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édito


La « clim » pour tous !
Le climat détraqué pour les autres ? - édito

Notre mode de développement nous entraîne dans un cercle vicieux auquel il devient de plus en plus difficile d’échapper : « tous en auto », « tout en camion », la canicule, les faibles qui meurent, la « clim », les fleuves à sec... Un mode de vie qui perturbe notre rapport à la nature, donc au climat. Et, c’est bien plus grave encore, qui efface nos perspectives d’avenir. Certes, le climat est un sujet politiquement difficile. Mais l’importance de l’enjeu dépasse, et de loin, les questions de pouvoir et de partis.

« A l’avenir,si les étés caniculaires deviennent monnaie courante, ce sera la ‘clim’pour tout le monde ! Sauf pour les ‘pauvres’, bien sûr. Et pour le Tiers-Monde. »
Ce raisonnement cynique, devenu tellement banal qu’il n’est même plus verbalisé, perd bien sûr complètement les pédales. Il néglige un élément fondamental : la nature.
Même si on a tendance à l’oublier parfois,la nature et le climat, ce sont notammentles champs, les forêts et les prairies,les fleuves, les lacs et les rivières. Ce qui signifie notre approvisionnement en eau potable, nos récoltes... et aussi notre électricité.

Quatre fois les victimes du 11 septembre

Liège, 13 août 2003. Depuis des jours la température diurne flirte avec les 35°C à l’ombre. Une voiture pénètre toutes vitres hermétiquement fermées dans la petite cour située derrière les locaux d’Imagine. Un homme en sort, laissant tourner le moteur. Il se dirige vers la salle d’attente du cabinet médical du rez-de-chaussée. Il doit y faire trop chaud, car, d’un pas rapide, pour fuir la fournaise, l’homme retourne « faire salle d’attente » dans son auto-frigo. Moteur allumé, évidemment. Au-dessus de la ville, sans l’ombre d’un nuage, le ciel a pris cette teinte rose sale, signe qu’un fort cocktail de polluants empoisonne l’atmosphère. L’ozone troposphérique ce gaz qui pique à la gorge, irrite les yeux et provoque des altérations pulmonaires - dépasse allègrement les 200 microgrammes par mètre cube d’air. C’est le cas depuis une dizaine de jours déjà.
Alors que la population étouffe et que l’on annonce en première page des journaux que cet été va tuer 1.500 personnes de plus que la moyenne en Belgique, en guise de recommandation à la population la toute jeune ministre de l’Environnement, Freya Van Den Bossche, déclare qu’« il vaut mieux aller faire le plein de carburant le soir ou le matin et aussi utiliser de la peinture à l’eau plutôt que de la peinture à l’huile ». Ce qu’il faut en penser ? Que la Belgique reste la patrie du surréalisme ! Que ce sont les vacances, et que « le gouvernement campe au pied des pics (NDLR : d’ozone) », comme ironise Inter-Environnement Wallonie.
En France, refilant la patate chaude à la population, le Premier ministre Raffarin en appelle, lui, à la solidarité entre parents et voisins : « On ne reste pas indifférent devant des volets clos ! » On parlait alors de 3.000 morts. Quelques jours plus tard, les autorités françaises admettront que le chiffre de 5.000 morts aura probablement été atteint. Le 21 août, patatras ! Le bilan provisoire s’emballe pour passer à 10 ou 12.000 victimes. Le quadruple des attentats du 11 septembre 2001. Mais dans ce cas-ci, des morts non spectaculaires, de personnes clairement abandonnées par la société. Des morts dues aux conséquences de la chaleur sur des organismes fragiles de personnes âgées ou malades, bien sûr. Mais aussi des vies sacrifiées en silence au dieu automobile.

« Laissez les saisons dehors... »

« Les climatiseurs,sur lesquels se ruent actuellement les Européens en raison de la canicule, sont un désastre pour l’atmosphère. Ils vont faire grimper encore plus la température à l’avenir », expliquait début août un expert de l’Agence française de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME). En effet, qu’ils soient installés dans des bâtiments ou dans des véhicules, les climatiseurs fonctionnent avec des fluides frigorigènes à base d’hydrofluorocarbones (HFC), substances à pouvoir de réchauffement 1.300 fois plus élevé que celui du gaz carbonique (CO2), le plus connu des gaz responsables du changement climatique. « Les fuites d’HFC sont inhérentes à la marche de l’appareil. Circuits, joints et tuyaux souples laissent échapper des quantités importantes de gaz à effet de serre. La ‘clim’automobile,qui équipe aujourd’hui trois véhicules neufs sur quatre,fait consommer 25 à 35% de carburant de plus en ville et de 10 à 20% sur route. Dans l’habitat, durant un été normal,la ‘clim’accroît la consommation d’électricité de quelque 2.000 kWh sur trois mois pour une petite surface (45 m2). » Cette même « clim » contribue bien sûr à fortement accroître la demande de courant électrique, alors que les électriciens n’arrivent plus à refroidir leurs centrales nucléaires (en raison du faible débit des fleuves) sans devoir demander des dérogations aux pouvoirs publics. Ce qui fait bien sûr grimper plus encore la température de l’eau. Dans la Meuse, en aval des centrales nucléaires de Tihange, un pêcheur releva 29°C, température qui conduit la faune piscicole au bord de l’asphyxie.
Ces exemples montrent à quel point notre mode de développement nous entraîne dans un cercle vicieux auquel il devient de plus en plus difficile d’échapper : « tous en auto », « tout en camion », la canicule, les faibles qui meurent, la « clim », les fleuves à sec... Un mode de vie qui perturbe notre rapport à la nature, donc au climat. Et c’est bien plus grave encore - qui efface nos perspectives avenir.
Il y a une douzaine d’années les HFC, qui équipent la plupart des climatiseurs, ont remplacé les fréons, qui furent interdits parce qu’ils détruisent la couche d’ozone de la haute atmosphère (qui nous protège des rayons ultraviolets du soleil). Aujourd’hui, l’Union européenne envisage d’interdire les HFC à l’horizon 2008... En attendant, la « clim » se vend comme des petits pains. « Laissez les saisons dehors,faites entrer notre « clim », martèle encore et encore, depuis des années, une crapuleuse pub à la radio. Comme si les fabricants ne savaient pas qu’ils vendent des tueurs de climat ! Comme si les politiques ne savaient pas que ces tueurs de climat se répandent ! Comme si demain n’existait pas.

Un été caniculaire sur deux ?

En août 2002, le niveau de l’Elbe s’éleva jusqu’à neuf mètres de haut, à Dresde. Un an plus tard, au même endroit, il atteignait à peine 50 cm. Le climat perd la boule, il est temps de commencer à le comprendre. Après les pires inondations depuis plusieurs siècles, la canicule a frappé cette année tout le continent européen, entraînant des décès par milliers, des incendies de forêts et des pertes pour l’agriculture qui se chiffrent en milliards d’euros. Rien que pour le Portugal, une superficie équivalente à celle du grand-duché du Luxembourg est partie en fumée. « Avant, on dénombrait deux ou trois étés de ce genre par siècle ;il ne faudrait pas s’étonner de voir leur récurrence passer à un été sur trois et même sur deux », estime le climatologue belge Jean- Pascal van Ypersele [1]. Certes, le climat est un sujet politiquement difficile. Convaincre qu’il faut utiliser sa voiture de manière plus rationnelle est impopulaire. Mais l’importance de l’enjeu dépasse - et de très loin - les querelles de pouvoir et de partis. Le résultat du travail du gouvernement arc-en-ciel fut un échec sur ce sujet. En cause, Didier Reynders, le ministre des Finances, qu’Isabelle Durand, ex-ministre de la Mobilité, accuse « d’avoir fait de l’opposition, notamment sur les mesures fiscales visant à surtaxer les autos polluantes et à encourager la mobilité propre ».Freya Van den Bossche, la nouvelle ministre de l’Environnement, arrivera- t-elle à de meilleurs résultats ? Le 21 août, elle révélait son ambition en la matière : présenter, avant la fin de l’année, un plan structurel pour lutter contre la formation récurrente d’ozone, ainsi qu’un plan d’urgence pour limiter les pics de pollution. Comme cela doit forcément passer par des mesures fiscales touchant la mobilité, la confrontation avec Didier Reynders sera déterminante. « Le politicien se préoccupe de la prochaine élection,l’homme d’Etat s’intéresse à la prochaine génération  [2]. »

Réenchanter le présent

Face aux risques d’emballement, de réactions en chaîne entraînant des bouleversements climatiques de plus en plus graves, comment s’y prendre si l’on veut gagner la partie ?
Dans un livre joliment intitulé « Le goût de l’avenir [3] , l’écrivain Jean-Claude Guillebaud, auteur notamment de « La tyrannie du plaisir », explique que notre image du temps ne ressemble plus à un sablier, avec un étroit passage au centre correspondant au présent, et les deux boules contenant d’une part le passé (audessus) et de l’autre l’avenir (en dessous). Aujourd’hui, « le présent a pris toute la place et notre image du temps ressemble à un oeuf, renflé en son milieu, étroit à ses deux extrémités. La part du futur, c’est-à-dire du projet, est réduite à peu de chose. » Dans l’histoire, c’est une des caractéristiques des périodes de crise, de l’omniprésence de la mort, du recul de l’optimisme et de l’espérance.
Contre le nouveau fatalisme qui ronge notre société, « c’est notre rapport au temps qui est à reconstruire », analyse Guillebaud, pour qui il faut « réenchanter le présent en y introduisant l’avenir ».

André Ruwet

[1« L’été 2003 va tuer 1.500 fois », dans « Le Soir » du 7 août 2003.

[2« Peut-on justifier Hiroshima ? », John Rawls, dans la revue « Esprit », 1977.

[3Le Seuil, septembre 2003.

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