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édito


Respecter son écologie intérieure - édito

Sans pilotes dans l’avion capables de remettre radicalement en question la domination de l’homme sur la nature – la vraie cause de la destruction de la planète –, on en est à se demander comment les mesures à prendre pour protéger les écosystèmes pourront être mises en œuvre. Une bonne manière de commencer est de respecter son écologie intérieure.

« Le capitalisme est sans limite et ne s’écroulera pas sous ses propres contradictions : la seule limite au capitalisme et à ses mécanismes de destructions prédatrices, c’est l’endommagement irréversible des possibilités de vie humaines et non humaines », analyse le philosophe Frédéric Neyrat dans un texte intitulé, de manière un peu provocatrice : « Ecologistes, encore un effort pour devenir antihumanistes… » [1]

L’humanisme, articulé au capitalisme

« Cet endommagement (de la vie), l’écologie politique le pointe, jour après jour. Et ne peut donc se construire que sur une analyse critique du capitalisme. Il nous semble que cette critique ne peut prendre toute sa dimension qu’accompagnée d’une critique de l’humanisme. (...) En un mot, pas d’anticapitalisme véritable sans antihumanisme. »

Ce raisonnement touche évidemment à un tabou, l’humanisme ! Et mérite donc un brin d’explication. Pour Neyrat, « ce qu’il nous faut comprendre, c’est l’articulation de l’humanisme à la production économique capitaliste ». Il fait le constat que le décollage de l’économie capitaliste, qui a eu lieu au moment de la révolution industrielle en Angleterre dans les années 1750-1800, s’est effectué en même temps que le développement de l’humanisme, qui a consisté à faire de la position d’exception de l’homme (parmi toutes les formes de vie) la justification de sa domination sur la nature. Dans ce modèle de société – mais c’était encore pire sous le régime communiste soviétique ! –, tout ce qui n’est pas l’homme est dévalorisé. Un tel modèle serait à l’origine de la dévastation du monde.

Pour Neyrat, cet antihumanisme ne consiste évidemment pas à « danser autour du feu en souhaitant la disparition de l’espèce humaine ». Il s’agirait en fait, pour tenter de redresser la barque, « d’être sensible aux atteintes aux formes de vie, pour interroger la place de l’être humain et le danger de sa mise en exception ». Cela suppose que l’on soit capable de proposer un autre schéma de relation de l’espèce humaine aux autres espèces vivantes. D’envisager une forme d’égalité entre les êtres humains et non humains, une sorte de « démocratie des formes de vie », selon l’expression d’un autre philosophe, Arne Naess, l’inventeur du terme « écologie profonde », qui rompt avec une vision anthropocentrique du monde.

« Nos enfants nous accuseront »

Sans grande surprise, Arne Naess cite le livre de la biologiste et zoologiste Rachel Carson, Le printemps silencieux, paru en 1962, comme une des influences majeures de sa vision de l’écologie profonde [2]. S’il est effectivement un domaine dans lequel le capitalisme a redoublé d’ardeur pour exploiter la terre et exclure une population entière, sans considération ni respect pour la plupart des formes de vie, c’est bien celui de l’agriculture industrielle, « qui utilise quelque 30 000 composants chimiques différents », ainsi que l’explique le film documentaire Nos enfants nous accuseront, qui sortira sur les écrans cet automne [3].

Et pourtant, on pourrait produire des denrées alimentaires de bonne qualité en quantité suffisante « pour peu que l’on cesse de remplacer les paysans sur terre par des molécules chimiques », comme le fait pertinemment remarquer l’un des protagonistes de ce film. Le « privilège de l’homme » de fabriquer et de répandre sans grandes précautions, dans la nature et sur les denrées alimentaires dont il va se nourrir, des pesticides, des fongicides, des herbicides et autres tueurs du vivant est en train de se retourner contre lui. De terrible manière, comme en témoigne ce film coup de poing qui fait le lien entre santé, alimentation et environnement en s’appuyant notamment sur ces constats :
– en France, en 25 ans, l’incidence du cancer a augmenté de 93% chez l’homme ;
– 70% des cancers sont liés à l’environnement, dont 30% à la pollution et 40% à l’alimentation ;
– chaque année, en Europe, 100.000 enfants meurent de maladies causées par l’environnement ;
– les problèmes de fertilité et de diabète, qui vont s’amplifiant, sont notamment liés à la pollution de l’environnement.
L’objectif des auteurs de ce film témoignage est d’« alerter l’opinion et les pouvoirs publics sur les dérives scandaleuses d’un système économique qui fait passer ses profits et ses intérêts avant la santé de la population ». « La génération montante ne sera pas en aussi bonne santé que ses parents. C’est la première fois que cela se passe dans l’histoire de l’humanité. Et c’est inacceptable », explique le Dr. John Peterson Myers, chercheur en sciences pour la santé de l’environnement et protagoniste du film. « Il faut trouver les moyens d’agir pour que, demain, nos enfants ne nous accusent pas de les avoir abandonnés ».

Le capitalisme n’a pas trouvé « son Soljenitsyne »

On a le sentiment que ce discours d’alerte se répète, encore et encore, depuis des décennies maintenant. Pendant ce temps, la biodiversité continue à se réduire à une vitesse que l’on estime cent fois plus importante que la normale, la température moyenne sur la planète monte comme elle ne l’a jamais fait en dehors de périodes de cataclysmes majeurs, et l’empoisonnement généralisé des écosystèmes se poursuit jusqu’à rendre des zones maritimes quasi stériles (en Méditerranée ou en mer du Nord notamment), des jardins incultivables ou des denrées alimentaires dangereuses pour la santé humaine.

En août dernier, au lendemain du décès d’Alexandre Soljenitsyne, auteur du fameux Archipel du goulag, qui met en lumière la face cachée du système communiste et sa responsabilité dans la destruction de millions de vies humaines à l’abri de l’ex-Rideau de fer, l’écrivain Pierre Mertens expliquait que le capitalisme n’avait, jusqu’à présent, pas encore trouvé « son Soljenitsyne ». C’est-àdire un auteur capable de dénoncer avec force la prédation érigée en système de relations, non seulement aux autres mais à l’ensemble du monde vivant : modèle imposé comme « le sésame du bonheur » à la planète entière, via les médias dominants.

Aujourd’hui en effet, avec ou sans notre accord, nous participons quasi tous au développement du capitalisme. Le système règne en maître partout. Même et plus encore parfois dans des pays comme la Russie ou la Chine, où les oligarques et une nouvelle classe moyenne opulente se comportent en parvenus, en hyperconsommateurs arborant de manière ostentatoire les signes de la réussite matérielle.

C’est sans doute cette capacité d’embrigadement des rêves de richesse qui fait la force du capitalisme. Et, à terme, sa perte. Car ces rêves se nourrissent de prédation. Or, cette fois – cela Marx n’avait évidemment pas pu le prévoir –, les limites d’absorption de la pollution par les écosystèmes terrestres sont en voie d’être dépassées. Et cette prédation généralisée est en train de se retourner contre les hommes, ainsi qu’on le constate notamment avec la multiplication des guerres pour les ressources naturelles (eau, pétrole…), mais aussi la montée des maladies dites « de civilisation », liées à la détérioration de notre milieu de vie.

Respecter son écologie intérieure

On en est là aujourd’hui, dans une sorte de période d’entre-deux, sans véritables pilotes dans l’avion [4], à se demander de quelle manière les indispensables mesures à prendre pour prévenir nos propres prédations vont enfin pouvoir être mises en oeuvre. En transformant nos démocraties en régimes « fascistes verts » ? Ou, avant qu’il ne soit trop tard, en fertilisant l’air du temps de nouveaux rêves d’épanouissement de l’être humain ? Des rêves modestes, à température humaine, faits de bonheurs simples, intimement liés à notre symbiose avec les éléments naturels (l’eau, l’air, la terre, les plantes, les bêtes…), et où les limites à notre expansion tiendraient enfin compte du respect des autres espèces ?

« Ceux qui souhaitent un changement de société constatent amèrement que les forces en présence sur Terre sont tellement déséquilibrées qu’il devient illusoire d’encore envisager que les mouvements populaires puissent être entendus et a fortiori de faire la révolution. Mais, en partant de l’idée que toute société est la résultante des personnes qui la composent, il reste une solution : être la révolution. Personne ne peut empêcher quiconque de penser librement et de changer le monde en concrétisant cette liberté dans le quotidien. Sauf soi-même », propose Pierre Catelin [5].

Et que faire concrètement ? Questionner ses envies, les remettre en question ; cultiver la satisfaction plutôt que la jalousie ; consommer différemment, de manière responsable à la fois pour nous-mêmes, nos enfants, tous les êtres humains et les autres espèces ; tendre progressivement vers la simplicité volontaire, celle qui rend intimement heureux ; confier nos économies à des organismes qui financent des projets en adéquation avec nos valeurs [6] ; oser des rêves de changements radicaux et ne pas se laisser endormir par les discours trompeurs des « tartuffes de l’écologie  » ; essayer de se traiter soi-même comme une partie vivante de l’écosystème terre… bref, respecter son écologie intérieure.

Plus nous serons nombreux à le faire, plus nous « serons la révolution » !

André Ruwet

[1Revue Labyrinthe, dossier intitulé : « Ecologie = X. Une nouvelle équation des savoirs », n° 30, Maisonneuve & Larose, 2008.

[2Ce livre dénonce les abus de l’agriculture industrielle, et particulièrement l’emploi inconsidéré de pesticides, qui conduit à la progressive disparition de la vie (dont les chants des oiseaux au printemps, d’où le titre de l’ouvrage). Le printemps silencieux, de Rachel Carson (1968), Livre de poche. Ce livre fondamental a été réédité en 1994 aux Etats-Unis avec une préface du vice-président de l’époque, Al Gore.

[3Film de Jean-Paul Jaud (112 minutes). www.nosenfantsnousaccuseront-lefilm.com. Infos : contact@jplusb.fr.

[4On a vu sur quel vide a débouché le « Printemps de l’environnement », en Belgique, en juillet dernier. Lire aussi à ce propos la chronique d’Arnaud Zacharie, en p. 30 de ce magazine : « Le monde traverse cinq crises globales. Les global leaders y répondent en menant la politique de l’autruche. »

[5Bienvenue sur Terre. Petit manuel pour Etre la révolution, Imagine publications, 350 p, 2008. N.B. Cette maison d’édition et ce livre n’ont aucun rapport structurel avec Imagine magazine.

[6Voir le site www.secretsbancaires.be : « La vérité nue sur notre argent ».

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