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édito


L’architecture écologique - édito

La construction d’un bâtiment ne coûte qu’environ 20% des frais totaux qu’il engendre au cours de sa « vie ». En oubliant de prendre en compte le long terme, l’architecture néglige donc 80% des coûts... qui pourraient être transformés en économies et en qualité de vie.

Une mine d’emplois, d’économies et de bien-être

A l’heure de la mondialisation et des délocalisations, à l’heure de la crise du climat et de la perte de sens qui traverse nos sociétés, la construction, secteur on ne peut plus « traditionnel », offre d’immenses possibilités de mise en œuvre du développement durable… pourvu que l’on daigne le considérer avec un regard totalement renouvelé.

Du logement particulier jusqu’à la ville, en passant par la rue, le village ou le quartier, une vision écologique appliquée au bâtiment confère à ce secteur un espace d’épanouissement individuel et social qui commence seulement à être exploré.

L’expérience du Vorarlberg

Niché entre l’Allemagne, la Suisse et le Lichtenstein, le Vorarlberg (2600 km²) est une petite province des Alpes autrichiennes, peuplée de 360 000 habitants. Distinguée pour l’homogénéité et la qualité de son habitat traditionnel en bois, une partie de la province est classée au patrimoine mondial de l’Unesco. C’est sur ce terreau riche, et ayant développé un savoir faire remarquable dans la mise en œuvre de matériaux à la fois locaux et sains, qu’une nouvelle génération d’architectes est apparue dans les années 80.

« A la genèse du projet, il y eut la question de la gestion de l’électricité dans la région », raconte Harald Gmeiner, directeur de l’Energieinstitut du Vorarlberg. Cet institut, qui emploie 18 personnes et 50 collaborateurs indépendants, joue aujourd’hui un rôle moteur dans la mise en œuvre du développement durable, non seulement dans la province, mais bien au-delà. L’Energieinstitut fêtera ses vingt ans dans le courant cette année. Grâce à son impulsion, tout le secteur de la construction bénéficie d’une émulation qualitative. A tel point que des entreprises locales spécialisées exportent leurs produits jusqu’aux Etats-Unis.

Comme son nom l’indique, au départ, l’Energieinstitut se consacrait uniquement aux questions d’énergie dans le logement. « Mais rapidement, nous nous sommes rendu compte qu’il fallait élargir nos activités aux questions de choix et de mise en œuvre des matériaux », explique Harald Gmeiner. « Petit à petit, nous avons élaboré un catalogue de 50 mesures, classées en cinq thèmes qui permettent de déboucher sur une évaluation globale du caractère écologique d’un bâtiment ». Les mesures les plus importantes concernent l’implantation de la construction, la qualité des matériaux et de l’enveloppe extérieure, les techniques mises en œuvre pour gérer l’énergie, l’eau et l’électricité.

L’institut a construit une impressionnante banque de données en ligne [1] reprenant plus de mille articles et permettant de faire une évaluation des matériaux disponibles sur le marché, mais aussi d’obtenir des informations non intéressées sur les fabricants, et même sur les revendeurs. Une manière transparente de valoriser, par exemple, les produits certifiés sans PVC (polychlorure de vinyle), sans HCFC (hydrochlorofluorocarbures), sans PU (polyuréthane), sans solvants, ou encore fabriqués avec du bois de la région qui bénéficie du label écologique FSC [2].

Tout compter, du berceau à la tombe

Dans le Vorarlberg, l’« écologisation » du secteur de la construction est également soutenu par un système de primes, accordées sur base d’un « catalogue de mesures » à mettre en œuvre dans le bâtiment.

La « cote maximale » du catalogue est de 300 points. Lorsqu’un bâtisseur arrive à faire correspondre son projet aux deux tiers des mesures qui sont proposées dans le catalogue (200 points), il aura construit ou rénové ce qui s’appelle une « maison écologique passive » qui, sans chauffage, sera à la fois confortable et saine. S’il atteint les 150 points, il aura un bâtiment « basse énergie ». La hauteur des primes accordées par les pouvoirs publics est un compromis entre la qualité écologique du bâtiment (70%) et le profil social des bâtisseurs (30%).

Environ 3000 logements sont rénovés et 1500 autres sont en construction au Vorarlberg chaque année. Pour soutenir le travail de l’Energieinstitut, des campagnes publiques de sensibilisation sont régulièrement organisées. Et des centres communaux promulguent des conseils sur l’emploi des matériaux.

La réflexion qui se dessine autour de l’architecture écologique permet de mettre en évidence le fait qu’une donnée essentielle est aujourd’hui largement négligée : « 80% des coûts réels d’un immeuble ne sont pas pris en compte par le secteur, constate Harald Gmeiner. En effet, si l’on fait le calcul sur la durée de vie d’un immeuble, l’étape de la construction ne compte que pour 20% du total environ. » D’un point de vue global et sociétal, il y a donc une « légère » erreur dans la manière dont on calcule le coût du bâti aujourd’hui. Quand on construit un bâtiment mal isolé, avec des matériaux toxiques et non durables, une note salée sera de toute façon payée un jour ou l’autre. Par les habitants de l’immeuble (en frais énergétiques, d’entretien et de réparations) et par la société (gaspillages de ressources, pollution, mal de vivre et dépenses de santé publique).

Evoluer vers la « maison passive écologique » signifie intégrer les coûts de fonctionnement globaux du bâtiment dès sa conception. Du berceau à la tombe, en passant bien sûr par le chauffage, la gestion de l’eau et de l’éclairage, la durabilité et le recyclage des matériaux, l’entretien… jusqu’à la qualité de vie des habitants.

Le « tiers investisseur »

Le système européen de certification des bâtiments, qui entrera bientôt en vigueur, va pousser les propriétaires à faire des travaux qui contribueront notamment à diminuer la consommation d’énergie de leur immeuble. En Belgique, en tenant compte de critères comme la surface bâtie au sol et l’âge des bâtiments, l’Institut de conseil et d’études en développement durable (Namur) estime que 37% d’économies d’énergie pourraient être réalisés [3].

Mais il ne suffit pas d’avoir les techniques et la volonté de réaliser des travaux de rénovation des bâtiments. Encore faut-il disposer de l’argent nécessaire pour financer les travaux. En ces temps de crise du climat et de montée du prix des combustibles fossiles, une riche idée serait de financer la rénovation des bâtiments… grâce aux économies (notamment d’énergie) réalisées. C’est le concept du « tiers investisseur », encore très peu connu chez nous, et qui consiste à faire entrer un partenaire financier – une banque ou les pouvoirs publics – dans le jeu.

Tablant à la fois sur les perspectives d’économies dans le bâtiment et sur l’augmentation probable du coût de l’énergie fossile, le financier avance l’argent au propriétaire de l’immeuble, pour qu’il effectue les investissements nécessaires (placer une chaudière haut rendement, isoler le manteau extérieur de la maison, etc.). L’emprunt est remboursé en dix ou quinze ans, en lieu et place d’une facture de plus en plus élevée de combustible. A moyen et long terme, tout le monde en sort gagnant : le propriétaire, l’éventuel locataire… et le climat de la planète !

L’architecture écologique est une véritable mine à ciel ouvert. Elle recèle à la fois des emplois utiles, des économies d’énergie et du bien-être pour toute la société. Pendant combien de temps pourrons-nous encore négliger de l’exploiter ? Une urgence pour les pouvoirs publics !

André Ruwet

Contrat Creative Commons Cet article est publié sous licence Creative Commons.

[2Le FSC (Forest Stewardship Council, « Conseil de bonne gestion forestière ») est une organisation mondiale non gouvernementale fondée notamment par Les Amis de la Terre, Greenpeace et le WWF. Elle ne délivre son label qu’au bois issu de forêts gérées durablement (maintien de la biodiversité, de la productivité et de la capacité de régénération des forêts).

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