article-numero-niveau-2
article-numero-niveau-2
article-numero-niveau-2
article-numero-niveau-2

Finance internationale

L’arroseur en passe d’être arrosé ?

Le ton monte entre les fonds souverains du Sud et les intérêts stratégiques du Nord. Les pays riches craignent en effet de voir leurs fleurons filer entre les mains d’Etats étrangers.

Les fonds souverains sont des fonds d’investissement gérés par des Etats ayant accumulé davantage de réserves que nécessaire pour leurs besoins immédiats. Ils ne sont pas nouveaux, puisqu’ils existent depuis les années 50, mais l’augmentation spectaculaire de leur volume financier attise de plus en plus les passions dans le petit monde de la finance internationale. Alors qu’ils ne représentaient pas plus de 500 milliards de dollars en 1990, ils concentrent près de 3.000 milliards de dollars en 2007.

Plus de vingt pays détiennent des fonds souverains, mais les cinq principaux fonds concentrent près de 70% du volume total. Plus de la moitié des avoirs sont détenus par des pays exportateurs de pétrole et de gaz qui ont profité de la hausse des cours énergétiques depuis le début des années 2000. L’accumulation de réserves par les pays asiatiques représente une autre source de développement de ces fonds. Enfin, des pays industrialisés du Nord, comme la France ou l’Australie, ont développé de tels fonds pour anticiper le choc du « papy boom » sur le financement futur des retraites.

Changement de stratégie

Jusqu’il y a peu, les réserves de change, utilisées par les Etats pour anticiper de futures fuites de capitaux, étaient investies en bon père de famille dans des placements sûrs, comme les bons du Trésor américain ou les obligations d’Etat européennes. Mais leur montant a tellement augmenté dans les pays exportateurs de pétrole et en Asie qu’il dépasse largement les besoins nécessaires pour anticiper de telles crises. C’est pourquoi plusieurs fonds souverains ont décidé d’investir davantage de leurs avoirs en bourse et dans des produits plus risqués et plus rémunérateurs : en juillet 2007, le fonds qatari a annoncé vouloir racheter le numéro trois de la grande distribution britannique Sainsbury ; en juillet, la China Development Bank et le fonds singapourien Temasek ont investi ensemble 13 milliards de dollars dans la banque britannique Barclays ; en août, le fonds de Dubaï Istithmar a acquis la chaîne américaine de grands magasins Barneys ; le 20 septembre 2007, le Qatar Investment Authority a annoncé avoir racheté 20% de la Bourse de Londres et 10% de la Bourse nordique OMX.

La liste, loin d’être exhaustive, a eu le don de réveiller la fibre protectionniste des pays les plus riches : en juillet 2007, le commissaire européen au commerce Peter Mandelson a proposé une mesure pour contrer la présence de fonds d’Etat étrangers dans les entreprises stratégiques européennes ; lors du sommet franco-allemand de septembre 2007, Sarkozy et Merkel ont dénoncé la concurrence faussée par les fonds souverains ; l’administration Bush a quant à elle demandé au FMI de plancher sur un code de bonne conduite pour ces fonds [1]. Ces réflexes inquiètent nombre d’analystes, comme Simon Johnson, directeur du département des études du FMI, pour lequel ces velléités de contrôler qui peut investir dans quoi représentent « une pente glissante qui mène rapidement et douloureusement à d’autres formes de protectionnisme [2] ».

En tout cas, l’escalade ne s’est pas fait attendre : la Chine a annoncé, fin août 2007, une nouvelle loi sur la concurrence prévoyant une enquête de sécurité nationale avant toute acquisition d’une entreprise chinoise par des intérêts étrangers et la Russie a qualifié d’« hystérique » le projet déposé en septembre 2007 par la Commission européenne pour protéger son secteur énergétique − qualifié par les eurocrates eux-mêmes de « clause Gazprom » [3].

Le reflet d’un monde multipolaire

En réalité, plus que la situation actuelle, c’est l’avenir qui alimente les craintes des pays riches : la banque Morgan Stanley estime ainsi que ces fonds pourraient concentrer quelque 12.000 milliards de dollars à l’horizon 2015. Les gouvernements des pays riches craignent de voir leurs fleurons passer dans des mains étrangères et soupçonnent les pays émergents, comme la Chine et la Russie, de ne pas entretenir que des desseins financiers.

L’arroseur serait ainsi en passe d’être à son tour arrosé, tant il a été fait peu de cas des secteurs stratégiques du Sud lorsque le FMI et la Banque mondiale ont imposé leur libéralisation dans le cadre des programmes d’ajustement structurel. Quoi qu’il advienne, le ton monte entre fonds souverains du Sud et intérêts stratégiques du Nord. Le débat sur les fonds souverains est ainsi le reflet du monde multipolaire qui se développe à coups de rapports de force entre Etats plutôt que par le biais de la coopération multilatérale.

Par Arnaud Zacharie, directeur de recherche au CNCD-11 11 11

[1« L’essor des fonds souverains ravive les protectionnismes », Le Monde Economie, 2 octobre 2007.

[2« La montée en puissance des fonds souverains », Simon Johnson, Finances & Développement, septembre 2007.

[3« Quand les Etats investissent la finance », Alternatives économiques, n° 262, octobre 2007.

Autre(s) article(s) sur le même thème :

article-numero-niveau-2
article-numero-niveau-2