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édito


De Dutroux à Madrid

Il y a une vie après la terreur ! - édito

Depuis qu’il a été arrêté, à la mi-août 1996, et que ses actes ont été mis au jour, le « psychopathe pervers » qu’est Dutroux a fait basculer la Belgique. Dans une exploration sans détours de « la part d’ombre » qui peut exister chez un être humain, qui se dit « enfant-martyr », qui vit au milieu de nous, au sein même de notre « belle société ». (...) Morbides comme Dutroux, sans considération pour la valeur de la vie, les terroristes frappent de manière inattendue et particulièrement violente. Les attentats de Madrid nous touchent dans notre imaginaire collectif parce que nous pouvons tous nous assimiler aux victimes : des innocents qui, ce matin-là, ont eu la malchance d’être à bord de ces trains. (...) Comme Dutroux, par la lâcheté de leurs actes, les terroristes cherchent eux aussi à assombrir notre avenir. Leur objectif : tenter de nous faire vivre sous l’emprise de la peur. La pire des réponses serait évidemment de se laisser envahir par cette peur. Et d’accepter de voir sa vie ainsi recroquevillée...

« Le mépris absolu des autres. La manipulation comme mode de vie. La triche comme loi. La perversité comme logique [1]. » Tel serait le portrait de Dutroux.
Depuis qu’il a été arrêté, à la mi-août 1996, et que ses actes ont été mis à jour, le « psychopathe pervers » qu’est Dutroux a fait basculer la Belgique. Dans une exploration sans détours de « la part d’ombre » qui peut exister chez un être humain, qui se dit « enfant-martyr », qui vit au milieu de nous, au sein même de notre « belle société ».
Depuis sept longues années ou presque, les faits - à tout le moins ce qu’on en sait - sont décrits, analysés, mis à l’épreuve des témoignages et des expertises. Jusqu’au dégoût.br>

Faire son deuil

Parce qu’il s’en est pris à des enfants, qui représentent à la fois l’innocence et l’avenir, Dutroux a porté atteinte au plus profond de nous-mêmes. Ses crimes, qui s’égrènent sur une vingtaine d’années, ont jeté une lumière crue sur les incroyables « dysfonctionnements » de deux piliers indispensables à la bonne marche de notre système démocratique : les forces de police et la justice. Dysfonctionnements non seulement dans la mise à l’écart de Dutroux, dans les années 80-90. Mais aussi dans la manière dont le travail d’enquête a été mené après l’enlèvement de Julie et Mélissa.
Pour les parents Russo, malgré le choc de 1996, les choses ne se sont pas arrangées depuis l’arrestation de Dutroux. On comprend qu’à leurs yeux, au bout de tant d’années d’errements, être acteur du procès d’Arlon serait cautionner une caricature de la justice. Et donc sans doute, une fois de plus, se faire violence à eux-mêmes ou à la mémoire de leur petite fille. Ils ont donc préféré s’abstenir. Ce qui, bien sûr, est parfaitement légitime qui oserait dire à Carine Russo, en la regardant droit dans les yeux, qu’elle ne connaît pas le dossier ? - mais qui constitue aussi un terrible désaveu pour l’appareil judiciaire.
Or l’un des grands enjeux du procès Dutroux-Martin-Lelièvre-Nihoul est bien sûr la crédibilité de la justice. Et, derrière elle, celle de nos institutions démocratiques. Avec, comme principal accusé, le manipulateur pervers qu’est Dutroux, le long processus de mise en lumière de la vérité (il ne faut pas oublier que Dutroux sait !) n’en est que plus compliqué. Et puis, au-delà des faits perpétrés par Dutroux lui-même, se posent les interrogations sur ce que l’on appelle « le dossier bis », celui dans lequel les nombreuses questions restées sans réponse ont été versées. Par exemple, à qui appartiennent les ADN d’autres personnes que celles qui sont directement accusées au procès et qui sont mêlés à ceux de Julie et Mélissa ? Des questions qui, aux yeux de certains, conduisent peut-être à la thèse du réseau [2]. L’autre enjeu de taille de ce procès est, bien sûr, le travail de deuil que les familles et la population doivent essayer de mener à son terme. Et, là aussi, pour y arriver, le chemin consiste à tenter de cerner la vérité, à dire les faits, et puis, à rendre justice. Dutroux, c’est clair, sera condamné à la prison à perpétuité. Plus jamais, il ne connaîtra la liberté. Pour les parents et pour la population par contre, il y a une vie après le dégoût. Il y a une vie après Dutroux !

Faire basculer notre avenir dans la peur

Morbides comme Dutroux, sans considération pour la valeur de la vie, les terroristes frappent de manière inattendue et particulièrement violente. Les attentats de Madrid nous touchent dans notre imaginaire collectif parce nous pouvons tous nous assimiler aux victimes : des innocents qui, ce matin-là, ont eu la malchance d’être à bord de ces trains. Des étudiants, des travailleurs, ou encore de simples voyageurs. Par la lâcheté de leurs actes, les terroristes cherchent à assombrir notre avenir. Leur objectif : tenter de nous faire vivre sous l’emprise de la peur. La pire des réponses serait évidemment de se laisser envahir par cette peur. Et d’accepter de voir sa vie ainsi recroquevillée. Autre fausse bonne idée : répondre à la peur en se trompant de cible et de méthode. Comme l’ont fait Bush, Blair et Aznar, en envahissant l’Irak, suite aux attentats du 11 septembre. Un an plus tard, il est clair que cette guerre n’a pas arrêté le terrorisme. Au contraire, en raison des mensonges de leaders occidentaux sur la présence d’armes de destruction massive en Irak, la guerre, considérée comme illégitime, aura probablement donné une nouvelle vigueur au terrorisme international.
Il est évident que le terrorisme plonge d’abord et avant tout ses racines dans les conflits honteux pour la communauté internationale. Des conflits qui perdurent depuis des décennies, comme celui qui oppose israéliens et palestiniens et qui en reviennent à spolier tout un peuple du droit à une existence digne de ce nom. Les guerres hégémoniques particulièrement violentes menées par la Russie en Afghanistan et en Tchétchénie, ou encore l’épuration ethnique conduite par Milosevic en Bosnie, ont bien sûr contribué à alimenter des réseaux de milliers de volontaires, prêts à aller se faire tuer pour « la cause ». Quelle cause ? Celle, un peu mythique, d’un Ben Laden fanatique ? Ou celle, beaucoup plus réelle, de millions de gens qui n’ont pas grand chose à perdre et vivent dans la répression brutale de régimes obscurantistes, autoritaires et qui se sentent rejetés, frustrés, plein de rancoeurs vis-à-vis d’un Occident triomphant ?

La racine du terrorisme : l’injustice

Le monde est devenu global. La sécurité ne se construit plus derrière des frontières. Dans ce contexte d’ouverture et donc de grande vulnérabilité, comment faire face au terrorisme international qui plonge aujourd’hui ses réseaux (actifs et/ou dormants) jusque dans nos pays européens ?
Parce qu’ils n’ont rien à négocier, on ne négocie pas avec les terroristes. On les combat, en rendant plus efficaces nos systèmes de sécurité. Tout en garantissant les droits de l’homme et les libertés. Sinon, bien sûr, ce sont eux qui auront gagné ! Mais surtout, plus fondamentalement, on traite ce mal par sa racine : l’injustice  ! Certes, cela prendra du temps. Mais, à terme, il n’existe pas d’autre méthode crédible que celle du développement. Deux chiffres pour illustrer ce propos : le budget américain de la défense est actuellement de 410 milliards de dollars, tandis que le budget total de l’aide au développement (pour tous les pays de la planète) atteint à peine 50 milliards de dollars. Où sont les priorités ?
Par son mépris pour les peuples et leurs cultures, la mondialisation économique sauvage - et son bras armé constitué par ces faramineux budgets militaires - est en train de broyer des populations entières. Aujourd’hui, le défi consiste à reprendre la maîtrise de notre développement. De le rendre tout simplement plus humain. « Bien d’autres générations ont connu des menaces. Nous ne sommes pas prisonniers d’un destin fait de fatalités », explique Jean- Claude Guillebaud, auteur du livre « Le goût de l’avenir » [3]. Et si « le goût des autres » restait la meilleure manière d’affronter la terreur ?

André Ruwet

[1La Libre Belgique, spécial Dutroux, le procès, 28 février 2004.

[2Voir le site www.observatoirecitoyen.be, qui suit le procès au jour le jour.

[3Seuil, 2003.

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