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édito


Homo sapiens vs Homo œconomicus : le match du siècle - édito

« Ce ne sont pas tant les ressources naturelles de notre planète qui s’épuisent, mais la vie, sous toutes ses formes, que nous faisons disparaître. » La personne qui lance ce cri, c’est Dominique Belpomme, cancérologue de renom. Pour lui, « nombre de maux dont nous souffrons sont d’origine artificielle, ils sont fabriqués par l’homme ».

Sept Européens sur dix sont contre les OGM. Pourtant, la Commission vient de décider, le 19 mai dernier, d’autoriser l’importation du maïs transgénique Bt-11, développé par la multinationale suisse Syngenta.

Le principe de précaution ignoré

Corine Lepage, ministre française de l’Environnement de 1995 à 1997, et qui a repris sa liberté de parole ainsi que sa profession d’avocate spécialisée dans des affaires environnementales, explique quelles sont les méthodes employées par les fabricants d’OGM. « Ils ont engagé la plus grande campagne de communication probablement jamais menée au niveau européen,non seulement en direction des parlementaires et des journalistes, mais aussi à l’égard des médecins et des enseignants, en finançant par centaines de milliers des opuscules à la gloire des OGM, taisant bien évidemment les risques éventuels. Cette campagne « d’information » s’est accompagnée d’un intense travail destiné,d’une part, à éviter que ne soient engagées les recherches publiques sur les effets potentiels des OGM sur la santé humaine et,d’autre part,à faire en sorte qu’aucun texte susceptible de reconnaître la responsabilité des fabricants d’OGM ne voie le jour, faisant ainsi peser sur la collectivité les conséquences négatives de cette nouvelle technologie. » [1] En effet, les organismes génétiquement modifiés sont une création récente de géants de l’industrie agrochimique, qui investissent massivement dans cette technologie pour accaparer des parts de marché supplémentaires. Les autres arguments avancés par l’agro-business, du type « nourrir le monde », ne sont actuellement que de la poudre aux yeux. Le principe de précaution est ignoré. « Un jour il apparaîtra que donner des OGM aux humains en les assurant qu’ils sont bons,sans avoir étudié sérieusement leur toxicité sur des rats,aura été une honte historique,et un danger  »,considère le biologiste français Gilles- Eric Séralini [2]. Comme c’est le cas aujourd’hui pour l’amiante, les matières radioactives ou les polluants organiques persistants, dont « les douze salopards », une série de douze substances classées cancérigènes et mutagènes et enfin interdites, après plusieurs décennies de combat !

Nouveau : la stérilité masculine

« Il y a bien longtemps que l’homme se met en péril,et mon constat est malheureusement clair : en assassinant la vie, l’homme s’assassine lui-même », considère Dominique Belpomme, chargé de mission pour la mise en oeuvre du Plan Cancer en France, et professeur de cancérologie à l’université de Paris-V. « Depuis la seconde guerre mondiale, le nombre de décès provoqués par le cancer a doublé en France : 150.000 par an ! Le tabac, premier accusé, n’en explique que 30.000. Les autres sont essentiellement liés à la dégradation de notre environnement. Le cancer est devenu une « maladie de civilisation ». On soigne les malades atteints du cancer et non l’environnement qui est lui-même malade. » Pour le professeur Belpomme [3], des affections cardiovasculaires à la stérilité masculine, en passant par le diabète, l’asthme...nombre de maux dont nous souffrons ne sont plus d’origine naturelle mais artificielle, fabriqués en quelque sorte par l’homme. Le scientifique n’y va pas par quatre chemins : « J’ai l’intime conviction que les hommes ont pris aujourd’hui le très grand risque de disparaître.Dans un ou plusieurs siècles s’ils continuent à agir comme ils le font. »
« Le cancer est un modèle de maladie qui met clairement en cause l’environnement.A partir du moment où un lien entre la santé et l’environnement est évident, il faut chercher à vérifier si le modèle« cancer » peut s’appliquer à d’autres maladies. » Pour Belpomme, ce ne sont pas tant les ressources naturelles de notre planète qui s’épuisent, mais la vie, sous toutes ses formes, que nous faisons disparaître. Et le scientifique de reprendre la liste funèbre des espèces en danger. « Selon le Programme des Nations unies pour l’Environnement, près de 25% des mammifères (1.130 espèces) et 12% des oiseaux sont aujourd’hui menacés d’extinction  ». Et de préciser qu’en moyenne, en Europe, 30% des couples humains ne procréent plus : 15% disent qu’ils ne le désirent plus et 15% qu’ils ne le peuvent pas. Que sur les 15% de stérilités, environ la moitié est d’origine masculine. Ce qui est totalement nouveau [4].
Du catastrophisme que tout cela ? Belpomme rétorque que rien n’est plus faux que de dire que l’homme s’adaptera. Certes, l’adaptation fait partie de l’évolution, mais elle requiert généralement des millénaires pour se manifester. Or la disparition des espèces sauvages induite par l’homme - par la contamination et la destruction de l’environnement, dont les changements climatiques - est trop brutale, à l’échelle de l’évolution. « Elle ne pourra conduire qu’à la fin de l’humanité, à moins que nous devenions, au sens propre du terme, l’Homo deux fois sapiens [5], selon la classification des paléontologues, et que nous ne restions pas seulement l’Homo industrialis ou l’Homo oeconomicus que nous sommes devenus.La vie sur terre est en effet beaucoup plus fragile qu’on ne le pense habituellement. »

« Encore » à la vie

Dans ce contexte, la levée symbolique du moratoire européen sur les importations d’OGM constitue un nouvel épisode de cet affrontement aujourd’hui planétaire entre, d’une part, les partisans d’un monde marchand, tourné vers l’individualisme et la consommation à court terme et, d’autre part, ceux qui rêvent d’une économie écologique, de justice sociale et de solidarité. Un épisode qui passe presque inaperçu et dont on ne mesure pas toujours les enjeux.
Ainsi, malgré l’autorisation de la Commission européenne, le fameux maïs doux Bt-11 génétiquement modifié, destiné à l’alimentation humaine, ne sera pas commercialisé en Europe... pour le moment en tout cas. « Les consommateurs ne sont pas prêts », a précisé la firme Syngenta, dans un communiqué laconique, diffusé au moment même de la décision de la Commission. Que cache cette surprenante attitude de l’agro-industrie ?
Il faut savoir qu’actuellement 33 procédures d’autorisation d’OGM sont en cours en Europe, pour des mises en culture ou pour la vente de produits alimentaires. Pour ce qui concerne la vente d’aliments, un règlement européen récent prévoit que les denrées contenant des organismes génétiquement modifiés en concentration supérieure à 0,9% doivent clairement en porter la mention sur l’étiquette. Une manière de permettre aux consommateurs de choisir. Et donc de marquer clairement leur opposition aux OGM.
Mais demain, qu’en sera-t-il si les cultures industrielles d’OGM sont acceptées en plein champ et contaminent tout l’environnement, dont les parcelles bio [6] ? Alors des produits sans OGM ne seront tout simplement plus disponibles sur le marché. Les OGM auront tout pollué. Sur ce terrain en tout cas, l’Homo oeconomicus nous aura joué un sacré tour de cochon ! Le droit de se faire entendre ne s’use... que si l’on ne s’en sert pas ! Dans cet affrontement entre oeconomicus et sapiens, dire « Non aux OGM » aujourd’hui, c’est dire « oui » à la sagesse et à l’humanité.

André Ruwet

[1Stop, de Laurent de Bartillat et Simon Retallak, Seuil, 2003.

[2L’écologiste, juin 2003.

[3Ces maladies créées par l’homme - Comment la dégradation de l’environnement met en péril notre santé, Dominique Belpomme, Albin Michel, 2004.

[4Lire notre dossier, pages 12 à 19.

[5« Sage », en latin.

[6Lire à ce propos l’article sur ce fermier dont les champs ont été pollués par les OGM de Monsanto... et qui vient de se faire condamner par la justice canadienne pour usage illégal de graines brevetées (p. 7).

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