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Remarquablement irrigué

La première dame de France a au moins une excuse. L’amour, précisément. Ce sentiment trouble qui lui a fait découvrir, chez son mari, l’époustouflante turgescence de « cinq ou six cerveaux remarquablement irrigués ».

Nouveauté. Le Roi, la cour et la courtisane. Ah ! ce nouveau CD carlabrunesque, distribué à la volée, en plein conseil des ministres, à tous les membres du gouvernement Fillon ! Et tous de sortir, à la queue leu leu, avec leur petite rondelle promotionnelle sous le bras et leur gueule de merlan frit devant les photographes ! Quelle classe ! Quel goût ! Quelle élégance ! Ça, c’est de la promo ! La République de Marie-Antoinette sponsorisée par la Fnac, l’Elysée et France Inter.

Dyslexie. L’amour, dit-on, rend aveugle. Il arrive aussi, en outre, qu’il soit sourd, muet, dyslexique et eczémateux. Dans une interview people au quotidien Libération [1], Carla Bruni-Sarkozy se définit en effet comme « épidermiquement de gauche ». Vu ses choix matrimoniaux, « épimerdiquement » me semblerait plus exact. Et c’est quoi, la gauche « épimerdique » ? C’est : « La gauche ?… Et puis, merde ! »

Irrigation. La première dame de France a au moins une excuse. L’amour, précisément. Ce sentiment trouble qui lui a fait découvrir, chez son mari, l’époustouflante turgescence de « cinq ou six cerveaux remarquablement irrigués » [2], dont deux ou trois, au moins, vu la taille de ses costumes, ont dû trouver place dans son pantalon. Mais les autres ? Ceux qui, d’après nos informations, ne couchent pas avec le président ? Les Kouchner, Jouyet, Bockel, Besson, Hirsch et Fadela Amara ? Que font-ils, ces « gens de gauche », dans ce gouvernement de droite ? Et les Allègre, les Charasse et les Lang, qui déjà dansent devant le buffet !

Orientation. Qu’est-ce qui les pousse, ces éminences, à courir comme des poulets sans tête, d’une mangeoire à l’autre, et à faire la danse du ventre devant le moindre morceau de perchoir, le plus petit secrétariat d’Etat, la plus humble présidence de commission ? Si au moins, ils nous disaient : cela fait trente-cinq ans que je m’aveugle. Moi, au fond, je suis un vieux réac. Pour une voiture de fonction, je vendrais ma mère et ma petite sœur. Vive le néolibéralisme ! Ce serait très con, mais au moins, ce serait cohérent. Mais non ! « De gauche », elles se disent, les girouettes ! « De gauche », un jour, « de gauche », toujours. « De gauche », juré, craché ! Même si la seule cohérence programmatique du gouvernement Fillon est de vouloir démolir, pierre par pierre, tout ce que la gauche a pu, depuis cinquante ans, imaginer, construire et incarner. La sécurité sociale. Les pensions. Les services publics. Le pouvoir d’achat. Les droits syndicaux. L’enseignement pour tous. La réduction du temps de travail. Les droits des chômeurs. Le droit d’asile. La laïcité. La solidarité. Je continue ?

Camembert. Vous voyez, c’est facile, être de gauche. Mais ça paye moins qu’être de droite. En France, entre 1980 et 2000, les revenus du travail ont ainsi, par rapport à ceux du capital, perdu dix points dans le « camembert » du produit intérieur brut. Pour la Belgique, où la tendance est grosso modo la même, on lira avec intérêt Economie belge de 1945 à 2005. Histoire non écrite, un court document didactique réalisé en 2006 par les régionales bruxelloises de la FGTB, de la CSC et d’ATTAC. C’est gratuitement téléchargeable sur le Net [3].

Carton rouge. Il y a une dizaine d’années, j’avais été invité par la revue Politique à débattre de l’avenir de la Belgique. J’avais développé mon habituel scénario catastrophe : fin possible de la Belgique pour cause d’indépendance de la Flandre, et blablabla. Pas du tout, m’avait répondu un Bruxellois flamand, bilingue et sympathique (pléonasme : tous les Bruxellois flamands sont bilingues et sympathiques). La Belgique restera unitaire, car « blablabla, Bruxelles, la dette, la monarchie, les syndicats, le football » (je résume). Je ne sais si mon contradicteur d’alors est aussi optimiste aujourd’hui, mais pour le football, eh bien ! c’est râpé. Pour obtenir un subventionnement des Communautés, l’Union belge vient en effet de proposer la scission du football amateur, des divisions 3 nationales aux divisions 4 provinciales [4]. C’est dans les clubs bruxellois qu’on va rigoler !

Coquelicots. J’aime ces fleurs fragiles, gratuites et sauvages – cousines ailées des papillons au « joli temps des cerises ». On dit qu’elles doivent leur nom, par allitération du cri « coquerico ! », à ces pétales écarlates et plissés qui, d’une plume sanguine, gravent dans les blés de tremblantes crêtes de coq. Mais on dit tant de choses… Si le coquelicot n’a pas d’odeur, il sent toujours l’été et la campagne. Car le coquelicot vit en liberté et ne s’apprivoise pas. Ce n’est pas une rose ou une tulipe. On ne le verra jamais dans un vase ou à la tribune d’un congrès. S’il orne la boutonnière d’un amoureux, c’est le temps d’un seul baiser. Il ne se donne qu’à ceux qui le regardent, et parfois aux enfants – quand un brin d’herbe noué fait tourner la tête d’une éphémère danseuse rougissante. Dans ses romans, l’excellent Robert Merle aimait rappeler qu’en vieux français, « coqueliquer » signifie aussi « faire l’amour » [5]. En se roulant dans les blés ?

Claude Semal
Auteur-compositeur, comédien et écrivain
www.claudesemal.com

[1Libération, 21 juin 2008.

[2Interview dans La véritable histoire de Carla et Nicolas, de V. Benaïm et Y. Azéroual.

[4Le Soir, 29 juin 2008.

[5Si vous voulez vous offrir quelques semaines de bonheur, je vous conseille, en Livre de poche, toute la saga de Robert Merle, Fortune de France. Une superbe traversée historique dans la France des guerres de religion. Si vous n’avez que quelques soirées à consacrer à la lecture, Malevil et L’île sont, eux aussi, deux formidables bouquins d’aventure et d’humanité.

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