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édito


Offensives contre le social et l’environnement

La compétition comme arme et le supermarché comme vision du monde - édito

Depuis quelques mois, on assiste à une double offensive néolibérale contre les normes sociales et environnementales. La durée hebdomadaire du travail et le protocole de Kyoto (sur la limitation des gaz à effet de serre) sont particulièrement visés. Cette offensive se présente comme une « bataille pour la croissance et la défense de l’emploi ». Elle constitue en réalité un véritable risque de régression sociale et environnementale.

La croisade anti-environnementale lancée par certains grands lobbies patronaux, comme l’UNICE [1], se base notamment sur un livre intitulé « L’écologiste sceptique », publié en 2001 par un statisticien danois appelé Bjorn Lomborg et qui est récemment sorti en français.
Cet ouvrage manipule l’information pour avancer que le réchauffement global ne serait pas démontré, que la biodiversité ne serait pas menacée, que les forêts ne seraient pas en danger... Bref, que les écologistes exagèrent et que, pour résoudre les problèmes de développement, le « tout au marché » doit être intensifié.

Le monde vu en « coûts-bénéfices »

Le problème en fait n’est pas tant le livre, un torchon en forme de brûlot comme il en sort régulièrement, mais la réaction étonnamment suiveuse d’une grande partie de la presse qui, empruntant le pas à Lomborg, « a avalé ses conclusions tout rond », dénonce Stephen H. Schneider, du département des Sciences biologiques de l’Université de Stanford (Etats-Unis). De nombreux médias, ont en effet pris les arguments de Lomborg au comptant, parce qu’ils ont un cachet scientifique, et que les journalistes réellement au fait des questions écologiques sont une espèce rare, pour ne pas dire inexistante, dans la plupart des rédactions. Et puis aussi, peut-être, parce que les grands médias eux-mêmes ont souhaité caresser leurs annonceurs industriels dans le sens du poil... Il a ainsi fallu attendre des mois et la publication d’articles dans le magazine de vulgarisation « Scientific American » et la prestigieuse revue « Nature », pour que les arguments de Lomborg soient dûment analysés... et renversés par des spécialistes internationalement reconnus de chacune des disciplines abordées : forêt, biodiversité, climat, substances toxiques... Mais cela ne suffit pas. La polémique fascine le monde de la presse, et parmi les médias francophones, même Arte, avec l’émission « De quoi j’me mêle ? », s’est lamentablement enlisée dans ce puant marais.
Ne se contentant pas de construire son argumentation sur des données biaisées, Lomborg a aussi circonscrit sa vision du monde à une simple analyse « coûts-bénéfices  ».Alors que les dommages sociaux et environnementaux engendrés par la mondialisation néolibérale sont patents, Lomborg propose de confier la régulation de l’économie au seul libre marché.
Fin mai dernier, pour faire mousser une fois de plus ses thèses, Lomborg a réuni dix économistes, parmi lesquels trois prix Nobel et leur a demandé : « Que feriez-vous si vous disposiez de 50 milliards de dollars pour résoudre les dix principaux problèmes de la planète ? » Leur réponse : lutter contre le sida, puis contre la malnutrition, ensuite libéraliser le marché mondial... La lutte contre le réchauffement climatique arrivant en queue de position de leur classement.
« Le problème,c’est que les crises sanitaires et écologiques engendrées par les changements climatiques ne seront plus à l’échelle de l’homme. Les épidémies ou les pandémies seront sans commune mesure avec ce que l’on connaît. L’OMS ne pourra y faire face. Les changements climatiques vont aggraver toutes les problématiques actuelles, » répond l’astrophysicien Hubert Reeves, dans un entretien accordé à « Sciences et Avenir » [2]. Accorder plus de place pour réfuter une à une les fumeuses constructions de Lomborg serait lui donner une importance démesurée (3). Mieux vaut s’intéresser à la véritable racine du problème : la compétition et le marché.

Echapper à la barbarie

Dans un monde de plus en plus géré par des financiers et des économistes, le risque est grand en effet de se laisser illusionner par ces tables de la loi, sans cesse invoquées dans les médias, que sont devenus la compétition et le marché.
Suite aux décisions prises cet été en Allemagne par des entreprises comme Siemens, Bosch ou DaimlerChrysler de repasser aux 40 h/semaine, le débat social de la rentrée risque en effet de se focaliser, en Europe, sur l’augmentation de la durée du travail. En Belgique, un tour de chauffe s’est déjà déroulé en août chez Marichal-Ketin, une fonderie liégeoise aujourd’hui aux mains d’un industriel allemand. La direction a proposé au personnel de passer à 40 h/semaine sans augmentation de salaire, mesure devant contribuer à réduire les pertes enregistrées en raison de l’augmentation soudaine du prix des matières premières. Dans la foulée de cette décision, une dizaine de travailleurs intérimaires auraient été remerciés. La proposition de la direction a heureusement été rejetée à l’unanimité par le personnel de l’entreprise, soutenu en cela par les syndicats.
Derrière cette offensive anti-sociale, c’est évidemment toute la question de la compétition qui se profile. Pour exiger le passage aux 40 h sans compensation salariale, Siemens a fait jouer la menace de délocalisation d’une usine vers la Hongrie, en prétextant que le coût de la main d’oeuvre y était bien plus bas. Le constructeur automobile DaimlerChrysler a, de son côté, menacé de délocaliser une usine vers l’Afrique du Sud. Et Karstadt, la principale chaîne allemande de grands magasins, demande aux travailleurs de prester 40 à 42 h, en échange de l’aménagement d’une coupe sombre de 4.000 emplois d’ici 2006.
On le constate, le débat est lancé. Si, au niveau interprofessionnel, les syndicats mettent le pied dans ce piège, on peut légitimement s’interroger sur les dangers de dégringolade sociale. Car, quand on comprend comment « les petites mains du textile » d’Asie du Sud-Est par exemple en arrivent à devoir travailler une journée entière pour un dollar [3], on se dit que la logique de la pression exercée par les actionnaires d’une part et le marché de l’autre est exactement la même. L’échelle d’exploitation est certes totalement différente. Mais le développement social bien compris exige que, dans le monde du travail, ce soit les bas salaires qui montent. Pas le contraire. Gare au sens de la pente ! Comment ne pas ouvrir les yeux sur la structure sociale aberrante que nous proposent les économistes quand l’augmentation de la productivité, qui devrait permettre d’améliorer le sort de tous en partageant le travail et le richesse, aboutit finalement à la régression sociale, à l’exclusion et au chômage ?

Contre ? Ou avec les autres ?

« La question de départ est :sommes-nous les uns avec les autres ou les uns contre les autres ? La société occidentale aujourd’hui dominante et qui s’impose comme modèle à toutes les autres répond ‘contre’. Conduite par la logique des financiers, elle adopte la croissance comme solution miracle à tous ses problèmes  : consommons toujours plus et tout ira mieux. Cette voie ne peut mener qu’à l’épuisement des ressources collectives.Et elle néglige la fonction première de toute communauté humaine :créer un réseau permettant à tous d’échanger et à chacun de devenir une personne », constate Albert Jacquard, dans un récent petit livre intitulé « De l’angoisse à l’espoir » [4]. Ce ne sont plus les besoins des hommes qui sont pris en considération, mais les équilibres artificiels voulus par les financiers, constate Jacquard. En prenant la compétition comme moteur, nous considérons les autres comme des adversaires ou des obstacles. Si nous voulons échapper à la barbarie, il faut, au contraire, voir en l’autre une source. « Ce changement mérite une véritable révolution.Qui la fera ? », interroge « l’activiste humain », comme se définit Jacquard. Et il propose de s’inspirer du « Prince » de Machiavel, où l’auteur donne ce conseil : « Si tu veux éviter la révolution, mon prince, fais-la ». « Les princes du monde d’aujourd’hui sont les habitants des pays riches. C’est à eux de changer leur comportement, et surtout la logique de leur choix. Qu’on le veuille ou non,ce siècle connaîtra un changement radical de la société planétaire. Si nous nous contentons nous,les riches,de le subir,il se fera contre nous, et risque d’aboutir à une catastrophe pour tous. Si nous avons la sagesse d’y participer, il peut conduire à une humanité pacifiée, où les inégalités seront moins scandaleuses. Mais sommes-nous prêts à diminuer notre consommation de biens non renouvelables ? »

André Ruwet

[1Union des Confédérations de l’Industrie et des Employeurs d’Europe.

[2« Urgence pour la terre. Rencontre Hubert Reeves - Nicolas Hulot », Science et Avenir, août 2004.

[3Lire « La parole l’image », pages 30 à 34.

[4« De l’angoisse à l’espoir. Leçons d’écologie humaine », Albert Jacquard et Christiana Spinedi, Le livre de Poche, 2004.

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