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édito


Avis de recherche, urgent !

L’Homme a oublié sa nature... - édito

Puisque c’est de la (sur)vie de l’espèce humaine qu’il s’agit, pourquoi diable la mobilisation ne se fait-elle pas plus rapidement ? En d’autres termes, pourquoi tardons-nous tant à vivre comme des écologistes ?

Tenter d’apporter une réponse à cette question, c’est s’interroger sur la perception que l’homme contemporain - coupé de la/sa nature - a de la place qu’il occupe dans l’écosystème Terre. C’est se poser des questions sur l’éducation, l’information et, bien sûr, notre capacité d’affronter le changement.

Le 6 octobre, la Terre aurait dû fermer boutique

C’est quand on est à vélo, dans un embouteillage, dépassant l’un ou l’autre gros 4x4, que ces réflexions vous sortent littéralement du pédalier. A l’arrêt, au feu rouge, au moment de l’inévitable échange de regards entre le cycliste et le conducteur du gros engin, les questions se bousculent : « Il n’est pas bûcheron, c’est manifeste. Elle ne vit pas dans un endroit totalement inaccessible, l’engin ne serait pas aussi rutilant. Il n’est pas en mission, au fond de la brousse, pour MSF. Alors, en ces temps de mobilisation contre la montée de l’effet de serre, pourquoi rouler dans un tel engin ? Ils ne sont peut-être pas au courant ? On ne leur a pas bien expliqué ? Ou alors ils sont complètement dans le paraître, jusqu’à en oublier leur être ? Manifestement, nous ne vivons pas sur la même planète... » C’est tout ce que l’on trouve à se dire, histoire de digérer ce trouble de l’incompréhension... et de se remettre à pédaler.

« Cette année, l’humanité consomme 30% de ressources naturelles en plus que ce que la Terre produit et peut absorber en termes de rejets, calcule Geoffroy De Schutter, chef du projet Empreinte écologique au WWF Belgique [1]. En d’autres termes, la planète a besoin de plus d’un an et trois mois pour produire et régénérer ce que nous consommons en un an. » S’il nous était interdit d’entamer le capital, nous ne pourrions plus rien consommer ni rejeter en 2007. Nous vivons donc pratiquement un quart de l’année à crédit. Puisque nous avons épuisé notre dernier quota de ressources le 6 octobre dernier exactement, la Terre aurait donc dû fermer boutique.
Nous avons commencé à contracter cette dette écologique à partir de l’année 1987. Et le rythme s’accélère avec l’augmentation de la population mondiale et la course à la croissance. Avec quelles conséquences ? Pour ce qui concerne la Belgique, par exemple, la capacité biologique du pays s’est réduite de 24% en 40 ans, tandis que notre empreinte écologique grimpait de 3,4 à 5,6 hectares par personne (l’équilibre se situant à 1,8 ha). Pendant combien de temps pourrons-nous ainsi continuer à ignorer les limites ? La réponse n’est évidemment pas la même pour tout le monde. Elle dépend notamment de l’endroit où l’on vit, dans un pays riche ou dans un pays pauvre, et de la capacité individuelle et collective d’échapper au cortège de catastrophes qui frappent notre monde : les guerres pour les ressources (pétrole, gaz, minerais...), les épidémies, la faim, la pollution de l’eau, de l’air et des aliments.

« Economiser » la nature

Le monde est conduit par une économie qui n’a pratiquement aucune considération pour le capital naturel sur lequel, pourtant, elle repose entièrement (voir notre graphique à ce propos). Face à l’écroulement des écosystèmes, nous sommes aujourd’hui en situation d’urgence. Nous ne pouvons plus continuer le business as usual, comme si de rien n’était. Comment faire comprendre la valeur des ressources naturelles à des gens qui pensent « profit », sinon en conférant un vrai prix à la nature ? C’est la proposition formulée par Tamas Marghescu, directeur régional pour l’Europe de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). « L’économie utilise quasi gratuitement la nature. Comme tout est basé sur son exploitation, la nature doit avoir une valeur bien plus importante. Une grenouille, par exemple, a un rôle spécifique dans l’écosystème. Si elle disparaît, l’écosystème sera comme troué. Le prix qu’il s’agit de faire payer n’est donc pas celui de la grenouille mais celui des services rendus par l’écosystème. »

Pour Marghescu, il s’agit « d’économiser la nature », dans les deux sens du terme. De l’utiliser avec parcimonie bien sûr, mais aussi de lui conférer une valeur très importante, « en mettant les meilleurs économistes sur le coup ». A Munich, raconte-t-il, pour préserver les captages d’eau, on a choisi d’aider financièrement les agriculteurs afin qu’ils n’épandent plus de substances chimiques sur leurs terres. L’eau du robinet est aujourd’hui d’une telle qualité qu’elle est recommandée pour les bébés. Purifier l’eau en aval coûterait 300 fois le prix payé aux agriculteurs en amont, explique-t-il encore. C’est là que l’on se rend compte de la véritable valeur du bon fonctionnement de la nature.

Durant son enfance, un jeune Américain né ces dernières années voit 100.000 actes de violence (dont 8.000 meurtres) à la télé. Nous n’en sommes pas encore là, mais nous en prenons le chemin. Dans le même temps, nos compagnons de rêves, nos animaux totémiques, comme l’ours, le loup, la baleine, l’éléphant, le tigre ou le dauphin, sont en train de disparaître, victimes de nos prédations. Comment exprimer le vide que nous allons ressentir quand ces espèces - qui ont nourri notre imagination, notre créativité et notre fantaisie - auront disparu ? Pour toujours.

Le défi écologique est le plus important qui se pose à l’homme aujourd’hui. Face à ce défi, nous avons le choix : attendre que la catastrophe se produise ou changer radicalement nos comportements. Pour ce faire, nous avons besoin d’un « nouveau paradigme », comme on dit, d’une nouvelle façon de penser les vieux problèmes. L’équilibre écologique, la santé physique et morale de l’être humain passent par une sorte de réenchantement du monde. Par une reconsidération de notre rapport au vivant, qui implique une prise de distance par rapport au rêve matérialiste et consumériste du Nord.

Construire la maison de sa conscience

« L’ère industrielle est une époque d’envoûtement technologique. Nous sommes comme endormis dans un rêve culturel, expliquent Noëlle et Claude Poncelet, membres de la Pachamama Alliance [2] Nous sommes victimes d’un complexe d’isolement de notre espèce. Nous avons perdu la capacité d’être en communion avec la Terre. Or nos actes sont toujours déterminés par notre vision du monde. Si nous pouvons prendre conscience de nos fausses croyances - « Mon auto, c’est ma liberté. Plus on a, mieux on est. La Terre est inépuisable... » - qui permettent à notre civilisation destructrice de fonctionner, nous pourrons nous en débarrasser. »

Pour les représentants de la Pachamama Alliance, la période que nous traversons correspond à une crise de l’imagination et de la créativité. A leurs yeux, parallèlement aux destructions en cours, une multitude de signes montrent que le rêve du Nord est en train de changer. Des milliers d’organisations sociales et environnementales sont en marche sur tous les fronts, avec la volonté de passer de la résignation à l’inspiration, et puis à l’engagement. « Comment pouvons-nous accélérer le processus de transition ? Le pouvoir de chacun est de faire quelque chose - quoi que ce soit - de positif. En accompagnant les structures naissantes d’une nouvelle communauté terrestre. Il s’agit de reconnaître que l’on est soi-même l’expression du système immunitaire de la planète. »

Je ne sais pas comment la conductrice ou le conducteur du 4x4 vont pouvoir se convaincre de renoncer à leur engin. Par la fin du pétrole bon marché ? Par une très sévère augmentation des taxes, rendant l’usage de ce type de véhicule inaccessible ? Ou par une prise de conscience morale née des questions que leurs poseront inévitablement leurs propres enfants : « Qu’as-tu fait pendant que la planète était pillée ? Qu’as-tu fait une fois que tu as su ? »

L’autre matin, je descendais la rue Pierreuse, à Liège, en compagnie d’une amie qui me racontait combien elle se réjouissait d’aller, l’année prochaine sans doute, habiter son nouvel écoquartier. « Tu ne sais pas à quel point, au cours de toutes ces réunions, j’ai rencontré des gens formidables et pourtant si différents. Et quand tu mènes cette démarche, témoignait-elle, toute transportée de joie, en fait tu ne construis pas la maison de tes rêves... mais celle de ta conscience. »

André Ruwet

[1« La carte de crédit écologique s’épuise », Le Soir, 6 octobre 2007.

[2Organisation née à San Francisco, qui s’est donné comme but de soutenir un effort collectif de prise de conscience et d’action pour tendre vers l’équilibre écologique, la justice sociale et l’épanouissement spirituel. Infos : www.pachamama.org.

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