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édito


A hauteur d’homme - édito

Nous vivons aujourd’hui une époque charnière. Notre société de surconsommation nous a entraînés là où le système planétaire n’était jamais allé. En ces moments de basculement du monde, une frange significative de la population est en train d’émerger, porteuse d’une conscience différente. L’objectif de cette nouvelle dynamique sociale : se retrouver « à hauteur d’homme ».

Les Néerlandais ont passé 44 millions d’heures dans les embouteillages l’année dernière, un chiffre en hausse de 43% par rapport à l’an 2000. Le Randstad, cette conurbation regroupant les villes de Rotterdam, La Haye, Amsterdam et Utrecht, qui représente 42% de la population des Pays-Bas, est congestionnée matin et soir pendant plusieurs heures. La situation est telle que l’économie néerlandaise perdrait du terrain par rapport à ses concurrents européens.

Du culte de l’auto...

Emboîtant le pas à l’Allemagne, l’Autriche, la Suisse et le Royaume-Uni, le gouvernement néerlandais a donc décidé, le 7 décembre dernier, d’instaurer une taxe kilométrique modulée en fonction du degré de pollution du véhicule, de l’heure et du lieu de son utilisation. L’ensemble du réseau devrait être intégralement payant à partir de 2016. Les voitures seront équipées d’une puce et un satellite surveillera la fourmilière. L’ambition du gouvernement est de ramener les embouteillages à 18,5 millions d’heures par an en 2022, soit le niveau de 1992.

Quand on voit le chaos quotidien autour de Bruxelles notamment, il ne fait pas de doute que la Belgique ira dans la même direction. L’« âge d’or » de l’auto individuelle roulant quasi sans restrictions est en train de connaître le début de son déclin. En effet, l’augmentation des embouteillages rend les déplacements de plus en plus lents. Et avec un pétrole qui frôle les 100 dollars le baril, les trajets sont de plus en plus coûteux. Si l’on y ajoute la montée rapide de l’effet de serre et la fausse bonne idée que sont les agrocarburants... on comprend que la civilisation de l’auto ait des ratés. N’oublions pas que 2 à 3% des Chinois seulement possèdent une voiture aujourd’hui. Penser qu’ils seront demain, comme nous, plus de 50% à disposer d’un véhicule est pure illusion. Les réserves pétrolières n’y suffiraient pas...

C’est donc à la désacralisation de sa majesté l’automobile que nous allons devoir rapidement participer. Cela dans une civilisation où la « culture automobile » est chevillée au corps, dès le premier âge : autant dire une révolution ! Notre société est-elle prête à relativiser l’importance de son principal objet-culte ? Comment et par quoi allons-nous le remplacer  ? Qui va résister aux pressions des syndicats des routiers, aux menaces de licenciements, de fermetures et lock-out des secteurs automobile et pétrolier ? Poser ces questions, c’est se demander si une partie significative de la population est prête à remettre en question la voiture individuelle pour privilégier d’autres modes de déplacement.

... à l’émergence d’autres valeurs

Sans qu’on en ait vraiment conscience, de nouvelles valeurs guident aujourd’hui les choix d’une partie croissante des citoyens. Une enquête, publiée il y a quelques mois, vient à l’appui de cette thèse. Intitulée Les créatifs culturels en France [1] et pilotée par l’Association pour la biodiversité culturelle, cette enquête a été réalisée dans la foulée de la publication du livre L’émergence des créatifs culturels - Enquête sur les acteurs d’un changement de société [2], sorti aux Etats-Unis en 2000.

« Dans la mesure où les créatifs culturels ne savent pas encore qu’ils le sont et qu’ils constituent une nouvelle force sociale, il semble nécessaire de montrer en quoi leurs convictions et leurs comportements sont susceptibles de générer de profonds changements politiques, économiques, sociaux et culturels », explique Vincent David, commentateur de l’enquête. L’intérêt pour l’analyse de ce phénomène des créatifs culturels gagne de nombreux pays et touche à présent la Hongrie, l’Italie, l’Allemagne, la Norvège, les Pays-Bas... et, plus loin, le Japon, où des études similaires sont prévues ou en cours.

Au terme de l’enquête réalisée en France [3], cinq courants socioculturels apparaissent. Par ordre quantitatif d’importance, ce sont : les prudents inquiets (23%), les altercréatifs (21%), les conservateurs modernes (20%), les détachés sceptiques (18%, qui sont le vrai pôle de résistance aux évolutions culturelles qui traversent l’ensemble du corps social) et les créatifs culturels (17%). « En fait, les altercréatifs sont très proches des créatifs culturels sur tous les points, à la seule exception des références spirituelles associées au développement personnel. On voit là le clivage traditionnel qui oppose, dans nos sociétés, le rationalisme athée hérité des Lumières et les valeurs portées par l’Eglise catholique », explique le sociologue Jean-Pierre Worms dans la préface de l’étude. On peut donc considérer que ces deux groupes représentent, ensemble, 38% des citoyens français à se placer dans une alternative créative. « Il s’agit d’une partie de la population sur laquelle la société peut, pourrait, pourra s’appuyer, pour opérer des changements. »

Quels sont les changements en question ?

Les six dimensions vers lesquelles convergent les créatifs culturels sont :

- l’importance de l’écologie et du développement durable (94% sont très préoccupés par les problèmes écologiques et 51 % sont prêts à payer 10 centimes de plus par litre de carburant s’ils pouvaient être sûrs que ce supplément serve à protéger l’environnement)  ;

- la reconnaissance du rôle des femmes dans la société (98% estiment que les hommes et les femmes devraient partager les tâches ménagères et 89% pensent que notre société a besoin d’une place plus importante donnée aux valeurs féminines, à la sensibilité) ;

- l’intérêt pour « l’être » plutôt que « l’avoir » et le « paraître » (92% pensent qu’il vaut mieux vivre une vie plus simple, moins axée sur la consommation et la richesse, et 80% ne sont pas en accord avec la volonté de gagner le plus d’argent possible) ;

- l’ouverture au monde (pour 86% le multiculturalisme constitue une valeur très importante et 92% estiment que leurs enfants devraient apprendre à accueillir les gens des autres pays et à s’y faire des amis) ;

- le rejet du développement économique à tout prix et l’implication au niveau collectif (92% ne sont pas d’accord avec le principe selon lequel il est plus important de maintenir les emplois que de protéger la nature et 80% pensent que leur travail devrait apporter une contribution notable à la société) ;

- la sensibilité au développement personnel et à la spiritualité (62% estiment que des changements positifs de leur personnalité pourraient contribuer à changer le monde et 79% aimeraient disposer de plus de temps et faire plus d’efforts pour mieux se connaître et développer leur propre personnalité).

Créer un nouvel imaginaire social

Au cœur des transformations de la société française, les créatifs culturels sont des individus conscients des grands enjeux planétaires. Sans le savoir, parce qu’ils n’appartiennent pas à un groupe organisé en tant que tel, « ils sont peut-être les pionniers d’une autre modernité et d’un néo-individualisme engagé, qui redonne toute sa place à la nature et à la transcendance, analyse Vincent David. L’enjeu pour les créatifs culturels est désormais de se compter, c’est-à-dire de prendre conscience de leur existence en tant que groupe. (...) Pour agir ensemble, au niveau local, national et international. »

Dans les domaines du climat, de la perte de biodiversité et de la contamination globale de notre environnement, nous sommes dans une situation d’urgence. Ce ne sont plus seulement les écologistes qui le répètent aujourd’hui, mais aussi des milliers de scientifiques et d’associations, ainsi que les grandes agences spécialisées de l’ONU. La question cruciale qui se pose est celle de notre capacité à faire face au changement. Comment faire montre de créativité quand la culture majoritaire dans laquelle nous baignons martèle que « tout va bien ». La preuve par l’auto, l’avion, la mode, l’hyperconsommation sans souci des saisons...

Là se situe le grand défi d’aujourd’hui : à une époque où cette culture de la surconsommation est complètement banalisée par la publicité et la plupart des médias, comment créer un nouvel imaginaire social qui tienne compte de la situation réelle de l’humanité sur la planète ? Comment créer un imaginaire dans lequel le vélo, le train et le tram viendront prendre la place de la déesse automobile ?

En se fondant sur les mille et un signaux positifs envoyés par cette frange aujourd’hui minoritaire de la population que sont les créatifs culturels. Il faut que ces minoritaires, que l’on retrouve dans tous les milieux, sachent qu’ils ne sont pas seuls. Eux que l’on classe aujourd’hui, de manière un peu péjorative, dans des « mouvances » ou des « nébuleuses », parmi les « socioculs », les « bios » ou les « écolos »... sont en fait les têtes chercheuses de nos sociétés. Celles qui sont à la poursuite d’un nouvel imaginaire social. Histoire de remettre pied à terre. Et de se retrouver « à hauteur d’homme » sur cette planète.

André Ruwet

[1Les créatifs culturels en France, Association pour la biodiversité culturelle, éditions Yves Michel, 2007, 132 p.

[2Ce livre, rédigé par Paul H. Ray et Sherry R. Anderson, est disponible en français aux éditions Yves Michel.

[3Sur la base d’un échantillon représentatif de la population française composé de 1.115 personnes âgées de 15 ans et plus.

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