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« Belgik », le pays siamois

Depuis vingt-cinq ans, j’annonce régulièrement, dans un silence assourdissant, la fin possible de la Belgique. Un de mes spectacles s’appelait même Le cimetière des Belges. Or cette improbable prophétie semble, aujourd’hui, s’imposer peu à peu à tous.

Depuis vingt-cinq ans, j’annonce régulièrement, dans un silence assourdissant, la fin possible de la Belgique. Un de mes spectacles s’appelait même Le cimetière des Belges. Or cette improbable prophétie semble, aujourd’hui, s’imposer peu à peu à tous. Comme si, pris de vertige, nous constations, soudain, qu’un incurable « mal belge » avait rongé nos institutions et nous condamnait à la disparition. Pourtant, avant d’être « belge », le problème me semble d’abord européen. Parlez-en aux Ecossais et aux Catalans ! Entre les nouveaux pouvoirs délégués à l’Europe (la monnaie, les lois, et, bientôt, l’armée et la diplomatie) et les pouvoirs accrus attribués aux gouvernements régionaux, quel sera encore, en effet, le rôle spécifique des anciens états « nationaux » ?

Voici une réponse possible : fédérer et faire vivre des espaces politiques et culturels cimentés par une langue commune. En ce sens, à l’horizon du siècle, la Belgique francophone se cherchera peut-être un avenir du côté de la France - comme la Flandre pourrait, de son côté, utilement se rapprocher des Pays-Bas. Si ce scénario s’impose, la Belgique explosera et sera effectivement condamnée. Mais on peut voir les choses d’un point de vue diamétralement opposé.

La spécificité historique de l’Etat belge ne serait-elle pas, précisément, de permettre la cohabitation de deux langues sur un même territoire ? Comment pourrions- nous en parler quinze ou vingt en Europe, si nous sommes politiquement incapables d’en faire cohabiter deux ou trois à l’intérieur de nos frontières ? Car la Belgique n’est pas un de ces « pays jumeaux » qu’un simple coup de scalpel délivrerait d’une impossible gémellité. C’est un « pays siamois » - chairs et nerfs emmêlés. Un pays « zinneke » où, dans toutes les familles, le sang coule des deux côtés de la « frontière linguistique ».

Ecoutez la rue : on parle français à Ostende, flamand à Durbuy, et le cœur du pays, Bruxelles, est et restera bilingue. Il y a plus d’un os entre nous, et quelques viscères en commun. Un organe vital ou un inutile appendice  ? J’aimerais, pour le savoir, ne pas devoir attendre la dissection du corps. Je suis Bruxellois francophone, mais j’ai trois grands-parents flamands. Olivier Maingain, le héraut des francophones francophiles, a une maman qui vient d’Alost. Même Yves Leterme, le héros de la Flandre flamande, a un papa wallon.

Pour comprendre la Belgique, la psychanalyse serait parfois plus utile que la politique. Comment la Flandre, qui semble obsédée par la purification linguistique de ses frontières, peut-elle choisir Bruxelles comme capitale, une ville à 80% francophone ? Et comment peut-elle ensuite, sans rire, reprocher à ces mêmes Bruxellois de parler leur langue s’ils habitent, en périphérie, à deux cents mètres de Woluwe, Boitsfort ou Anderlecht ? Quel est le sens de cette double absurdité ?

Les cimetières de l’Histoire sont remplis des victimes des purificateurs ethniques, linguistiques, politiques ou religieux. Les « zinneke », eux, n’ont jamais fait de mal à personne. Ne fût-ce que pour cette seule raison, je continue à me sentir profondément « belge ». Je continue à vivre, à travailler et à chanter dans ce « pays siamois » avec la même passion, la même exaspération... et, parfois, bien sûr, les mêmes doutes.

Voilà pourquoi on peut aussi lire, dans le titre de mon nouvel album, Belgik, cette subliminale question existentielle : « Belge, ik ? » Alors, stop ou encore ? Vivre ensemble ou nous séparer ? Encourager le mélange ou l’homogénéité ? On a vu ce que j’en pense. Mais ce choix n’est pourtant pas une lutte entre le « bien » et le « mal ». C’est un conflit entre deux légitimités, deux avenirs, deux envies - et qui nous renvoie à notre propre liberté. Pour « une fois », comme on dit chez nous, notre destin nous appartient !

Claude Semal
Auteur-compositeur, comédien et écrivain
www.claudesemal.com

CD Belgik chez Franc’amour/Sowarex, distribution AMG

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