être désarmée. Et la Russie [2], qui s’est ralliée à la position européenne sur l’Irak, est en train de faire sa réapparition dans le jeu diplomatique. Par un curieux retournement de l’histoire, un axe traversant la grande Europe et reliant Paris- Bruxelles-Berlin-Moscou est en train de se constituer. Il s’étend jusqu’au fin fond de l’Asie. La France et surtout la Russie disposent d’un parapluie nucléaire totalement dissuasif aujourd’hui. Et, soulignons-le, les Américains ne sont pas nos ennemis.
Les événements qui se déroulent dans le contexte de la guerre en Irak ont une formidable portée internationale évidente. Contrairement à ce que veulent faire croire les Etats-Unis, les Nations unies ont bien joué leur rôle dans le conflit américano- irakien. Grandie par cette expérience, l’ONU doit rapidement évoluer dans ses modes de fonctionnement et devenir une organisation politique forte, capable, comme le prévoit sa charte, de garantir la sécurité dans le monde.

La paix : une opportunité passe

Au nom du respect des populations civiles sauvagement agressées, la guerre en Irak doit être arrêtée sans délais. Au-delà de la guerre elle-même, la crise irako-américano- planétaire constitue une véritable opportunité de construire un monde plus sûr. Vingt millions de personnes étaient dans la rue, le 15 février dernier, pour dire non à la guerre. Ce jour-là fut, peutêtre, une date historique dans la mobilisation planétaire contre la guerre. C’est clair, les gens veulent la paix, comme jamais.
Ce ne sera pas facile et le processus sera long. Le plus difficile sera sans doute que les Américains réduisent leur niveau de vie dispendieux, redécouvrent la modestie et la coopération. La force et la grandeur véritables sont dans ces valeurs.

André Ruwet

[1Gallimard, 2003. En 1976, Todd avait publié La chute finale, un livre qui annonçait « la décomposition de la sphère soviétique ».

[2Etat qui n’est pourtant pas un modèle en matière de respect des droits humains, comme le montrent ses exactions en Tchétchénie

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