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édito


Printemps de l’environnement

Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi ! - édito

Il va falloir que Paul Magnette, ministre de l’Environnement, ait du souffle, comme l’y encourage ce slogan de Mai 68, s’il veut, ainsi qu’il le souhaite, que le Printemps de l’environnement « débouche sur du concret ».

C’est par un « appel à la créativité  » que le Premier ministre, Yves Leterme, a officiellement lancé le Printemps de l’environnement, le 15 avril dernier. L’opération, inspirée par le « Grenelle de l’environnement » en France, est organisée par le ministre fédéral belge de l’Environnement Paul Magnette (PS).

« Agir, vite et fort »

Préalablement à l’annonce de l’opération, des contacts ont été pris en vue de l’organisation de l’agenda, tant avec les Régions (Flandre, Wallonie et Bruxelles) que la société civile, dont « la participation constituait une condition au lancement du processus ». Les travaux proprement dits seront organisés en quatre ateliers thématiques, dont chacun aura pour mission de déboucher sur cinq à dix mesures concrètes.

« A travers ce processus “participatif, politique et décisionnel”, des représentants de la société civile, des partenaires sociaux et du monde académique vont (tenter de) dégager une série d’engagements concrets en matière d’énergies renouvelables, de ressources naturelles et de biodiversité, de modes de production et de consommation durables, de lutte contre les changements climatiques, d’environnement et de santé, de transports et de mobilité », expliquaient les quatre associations porteuses du Pacte écologique belge. Au terme de la cérémonie de lancement du 15 avril, dubitatives, elles précisaient qu’« elles refuseront de servir de paravent à l’immobilisme et de cautionner des mesurettes dépourvues d’impact. La gravité de la situation ne tolère pas la frilosité ; il n’est plus temps de tergiverser mais bien d’agir, vite et fort ».

CHB : un cas d’école

Si les associations veulent que leur participation au Printemps de l’environnement soit crédible, les projets autoroutiers wallons complètement obsolètes, à Couvin et à Liège, doivent être mis d’emblée sur la table. La liaison entre Cerexhe-Heuseux et Beaufays (dite CHB), dans la région liégeoise, est en effet un véritable cas d’école incontournable. Datant de 1969 - qui parlait alors de l’effet de serre et du pic pétrolier ? - ce projet est inscrit dans l’accord de majorité PS-CDH à la Région wallonne. Il prévoit le contournement de l’agglomération liégeoise en reliant l’autoroute d’Aix-la-Chapelle à celle de Luxembourg. Pour faire ce saut entre le bord sud-ouest du plateau de Herve et la porte de l’Ardenne, la construction à grands frais d’un tronçon d’autoroute de 12,5 km assorti de six échangeurs est prévu. L’itinéraire emprunterait un viaduc long de 1.600 mètres jeté par dessus la Vesdre (et la tête des habitants de la commune de Trooz) à 80 mètres de hauteur, pour aboutir en pleine zone Natura 2000, protégée par l’Europe.

Cornaqués par de vieux leaders politiques de la région liégeoise, qui pensent encore le développement comme on le faisait lors des Golden sixties, tous les partis politiques traditionnels se sont prononcés en faveur de ce projet. Coup de théâtre, le 3 avril dernier : la Commission européenne vient perturber ce sinistre dessein. Pour le Commissaire européen à l’Environnement Stavros Dimas, le gouvernement wallon a omis d’organiser une « évaluation stratégique d’impact » de ce projet, en violation du droit européen. A dater du 3 avril, les leaders wallons disposaient d’un délai de deux mois pour réaliser l’évaluation environnementale exigée. Revirement significatif, le 18 avril dernier : le ministre régional wallon André Antoine (transport, développement territorial) déclarait que « Liège a nettement plus besoin d’un bon réseau de transports en commun que d’un nouveau tronçon autoroutier ». A la télévision locale RTC, il nuança en disant qu’il« n’envisageait pas que l’on puisse encore investir dans du béton sans qu’il y ait un investissement aussi significatif dans le bus ou le tram à Liège. Mais que, en termes économiques, environnementaux, de mobilité et de retour à la ville, les transports en commun étaient la meilleure réponse. »

Dans toute la région liégeoise, la résistance citoyenne grandit et les partisans d’un tram moderne sont de plus en plus nombreux.

Considérer l’avenir à partir du futur désiré

Soyons clair, cette autoroute :

- ne va apporter aucune solution réelle à la congestion urbaine liégeoise car, selon l’analyse socio-économique Stratec, 2,7% seulement du trafic de transit sont concernés par cette liaison [1]  ; et selon l’étude d’incidence, le résultat en terme de mobilité sera le « statu quo » ;

- engendrera au contraire des embouteillages supplémentaires dans l’agglomération liégeoise, car elle aura un effet d’appel pour du trafic local supplémentaire ;

- a été prévue alors que le pétrole était abondant et bon marché. L’or noir tourne aujourd’hui autour des 115 dollars le baril et son prix risque de doubler dans les années à venir, puisqu’il est à la fois plus rare et plus demandé ;

- contribuera davantage à façonner une agglomération à deux vitesses (campagne urbanisée pour usagers motorisés, ville appauvrie par la périurbanisation) ;

- va amputer la région liégeoise d’une magnifique zone naturelle, ainsi que d’une somme considérable (500 millions d’euros) qui lui permettrait d’implanter un vrai réseau de tram moderne desservant en site propre toute l’agglomération.

Le réchauffement climatique et la fin du pétrole bon marché vont profondément modifier nos conditions de vie. Nous devons donc tout mettre en œuvre pour vivre à la fois avec moins d’énergie et plus d’énergies renouvelables. Cela ne veut pas dire retourner à la bougie, au cheval et à la charrette. Pour une agglomération urbaine, cela signifie mettre un « transport structurant », comme on dit, moderne, fréquent et rapide, à la disposition de la population. A l’échelle du Grand Liège (500.000 habitants), il revient à la population d’exiger aujourd’hui ce choix de ses mandataires, du moins si les Liégeois veulent se donner une chance de disposer d’une mobilité digne de ce nom dans les années à venir [2].

Aux représentants politiques, il incombe d’assurer aux citoyens l’accessibilité aux fonctions de l’agglomération urbaine, sans devoir dépendre de la voiture individuelle, car demain, tant pour des raisons de prix que de dérèglement climatique, ce ne sera plus possible.

Lancer un Printemps de l’environnement digne de ce nom en 2008, c’est se montrer capable de se projeter dans dix ou vingt ans. Et de se dire que l’« art d’habiter ensemble » de demain se construit aujourd’hui, par un remodelage de l’espace urbain qui tienne compte de l’absolue nécessité de réduire par quatre notre production de CO2. Ce qui ne peut s’envisager qu’en donnant toute la place qui leur revient aux modes de déplacements doux, le tram, le vélo, la marche, et en donnant un coup d’arrêt à l’éclatement des fonctions sur le territoire.

Cher Paul Magnette, vous l’avez dit le jour du lancement du Printemps de l’environnement : « Il faut changer notre manière de nous déplacer, d’aménager le territoire. » Le défi que vous vous êtes lancé implique, vous l’aurez compris, que vous soyez capable de faire un saut dans le temps pour considérer l’avenir non pas à partir du présent... mais du futur désiré. Or beaucoup de vos partenaires politiques « traditionnels » regardent l’avenir avec les lunettes du passé. Les citoyens responsables, réellement concernés par l’avenir, sont pour leur part avec vous.
Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi !

André Ruwet

[1Source : Stratec 2003, p.11.

[2Imagine invite ses lecteurs à faire entendre leur opinion, par courriel, au ministre de l’Environnement.

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